Quant à sa ligne téléphonique, il ne s’écoule pas dix minutes avant que soient prises toutes les dispositions judiciaires nécessaires pour une mise sur écoute aussi vite que possible.
*
9 heures. L’heure du point-presse. Fort de ces encourageants éléments nouveaux, Jean-Philippe Roche s’y rend avec la même détermination qu’un boxeur montant sur le ring. Le capitaine Charpentier, moins aguerri à ce genre d’exercice médiatique, montre moins d’enthousiasme. Il faudrait presque pousser les murs de la grande salle de réunion de la gendarmerie de Plourin pour accueillir tous les journalistes et correspondants d’agences, par l’odeur du scoop alléchés. Même la presse people, voire “pipole”, a envoyé des photographes, c’est dire l’importance que l’affaire PAPI a prise juste en quelques heures.
Et les questions fusent. Du genre traditionnel : « Pensez-vous qu’il y a une menace réelle pour la vie de notre confrère ? Avez-vous reçu une demande de rançon ? Où a eu lieu l’enlèvement ? Avez-vous établi des barrages routiers ? Est-ce que vous pensez qu’il peut s’agir d’un coup de pub ? » Mais aussi des questions plus originales. Comme celle-ci : « Pensez-vous qu’il puisse s’agir d’une campagne de publicité pour un fabricant de perruques ? »
Quelle que soit la question, en grand professionnel, le commandant Roche répond à toutes avec le sérieux de circonstance. Et avec aussi un sens de la langue de bois que ne renieraient pas nos chers hommes et femmes politiques. De toutes ses interventions, je ne vous livrerai que l’essentiel : « L’enquête suit son cours, les forces de gendarmerie et de police sont sur les dents et explorent toutes les pistes possibles… » L’officier profite en outre de cette occasion médiatique pour relancer l’appel à témoin, en précisant bien que « plusieurs éléments convergents incitent à penser que l’enlèvement a eu lieu en pleine ville de Morlaix, sans doute en fin de matinée, hier. » Et il ajoute : « Toute personne ayant pu remarquer quelque chose de suspect, est invitée à prendre contact avec la brigade locale. » Dont il donne le numéro. En ce qui concerne les barrages, sa réponse est d’une obscure clarté, comme aurait dit monsieur Corneille, l’auteur dramatique, pas le chanteur : « Un programme de contrôle aux points reconnus comme stratégiques a été ou sera mis en place et sera adapté en fonction des besoins. » Ça, c’est de l’info !
Sur la promesse de tenir, sans faute, la presse au courant de toute nouvelle avancée significative et en donnant rendez-vous à celle-ci le soir même à 20 heures, le commandant Roche et le capitaine Charpentier prennent congé des journalistes et retournent dans le bureau du chef de la brigade territoriale.
Dorénavant dévolu à l’homme de la Section de Recherches.
— Alors, qu’en penses-tu ? demande celui-ci. Tu la sens comment cette affaire ?
— Je vais te dire sincèrement. Je n’aimerais pas être à ta place…
Un étrange sourire adoucit le visage de son homologue. Mélange d’inquiétude, d’optimisme et d’autosuggestion.
— Au moins, ça a le mérite d’être clair ! T’es encourageant, dis donc !
— À vrai dire, ces histoires d’enlèvements, je n’aime pas. Et quelqu’un de très connu comme cela… J’ai l’impression que tout peut arriver !
— T’as raison, c’est le risque. Personnellement, je pense qu’il faut attendre encore un peu pour savoir si on va au-devant de gros problèmes ou pas. Déjà, ce soir, on devrait avoir une idée, il faudra bien qu’il se passe quelque chose. Libération ou demande de rançon, il va forcément se passer quelque chose !
*
Fin de matinée. Du côté de Trémel, ce petit village costarmoricain célèbre entre autres pour sa pharmacie chargée d’histoire, il se passe déjà quelque chose. Derrière l’officine, dans le jardin baigné de soleil. À l’abri des regards, Hugues Demaître et Laure Saint-Donge s’embrassent goulûment à lèvres que veux-tu. Une étreinte langoureuse qu’accompagnent des mains empressées, qui caressent le corps de l’autre avec une douce et tendre impatience. Déjà quelques semaines que les deux amoureux se sont séparés, Laure devant repartir en reportage. Des retrouvailles qui font aussi le bonheur de Pomponnette, la chatte de la maison. Toute heureuse de retrouver des jambes nues et imberbes contre lesquelles se frotter. Vêtue d’une minirobe à bretelles en coton bleu azur, un bandeau assorti couvrant ses cheveux coupés court, blond méché, LSD arbore un teint cuivré qui rehausse l’élégance de ses traits fins et racés. Entre deux baisers fiévreux, ses yeux vert d’eau se noient dans ceux de son chéri, pour une étreinte oculaire d’un érotisme torride. Une étreinte qu’interrompt le rire cristallin de Laure.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demande-t-elle en montrant du menton un barbecue de pierre. Adossé au mur qui sépare le jardin de celui du voisin.
— Ça ? Le barbecue ? Comme tu m’avais dit que tu trouvais mon barbecue tout délabré, j’en ai installé un plus moderne et plus costaud. Tu m’avais bien dit que tu en voulais un en pierre, non ?
Après lui avoir plaqué un tendre bisou sur les lèvres, Laure reprend :
— Tu es un amour, “Chanounet”, c’est vraiment gentil… Et tu comptes l’essayer quand ?
— À vrai dire, je pensais l’essayer ce midi, non ?
— Ce midi ? Comme ça, alors que j’arrive juste… après cinq cents kilomètres de voiture ! T’as le moral ! Laisse-moi un peu atterrir quand même…
— Mais tu as tout le temps d’atterrir, on l’essaiera tout à l’heure avec Isabelle et son copain, puisqu’ils viennent manger !
— Avec Isabelle et son copain ! À quatre ! Mais ça va pas ? répond LSD. Dont le sourire vient de se transformer en un rictus de surprise mêlé de colère, et qui s’est dégagée brutalement des bras de son compagnon.
— Pourquoi ? Il est bien assez grand et assez solide, non ?
— Mais t’es pas bien ! Tu sais moi, je suis pas bégueule, mais à quatre, c’est pas mon truc ! Je voulais bien l’essayer toute seule avec toi, mais pas question à plusieurs !
Interloqué, le pharmacien, manifestement, ne comprend pas.
— Mais écoute ! La côte de bœuf est bien assez grande pour quatre, et en plus, elle vient de chez Jean-Michel, il m’a promis qu’elle serait super-tendre…
— Attends ! Pourquoi tu me parles de côte de bœuf ?
— Bah ! Pour le barbecue de midi !
— Parce que tu comptes faire cuire une côte de bœuf sur le barbecue ! À midi !
— Évidemment ! À quoi donc veux-tu que ça serve un barbecue, sinon à faire des grillades ?
Dans l’œil égrillard de Laure Saint-Donge défilent des images d’un barbecue utilisé à d’autres fins. Il n’y a pas si longtemps… Sans que le pauvre Hugues ait la moindre chance de comprendre2. Laure, ayant réalisé sa méprise, éclate de rire à nouveau et lance :
— Génial ! Très bonne idée, mon “Hugounet” ! Une bonne côte de bœuf, c’est exactement ce dont j’avais envie ! Et avec Isabelle en plus ! Alors son copain, c’est qui ? Elle n’a pas voulu me dire…
Hugues, apparemment décontenancé par les propos de sa copine, lui prend doucement les mains, les porte délicatement à ses lèvres pour un tendre baisemimine, et la regarde droit dans les yeux.
— Tu vois, “Chérinette”, une des choses que j’adore en toi, c’est que tu es imprévisible… Il y a dix secondes, tu me faisais presqu’une scène parce que j’avais invité Isabelle pour inaugurer le nouveau barbecue, et maintenant tu me dis que ça te fait super-plaisir qu’elle soit là…
— Attends je vais t’expliquer… C’est parce que…
Pas le temps de finir sa phrase. La sonnerie de la porte d’entrée, relayée dans le jardin par un petit hautparleur, vient de retentir.
— Isabelle ? Déjà ? s’interroge Hugues.
— Tu lui avais dit quelle heure ?
— Midi-midi un quart !
Un bref coup d’œil à sa montre et il reprend :
— Midi deux ! Elle est dans les temps, et j’ai rien préparé…
— Je vais ouvrir, j’ai hâte de découvrir enfin son fameux jules…
À pas rapides, Laure marche vers la porte du jardin qui donne directement sur la rue principale. Où résonne un bruit d’avertisseur suivi de celui d’une moto qui accélère à “donf”, comme disent les “djeun’s”, submergeant le petit bourg tranquille d’une overdose de décibels. C’est en pensant : « Quel imbécile de rouler si vite dans un village ! » que Laure ouvre le grand battant de chêne brut, prête à bondir dans les bras de sa copine Isabelle. Pas de risque dans l’immédiat, car la journaliste de Plestin FM se trouve accroupie, en train de ramasser quelque chose sur le trottoir. Elle n’est manifestement pas contente.
— Mais t’as vu ce connard ! dit-elle à la silhouette légèrement enveloppée qui est derrière elle. Sans se rendre compte que Laure a déjà ouvert la porte.
— Avec sa moto, il ralentit, il klaxonne et il me balance je ne sais quoi à la figure ! Y a des tarés quand même !
Et elle récupère une enveloppe kraft sur le sol. Format A5. Une enveloppe anormalement lourde. En guise d’adresse, quatre mots : « Plestin FM Isabelle Lebech. » Sa réaction ne se fait pas attendre.
— Merde ! C’est pour moi !
Et en moins de temps qu’il n’en faut à un député pour s’endormir pendant une séance de l’Assemblée Nationale, elle se redresse, essayant d’apercevoir la moto du “facteur”. Peine perdue, il y a longtemps que le deux-roues a disparu de son champ de vision.
— Alors Isabelle ! Tu me dis pas bonjour, ma belle ?
— Oh, Laure ! Hugues ! Avec le coup de la moto, je n’avais pas vu que vous aviez ouvert la porte !
Les bises claquent. Deux grosses accolades, et Isabelle se tourne vers son chevalier servant.
— Et je vous présente Tanguy Rosnoën. Mon copain.
Petites lunettes à monture sans bord sur le nez, pommettes légèrement saillantes, sourire spontané, l’homme en question a un visage ouvert, qui inspire immédiatement la confiance. Visiblement bon vivant, à voir ses quelques kilos de trop et son visage rondouillard, il sourit à Laure très spontanément. Sans le moindre soubresaut. Même quand il aperçoit son horrible balafre sur la joue droite. Toujours un bon signe pour la détective, car les gens qui font “semblant” de ne pas voir sa p****n de cicatrice ne sont pas monnaie courante, et son expérience lui permet de dire qu’en général ces gens-là sont des gens “bien”.
Une autre séance de bises et tout le monde rentre à l’abri des regards et des vents, dans le jardin du pharmacien. Où ils s’assoient autour de la table de la terrasse.
— Bon, allez, dépêche-toi ! Ouvre l’enveloppe ! demande instamment LSD.
— Attends ! Je ne peux pas le faire comme ça… S’il y a des empreintes !
— Tu rigoles ! Si ce sont des pros, ils ont mis des gants…
— On ne sait jamais ! Tu as des gants, Hugues ?
Le temps d’aller les chercher, ce sont des mains fiévreuses qui décachettent l’enveloppe. Pour en sortir une feuille détachée d’un cahier à spirale, sur laquelle sont collées deux photos.
Les deux représentent Paul-André Piton. Les traits tirés, l’air visiblement fatigué et terrorisé. La première le montre de face, genre photo d’identité, regardant l’objectif. Un bâillon sur la bouche. La partie visible du visage est glabre, il est vraisemblablement rasé de frais. La deuxième est plus curieuse : sur le plan, un peu moins resserré, on voit toujours Piton de face, mais le bas de son visage est caché par la une du Télégramme du jour. Seuls ses yeux, son front et son crâne dégarni apparaissent. Et ses quelques cheveux frisés, gris et broussailleux au-dessus des oreilles.
En guise de légende, ces deux phrases sibyllines à l’écriture penchée, nerveuse, et par moments tremblotante. « Je vous en prie, faites ce qu’ils vous demandent » et « Pour l’instant, ils ne m’ont fait aucun mal. » Au fond de l’enveloppe, un petit galet, qui servait de lest, et qu’Isabelle remet aussitôt à sa place après l’avoir examiné.
Ni revendication ni demande de rançon. Laure, Isabelle, Hugues et Tanguy se regardent. En silence.
Bien vite, leur décision est prise. Ils filent sur Morlaix, direction la brigade de Plourin, et le commandant Roche.
*
En bon professionnel, le commandant Roche ne montre aucun signe d’excitation en voyant les documents apportés par la délégation trémelloise. Mais il autorise seulement Laure et Isabelle à rester avec lui, Tanguy et Hugues devant se contenter d’attendre à l’extérieur du bureau. Quant au chef de brigade, il prend quelques heures de repos bien méritées. Après avoir brièvement discuté avec les deux jeunes femmes de leur enquête en commun3, il examine longuement la page du cahier à spirale et les photos, puis en fait une photocopie, avant d’appeler le TIC4 de permanence et de lui confier la tâche de faire “parler” au maximum les clichés et le texte. À peine le technicien a-t-il quitté la pièce qu’Isabelle lui pose déjà la question :
— Alors, Commandant, qu’est-ce que vous en pensez ?
Perplexe, l’officier marque un temps avant de répondre :
— J’en pense que les ravisseurs nous font tourner en bourrique. Ces photos montrent qu’ils n’ont sans doute pas l’intention ni de revendiquer officiellement l’enlèvement ni de réclamer une rançon. En tout cas, pas aujourd’hui. Et c’est très inhabituel. 99 fois sur cent, les kidnappeurs se manifestent clairement dans les 24 heures…
— Et vous en concluez quoi ? interrompt LSD. Qu’ils ont quelque chose derrière la tête ?
— Écoutez, Laure, je vais être franc avec vous. Cette histoire démarre très bizarrement. Un enlèvement en plein jour, en pleine ville, d’une célébrité nationale, suivi d’un silence radio, ça ne sent pas bon. Il y a quelque chose là-dedans qui ne me plaît pas.
— Vous pensez qu’ils pourraient lui faire du mal, voire…
— Le tuer ? Pourquoi pas… Tout est possible quand on tombe sur des tarés. Et leur premier message laisse penser qu’ils peuvent être un peu… dérangés… Quand ils parlent de « symbole de l’abêtissement des masses populaires », vous ne croyez pas qu’ils vont un peu loin…