IILe premier dimanche.
Mal dormi. PAPI a mal dormi. En guise de lit douillet, il a dû se contenter d’un lit de camp simplissime. Du genre de celui qu’on offre aux naufragés de l’autoroute quand il est tombé cinq centimètres de neige sur l’autoroute A7. Pas de drap ni de couette, juste une couverture rouge et verte aux couleurs de la SNCF. Manifestement, un souvenir de voyage en train couchettes. Un oreiller symbolique, pas de matelas, pas étonnant donc qu’il se lève avec mal au dos et un semi-torticolis. Il a beau s’étirer, faire des mouvements d’assouplissement, des moulinets avec les bras, essayer de tourner la tête dans tous les sens, la douleur persiste…
À sa montre, il est 8 heures moins le quart.
Presqu’une journée maintenant qu’il a été enlevé. Et il n’en sait pas beaucoup plus sur ses kidnappeurs. Si ce n’est que leur plan semble avoir été soigneusement préparé. Pour preuve, la porte de sa cellule. Après avoir récupéré un peu de ses efforts vocaux, il avait passé beaucoup de temps à l’examiner. Sous toutes ses coutures. Une porte ordinaire, cela pouvait lui donner quelques espoirs d’évasion, mais ses ravisseurs avaient bien vite refroidi ce maigre espoir. Une voix à travers le judas lui avait expliqué que l’huisserie était équipée d’un dispositif d’alarme, comme pour une voiture. Tout choc déclencherait immédiatement une alarme au niveau supérieur, sonore ou lumineuse. Et ils l’avaient prévenu : si jamais ils avaient à descendre parce qu’il avait touché au vantail, ils ne feraient pas le voyage pour rien. Il n’avait pas franchement envie d’essayer pour le moment. Un passage à poivre ne lui disait rien. Là, vous vous demandez sûrement pourquoi il est écrit passage à poivre et non pas, passage à T…C. À la place des points de suspension aurait dû être écrit le nom d’une plante qui a fait les beaux jours de Morlaix et de sa manufacture pendant des décennies. La réponse est simple, si j’écris le mot auquel je pense, selon la loi en vigueur dans notre pays de libertés, je vais provoquer en vous une envie irrésistible d’aller chez le buraliste acheter un paquet de ces poisons à fumer avec ou sans filtre. Je ne veux pas avoir le poids de vos métastases et de vos remboursements de Sécu sur le dos, sans compter les procès mesquins que vous pourriez m’intenter ! Je dirais donc poivre. Pour les mêmes raisons qui ont poussé Lucky Luke à mâchouiller des fétus de paille au lieu de fumer des Lucky Strike. Avant de refermer cette parenthèse, je veux quand même donner un indice, sous forme de charade, à ceux d’entre vous qui, à force de regarder TF1, auraient perdu l’usage de leurs neurones. Louis le quatorzième se prenait pour mon premier, et mon deuxième se dit à David Hallyday ou Manu Katché avant qu’ils ne montent sur scène jouer de leur instrument préféré. Mon tout est une plante qui a fait la richesse de monsieur Davidoff. Donc, PAPI n’a pas envie de se faire “poivrasser”. Et n’a donc pas encore vérifié si la menace proférée par l’homme au cran d’arrêt est réelle ou pas.
Par contre, il réfléchit beaucoup et essaie d’analyser, “sereinement”, sa situation actuelle. Une question en particulier le taraude, l’inquiète, le préoccupe, l’interpelle, le rend perplexe : sa geôle est plutôt confortable et ses agresseurs semblent avoir tout prévu… Ce “confort”, même relatif, laisse augurer que les ravisseurs n’ont pas l’intention de le relâcher rapidement. Pourquoi ?
La question ne cesse de le hanter. « Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, bon Dieu ? Et ce cahier sur la table… Qu’est-ce qu’ils espèrent ? Que je remplisse un journal ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? » Il en est là dans ses réflexions quand du bruit se fait entendre dans l’escalier. Par le judas, une voix se fait entendre. Pour l’instant, il n’a entendu que deux voix. Celle de l’homme au couteau et celle du “photographe”. Si la première semble marquée d’un léger accent parisien, la deuxième fleure bon le terroir régional. Trégor, Léon, il ne saurait dire, mais le photographe est breton, il en mettrait sa main à couper. Mais pas son petit doigt… Le judas s’ouvre. Surprise, c’est la troisième voix qui parle.
Tu vas reculer et te mettre assis par terre, dos contre le mur du fond. Tout de “souite” !
« Une voix neutre, sans particularité », pense PAPI. « À part peut-être une légère tendance à arrondir les “ui”. À les transformer en un son plus proche du oui. Comme s’il était belge… » Eh oui, cher public, c’est ainsi que l’on reconnaît un ressortissant d’outre-Quiévrain. Ce n’est pas parce qu’il passe son temps à dire : « Allez ! Une fois ! Pas de carabistouille entre nous, donne-moi une b***e ! » Non ! C’est parce ce que notre ami belge va vous répondre, si vous l’interrogez sur son emploi du temps de l’été dernier : « Ça, je ne saurais dire où j’étais le houit jouillet à houit heures ! » Après cette leçon gratuite d’ethnologie appliquée, revenons aux doutes de monsieur Piton. Ce curieux accent lui évoque quelque chose, ou plutôt quelqu’un… « Ça ressemble à la voix de Denis », se dit-il. Denis Goobert, son homologue belge, spécialisé dans les canulars téléphoniques et les caméras cachées.
Et cela le fait réagir. « Voilà l’explication, c’est juste une caméra cachée un peu plus poussée, venue du plat pays qui est le sien, un nouveau concept d’émission sans doute… Un genre de téléréalité où je serais le seul concurrent… » Alors un fol espoir l’envahit, et il lance, dans un souffle :
— Super, Denis ! Génial ! Tu m’as bien eu ! C’est ta nouvelle émission ?
La réponse étouffe vite son optimisme :
— Ta gueule, Ducon ! Tu fais ce que je t’ai dit. Et vite !
Et il le fait. Il s’assoit contre le mur.
La porte s’ouvre, et le troisième homme, le “Belge”, pénètre dans la pièce. Accroché par une dragonne à son poignet gauche, un objet long, couleur chair, une trentaine de centimètres de long, cinq de diamètre, dur et cylindrique. Non, chères lectrices, ne rêvez pas ! Il s’agit d’une matraque. Dans sa main droite un rasoir électrique, à piles, et dans la gauche l’édition du Télégramme. L’un des deux quotidiens locaux. Il pose le rasoir sur l’évier, et lui balance littéralement le journal à ses pieds.
— Tu vas te lever doucement… et gentiment… dit-il d’une voix posée. Et en disant cela, il reprend solidement la matraque dans sa main droite et tapote avec régularité la paume de sa main gauche. Du genre « ce petit engin ne demande qu’à servir, me gonfle pas… »
PAPI se lève, sans quitter des yeux la silhouette cagoulée qui le nargue. Mais qui reste à distance, campée entre la table de camping qui trône au milieu de la pièce et la porte.
L’homme, pas de doute sur le sexe, est de taille moyenne, d’embonpoint moyen, porte un jean stone-washed et un sweat informe. Autant dire que dix millions de Français doivent correspondre à un tel signalement…
— Tu vas commencer par te raser. Faut que tu te fasses beau pour tes millions de fans… ajoute-t-il, narquois.
— Je ne sais pas me raser avec un rasoir électrique… Je ne pourrais pas au moins avoir une glace ?
La voix cagoulée répond, péremptoire :
— Tu te rases… Et tu te magnes le train… D’accord ?
Sa matraque vient frapper la paume gauche, ostensiblement un peu plus fort qu’auparavant. Donnant encore plus de poids à ses paroles. PAPI obtempère. Sans enthousiasme.
Alors que PAPI finit la joue gauche, les deux autres ravisseurs se glissent dans la pièce. Sans refermer la porte derrière eux. Sans l’avoir vraiment prémédité, Paul-André Piton se retourne prestement, balance son rasoir en direction de l’homme à la matraque et essaie de forcer le passage entre les deux nouveaux arrivants. Espérant bien profiter de l’effet de surprise. Mais les hommes s’avèrent plus costauds que prévu, et l’espace entre eux trop étroit. La lutte est brève, et inégale. PAPI se retrouve cloué au sol, solidement maintenu par les deux hommes agenouillés sur lui, l’un lui bloquant les épaules et l’autre les jambes.
C’est le troisième homme qui parle le premier. Clairement. Le “Parisien”.
— Ah, fumier, tu veux jouer au con ! T’as eu du pot que j’aie pu éviter le rasoir, parce que je t’aurais zigouillé… mais tu vas voir… tu vas comprendre ta douleur ! Passe-moi la matraque…
La voix à l’accent breton lance alors un encourageant :
— Vas-y mollo, Jacques, il faut pas l’abîmer.
— T’inquiète… On verra rien sur la photo…
Et sa matraque s’abat avec violence sur le ventre de PAPI. Toujours allongé par terre. Trois fois. Et à chaque coup, le présentateur de jeux télévisés a l’impression que son abdomen va exploser. Le mal est intense, lui coupe le souffle et lui donne envie de vomir. Il n’a qu’une envie, essayer de se plier en deux pour atténuer un peu sa souffrance mais les deux escogriffes qui le maintiennent n’ont pas bougé d’un iota. Accentuant d’autant plus sa douleur. Lancinante. Combien de temps restent-ils comme cela ? Sans doute pas plus d’une minute, mais pour Piton, le souffle coupé, désespérément à la recherche d’oxygène, c’est la plus longue de sa vie…
Quand les deux ravisseurs le libèrent enfin, il replie ses cuisses contre son ventre et se tourne sur le côté, prenant la position fœtale dont il rêvait depuis le premier coup.
Mais son soulagement ne dure pas longtemps. Un coup de pied vient le cueillir dans le creux du dos au niveau des vertèbres lombaires, lui faisant pousser un nouveau cri.
— Bon, alors ! Fainéant ! Tu te lèves, on n’a pas que ça à foutre ! lance le “Breton”, autrement dit le “photographe”.
— J’espère que tu as compris la leçon, maintenant ? continue, ironique, le “matraqueur” avec son léger accent parisien. Alors tu vas gentiment recommencer à te raser. Avant qu’on te prenne en photo…
À grand-peine, toujours plié en deux, PAPI se traîne plus qu’il ne marche jusqu’à l’évier. Le rasoir ramassé par terre, marche toujours, et comme il peut, il obéit aux ordres de ses kidnappeurs et se rase.
Avant de s’asseoir devant le petit bureau et d’écrire dans le cahier à spirale. Ce que lui dictent ses ravisseurs.
*
À l’hôtel Saint-Melaine, la nuit a été bonne mais courte pour le commandant Roche. Moins paisible pour son homologue Charpentier qui était de garde. Au petit matin, les deux hommes tirent un bilan mitigé de ces premières heures d’investigations. Quelques avancées néanmoins. Les gendarmes qui ont enquêté sans relâche sur l’affaire ont pu confirmer que le téléphone mobile de Piton n’avait pas reçu ni donné le moindre appel depuis vendredi soir. Ils ont pu se convaincre également que l’hypothèse d’une fugue organisée ne tenait pas la route. Au domicile carantécois du présentateur vedette, on a retrouvé sa valise ouverte, avec ses affaires encore à l’intérieur. Manifestement, PAPI venait seulement pour le week-end et n’avait pas pris la peine de ranger soigneusement ses vêtements. Hypothèse qu’avait entérinée un coup de téléphone au responsable de sa maison de production. Qui avait même précisé que Paul-André Piton avait rendez-vous avec le patron d’une des principales chaînes de la TNT ce lundi à 11 heures. Ce que prouvait aussi le billet de train retrouvé dans une des poches extérieures de sa valise. Un trajet Morlaix-Paris en première classe, départ lundi, 5 heures 15.
Les différents appels à témoin n’ont pour l’instant rencontré aucun écho et le téléphone n’a sonné que pour des demandes de renseignements journalistiques.
Jusqu’à 8 heures ce matin et ce fantastique élément nouveau venu de Lanvellec, un petit village à côté de Plestin-les-Grèves. À une trentaine de kilomètres à l’est de Morlaix. Un appel venu d’Isabelle Lebech, journaliste à Plestin FM, une femme que le commandant Roche connaît extrêmement bien, depuis l’affaire de la “Marée rouge”, il n’y a pas si longtemps…1 Isabelle, une femme en qui il a toute confiance, et ce qu’elle lui apprend ne laisse plus aucun doute sur l’enlèvement. Elle a reçu un DVD à la radio, qui montre en détail l’enlèvement du présentateur. Toute la scène a été filmée. Pour l’animatrice de Plestin FM, Bretonne pure souche, cela ne fait aucun doute, la scène se déroule à Morlaix, au milieu de ce qu’on appelle le Circuit des Venelles.
Le commandant Roche n’en revient pas ! Comment peut-on oser enlever quelqu’un d’aussi connu que cet homme, en plein milieu d’une ville et qui plus est un jour de marché ? Cela montre en tout cas qu’il s’agit d’une b***e, au moins quatre d’après Isabelle Lebech, qu’ils sont très bien organisés… et qu’ils n’ont pas froid aux yeux. Plus inquiétant encore aux yeux de l’officier de la SR, cela laisse entendre que les ravisseurs ont très bien préparé leur coup. Donc que la suite des événements risque d’être difficile. Très difficile. Il ne le sait que trop bien, et Isabelle aussi, un rapt, quand on a affaire à des professionnels, constitue une des affaires les plus ardues à résoudre – sans casse – pour un policier. Le DVD méritant une analyse approfondie et comme la journaliste ne peut se déplacer, émission de radio oblige, il lui promet de lui envoyer quelqu’un sur-le-champ pour récupérer le disque.
À peine le téléphone raccroché, il s’empresse de demander à ses hommes de “planquer” discrètement devant la station de radio et devant le domicile de la journaliste. Au cas où les ravisseurs confirmeraient leur intention de se servir d’elle comme intermédiaire.