— J’espère, Jean-Philippe, j’espère…
— Bon, allez, au boulot, tu m’as préparé un petit topo ?
— Bien sûr, tout le monde t’attend dans la salle de réunion… On va te faire un point complet.
*
Une dizaine de gendarmes attendent effectivement les deux officiers dans une pièce vieillotte, qui n’est pas sans rappeler les salles de classe des années prérévolution – celle de 1968 – avec une petite estrade et trois rangs de tables alignées face à elle. Après de brèves présentations, on attaque le vif du sujet. Assis nonchalamment sur un coin du bureau qui trône devant un grand tableau vert, dominant légèrement les hommes et femmes de la brigade, l’officier de la Section de Recherches impressionne. Fin de trentaine, le crâne rasé à faire pâlir un moine tibétain alopécique, les sourcils plus en broussaille que Raymond Domenech un soir d’élimination en coupe du monde, Jean-Philippe Roche arbore naturellement un air revêche. Le genre de supérieur à qui on n’a pas envie de taper dans le dos en lui lançant « Vous connaissez la dernière de Sarko-mandant ? » À première vue, le commandant Roche est un pète-sec, avec une conscience professionnelle plus stricte que celle d’une générale de l’Armée du Salut. Aspect trompeur, car, en fait, et ses hommes de la SR peuvent en témoigner, le commandant se révèle être très “à l’écoute”. Et s’il est rigoureux dans le travail, dur parfois, il s’efforce d’être toujours juste. Last but not least, comme on dit de l’autre côté de la Manche, l’homme ne manque pas d’humour, souvent au second degré.
C’est lui qui pose la première question :
— Est-ce qu’on connaît les circonstances exactes de l’enlèvement ?
— Pas précisément, répond le Maréchal des Logis chef Pailler. La seule chose que l’on sache c’est qu’il est venu au marché de Morlaix ce matin, qu’il a acheté des journaux à la maison de la presse et a fait quelques courses au marché. On sait qu’il a bu un verre à la Chope, un bar de la place de Viarmes, et après, on perd complètement sa trace. On a retrouvé sa voiture stationnée sur le quai de Tréguier à hauteur de l’ancienne manufacture mais, à l’intérieur, ni fruits de mer ni journaux.
— Et vous en concluez ?
— J’en conclus qu’il a été enlevé quelque part entre la place de Viarmes et le quai de Tréguier…
— Vous êtes sérieux, Pailler ?
— Bien sûr, mon commandant !
La grande silhouette élancée de l’officier se déplie. Roche est maintenant debout, les bras croisés, et il toise le MDL chef. L’air aussi peu amène qu’un agnostique convaincu. Avant de lui lancer un sévère :
— Parce que vous croyez vraiment qu’on peut enlever discrètement un présentateur vedette de la télévision, en plein marché, au milieu de la foule, sans que personne ne s’en aperçoive ? Ça ne tient pas debout, Pailler ! Pas debout ! Pas une seconde !
Le pauvre gendarme se retrouve maintenant la cible du regard assassin de ses collègues et explore désespérément des yeux les plinthes qui entourent la pièce. Afin d’y dénicher un trou de souris salvateur. Recherche vaine. Alors il lance un désespéré :
— Je sais, mon commandant, mais on n’a pas d’autres explications pour le moment…
— Vous avez lancé un appel à témoin ?
C’est le capitaine Charpentier qui vole au secours de son sous-officier et qui répond :
— Absolument. Il paraîtra dans tous les journaux locaux demain et est déjà diffusé sur toutes les radios du secteur de Lesneven à Guingamp. Comme les agences de presse ont repris aussi l’info, il n’y aura pas un média demain qui ne parlera pas de cet appel à témoin…
L’officier de la SR se caresse lentement le cuir chevelu, qualificatif curieux le concernant. L’air manifestement perplexe, il reprend la parole :
— Je connais bien Morlaix. Je ne crois pas qu’il ait pu lui arriver quoi que ce soit sur la place des Otages ou la place Charles de Gaulle. Il y a forcément une autre explication.
Une voix fluette s’élève dans la salle. Derrière la voix, une très jeune femme, 20 ans à peine. Avec un physique à la Meg Ryan. Mais une Meg Ryan un peu myope, car elle arbore une paire de lunettes à la monture épaisse, qu’elle porte curieusement sur le bout de son nez, comme une vieille institutrice d’avant-guerre. Du Golfe.
— Mon commandant…
— Vous pouvez vous présenter, s’il vous plaît… interrompt sèchement l’officier.
— Oh, excusez-moi, mon commandant. Gendarme adjoint Mesguen…
— Bien, continuez ! ajoute-t-il d’un ton qui refroidirait plus d’un esquimau sur sa banquise. Mais qui n’empêche pas la gendarmette de reprendre, courageusement, pommettes en feu :
— On l’a peut-être appelé sur son portable ou il est peut-être passé voir un ami…
Un maigre, mais encourageant sourire éclaire la bouche du commandant.
— Intéressante suggestion, Mesguen…
Du coup, le MDL chef Pailler fait la tête, voire la gueule, de voir sa si jeune collègue félicitée par la hiérarchie. Alors que lui vient de se faire tancer sévère.
— Intéressante, mais improbable. S’il avait vu un ami, celui-ci se serait forcément manifesté en apprenant la disparition de Piton.
Le gendarme Mesguen revient, bravement, à la charge :
— À moins que cet ami n’ait été enlevé ou soit lui-même le ravisseur…
Le regard du commandant Roche s’éclaire alors. Il est manifestement très intéressé par les suggestions de la gendarmette.
Il se tourne vers son homologue de la brigade locale.
— Vous avez commencé à enquêter sur Piton, ses amis, ses relations, ses voisins, enfin tout le toutim habituel ?
— Bien sûr. J’ai trois hommes qui sont partis sur Carantec et qui ont commencé l’enquête de proximité. C’est comme cela qu’on a retrouvé sa femme de ménage et c’est elle qui nous a dit ce qu’il avait fait ce matin avant de venir au marché.
— Sa famille est prévenue ?
— La famille de Piton ? Bien sûr ! On essaie de localiser sa sœur, mais pour l’instant, on a retrouvé seulement son ex-femme. Il est divorcé depuis presque six ans. Elle n’a pas l’intention de venir, elle m’a dit que la page était tournée et que maintenant, elle n’en avait plus rien à faire. Et je vous passe les noms d’oiseaux dont elle l’a affublé…
— D’accord… Et ses parents ?
— Morts ! Renversés par un chauffard non identifié en 2001.
— Où ça ?
— En plein Paris, dans le 12e. Rue du Sahel.
— Hum… Moche ! Des enfants ?
— Officiellement, un seul. Porté disparu en Afrique, il y a six ans. Pour le reste, j’ai reçu son dossier par les “RG”. Pas d’autre enfant à leur connaissance. Mais par contre, il… il était apparemment assez volage. Pas de liaison “officielle” en ce moment. S’il a eu pas mal d’aventures depuis son divorce, il ne restait jamais bien longtemps avec une femme.
— Le temps de faire la une de quelques magazines people… si je comprends bien… et de soigner sa publicité…
— Exactement…
— Vous avez épluché ses appels téléphoniques ?
— On est dessus. Mais remuer un opérateur téléphonique un samedi soir, je ne vous raconte pas !
— Je m’en fiche, c’est primordial de savoir s’il a reçu ou passé des appels aujourd’hui.
— On s’en occupe !
— Bon, donc, résumons-nous. À ce stade, on n’a toujours pas reçu de revendications ni de demande de rançon. Il n’y a donc rien d’autre que nous puissions faire tant que les enquêtes de terrain ne sont pas bouclées ou que les appels à témoin ne portent pas leur fruit. Alors je vous donne rendez-vous demain matin à 8 heures 30 ici, pour refaire le point. D’ici là, on aura peut-être du nouveau du côté de l’enquête. Des questions ?
C’est la gendarme Mesguen qui s’y colle de nouveau :
— Vous ne pensez pas qu’il pourrait s’agir d’une disparition volontaire…
— Un coup de pub, vous voulez dire ?
— Par exemple ! Mais il peut aussi vouloir disparaître pour de bon… sans laisser de traces. Comme certaines personnes du show-business avant lui.
— Le coup de pub, je ne dis pas, mais une disparition définitive, je n’y crois pas, rétorque le capitaine Charpentier. Et vous, mon commandant ?
— Sincèrement, je n’y crois pas non plus, mais avec les gens du show-biz, il faut s’attendre à tout, fausses agressions, fausses informations, tout est possible. Alors, une disparition volontaire, pourquoi pas ? C’est une hypothèse à explorer en tout cas… Merci Mesguen. Pas d’autres questions ? Je voudrais juste ajouter avant de vous libérer… ajoute-t-il d’un ton devenu sentencieux… Vous savez qu’il y a déjà un paquet de journalistes qui nous attendent dehors. Demain, si l’enlèvement se confirme, ça va être bien pire… Alors vous connaissez le mot d’ordre, aucune déclaration d’aucune sorte à la presse. Tous les contacts avec les médias, jusqu’à nouvel ordre, seront assurés par le capitaine Charpentier ou moi-même. C’est clair ?
Un murmure général d’approbation lui répond.
— Tout manquement à cette règle sera considéré comme une faute professionnelle. Grave. Clair ?
Même murmure en guise de réponse.
— Bon, c’est bien, bon courage à ceux qui sont de permanence, et à demain.
De nouveau seuls, les deux officiers reprennent leur tutoiement naturel pour une question toute simple, posée par l’officier de la SR :
— Qu’est-ce que tu m’as trouvé comme hôtel ? L’Europe ?
— Non, ils étaient complets, mais j’ai pu t’avoir une belle chambre à deux pas du centre-ville, Rue Ange de Guernisac. L’hôtel Saint-Melaine. Tu vas voir, c’est très typique et très sympa. Un petit hôtel à l’ancienne… Mais avec tout le confort.
— Ça me paraît parfait, et j’espère que c’est silencieux, parce que j’ai besoin de dormir.
— Je crois en effet que la journée de demain va être bien chargée…
1 Voir Ça meurt sec à Locquirec, même auteur, même collection.
2 Voir Marée rouge à Plestin-Les-Grèves, même auteur, même collection.