II-3

1845 Mots
Un petit sourire éclaire le visage des deux femmes. Isabelle enchaîne : — Il peut s’agir d’un groupe “d’extrémistes culturels”… mais dans le passé, ce genre d’action n’a jamais pris cette ampleur… — Vous oubliez la destruction du pylône de Roc’h Trédudon ! rétorque le commandant. — En 74 ? Je n’oublie pas, mais j’ai fait une émission à la radio sur le sujet, il y a quelques mois, et l’histoire n’est pas si claire. On n’a jamais su s’il s’agissait vraiment d’une action de l’ARB-FLB ou bien d’une manœuvre de la DST pour discréditer les mouvements autonomistes auprès de la population. Silence en guise de réponse côté gendarmerie. Isabelle continue : — Ici, avec PAPI, on n’est pas du tout dans le même cas de figure. Il peut s’agir d’extrémistes ou alors de gangsters qui se cachent derrière cette “étiquette”… — Sans oublier, interrompt Laure, la possibilité d’un bidonnage complet. Un gros coup de pub… Pour relancer la popularité de Piton, ou pour lancer une nouvelle émission… — Vous pensez vraiment qu’une chaîne ou qu’un homme de télévision serait capable de cela ? s’étonne le commandant. — Quand on voit le niveau de bassesse et de médiocrité dans lequel sombrent certaines émissions de téléréalité, vous savez… Je crois qu’en matière de racolage, certaines chaînes ne valent pas mieux que certaines putes sur le trottoir. — Vous allez loin ! Mais je dois vous avouer qu’à titre personnel, je suis assez d’accord avec vous. — Mais, Commandant, une question précise… Qu’est-ce que je fais maintenant avec le courrier ? S’ils me l’ont envoyé, c’est pour que j’en parle à la radio, et si je n’en parle pas, ce pourrait peut-être être dangereux pour Piton… — Pas seulement pour lui, pour vous aussi. C’est pour cela que j’ai mis des hommes en surveillance près de votre domicile et près de la radio. Je vais en mettre aussi à vos basques. En permanence. — Vous voulez dire que vous allez me faire suivre ? — Exactement ! C’est pour votre sécurité, et pour le bien de l’enquête. Pour l’instant, vous êtes le seul lien avec les ravisseurs… On ne peut se permettre le moindre risque, et je ne voudrais pas laisser passer une quelconque chance de les coincer… Dodelinant de la tête, pour montrer son sentiment mitigé à l’annonce de ces mesures de “protection”, la journaliste de Plestin FM reprend, un brin ironique : — Merci pour le traitement de faveur, Commandant… — T’inquiète pas trop, ma belle ! Si tu as envie d’être tranquille, Hugues et moi, on t’expliquera comment te libérer de tes anges gardiens… Notamment à Locquirec… Le regard noir du commandant Roche se pose alors sur les deux femmes. Cela lui rappelle en effet quelques mauvais souvenirs. Mais bien vite, ses yeux s’éclaircissent et c’est avec un petit sourire qu’il dit à LSD : — Je vous en prie, Laure, ne commencez pas à donner de mauvais conseils à votre copine… — Commandant, excusez-moi de revenir à la charge, mais vous n’avez pas vraiment répondu à ma question. Est-ce que je peux parler des photos à la radio ou du DVD que j’ai reçu ? — Je vous le dirai très clairement. La réponse est non. Premièrement parce que, d’après ce que vous m’avez dit, dans leur première lettre, ils vous demandent d’être une simple intermédiaire avec nous. Ils ne vous demandent pas d’être leur porte-parole… Deuxièmement, parce que si vous utilisez des infos exclusives, tous vos confrères et consœurs vont me bassiner pour savoir pourquoi Plestin FM bénéficie d’un traitement particulier… Et je risque trop d’avoir besoin de la presse dans les prochaines heures ou les prochains jours pour me les mettre à dos. C’est une question de stratégie. Troisièmement, si cette méthode ne plaît pas aux kidnappeurs, ils risquent peut-être de se manifester plus tôt que prévu et… — Et qui sait… commettre une imprudence, conclut Laure. — Exactement ! — Si je comprends bien, reprend Isabelle, quelque peu sceptique, dans cette chasse au tigre, vous me faites jouer le rôle de la chèvre ? Merci ! — N’exagérons pas, vous serez 24 heures sur 24 sous protection rapprochée, vous ne risquez rien ! — Si vous le dites… — Je le dis. Mais bien sûr, vous pouvez parler de toutes les informations qui sont communiquées à vos collègues. — Trop gentil, merci… — À mon tour, j’aimerais vous poser une question… — Allez-y ! — Vous m’avez bien dit que vous avez reçu le DVD montrant l’enlèvement de monsieur Piton hier ? — Absolument ! Les yeux fixant ceux de la journaliste, d’un ton ferme, il continue : — Alors pourquoi ne nous avez-vous téléphoné que ce matin ? Le visage de la jeune femme se crispe et elle marque un léger silence. Avant que Laure ne vienne à son secours. — N’en voulez pas à Isabelle, Commandant, c’est moi qui lui ai dit d’attendre. Je pensais qu’il pouvait s’agir d’un canular, et comme j’arrivais en Bretagne ce midi, je lui ai conseillé d’attendre avant de faire quoi que ce soit… — Mais quand j’ai vu les appels à témoin, la couverture médiatique… intervient Isabelle. Quand j’ai vu l’ampleur que prenait toute cette histoire, j’ai préféré… oublier les conseils de Laure et vous téléphoner. — Je comprends mieux. Et… je préfère… Merci mademoiselle Lebech. Maintenant, vous m’excusez, mais je vais vous demander de me laisser, j’ai une réunion de travail dans cinq minutes. — Bien sûr, Commandant, nous y allons. Juste une petite chose, demande Laure. — Vite alors ! — Isabelle a vu le DVD sur l’enlèvement, mais pas moi. Je pense que vous l’avez fait examiner ? — Bien sûr ! — Des choses intéressantes ? — Quelques-unes… On sait par exemple que quatre personnes, au moins, ont participé à l’enlèvement. Dont au moins une femme. C’est elle qui a tout filmé avec une caméra vidéo. On a trois témoins qui se sont manifestés après les appels que nous avons lancés. D’après eux, et les témoignages se recoupent, c’était une femme de vingt-cinq-trente ans, de taille moyenne. De corpulence moyenne. Elle portait une casquette bleu marine et avait les cheveux blonds et longs. Il semble qu’elle portait des lunettes mais là, les témoins ne disent pas la même chose. Habillement : un jean ordinaire et un top noir. — Autrement dit, répond Laure, désabusée, on n’est pas beaucoup plus avancés. Il y a des milliers de femmes dans la région de Morlaix qui peuvent répondre à ce signalement… Surtout qu’avec la casquette, rien ne dit qu’elle ne portait pas une perruque blonde… — Vous êtes du même avis que moi ! — Mais quelqu’un qui se fait enlever en pleine rue c’est quand même énorme ! reprend Isabelle. Et les témoins n’ont pas bougé ? — Je ne sais pas si vous voyez l’endroit où ça s’est passé ? — Pas vraiment… avoue Isabelle. — C’est un carrefour plutôt isolé, avec très peu de passage, et les trois témoins sont des gens d’un certain âge, comme on dit. Ils n’avaient aucune raison de bouger puisqu’ils croyaient que l’on tournait un film ou un court-métrage… Et c’est là que les ravisseurs ont fait fort. Avec la jeune femme qui filmait, ils rendaient crédibles la situation, et les gens n’ont pas réagi. Ils se sont seulement étonnés qu’il n’y ait qu’une seule prise. Mais en même temps, ils étaient impressionnés parce qu’ils avaient trouvé que les acteurs jouaient très bien et que la scène était très… réaliste ! — Tu parles ! Et ils vous ont donné des détails ? — C’est vrai que vous n’avez pas vu le DVD ! Eh bien, c’est très simple. Monsieur Piton marche tranquillement, un cabas à la main. À l’angle d’une rue, une moto s’arrête, le passager en descend, lui fait mettre un casque intégral, apparemment sous la menace d’un couteau, et le fait monter à l’arrière d’une voiture. Là, l’image s’arrête, mais d’après les témoins, la jeune femme serait montée à l’avant de la voiture qui a démarré aussitôt. Très calmement. Sans faire crisser les pneus ou autre fantaisie. L’image le montre ensuite dans ce qui semble être une cave ou un soussol de maison, il est contre un mur, terrorisé. C’est tout… — Mais, s’étonne Laure, on doit bien reconnaître la moto ou la voiture sur la vidéo ? — Eh non ! Ils ont flouté l’image de façon à ce qu’on ne puisse pas reconnaître le modèle de la moto ou celui de la voiture… — Mais les témoins ont bien une idée ? Ils ont peut-être relevé les numéros ? — Ils ont juste pu dire que la voiture était bleue et la moto… noire. Aucune idée de la marque, et encore moins des numéros de plaques… C’est maigre comme signalement… Comme ils pensaient que c’était un tournage, ils n’ont pas fait attention à tous les détails… Et de toute façon, la voiture était sans doute volée et les plaques fausses… — Je vois… Eh bien, au revoir Commandant ! On se tient au courant ! L’officier sourit en répondant : — J’allais presque dire « comme d’habitude »… Bon, je file maintenant. Soyez très prudentes surtout ! * Bien longue cette journée du dimanche pour le prisonnier ! Depuis les coups reçus ce matin, la douleur dans l’abdomen n’a pas cessé. Même si elle est moins vive en cette fin d’après-midi. Sans doute parce la position fœtale qu’il arrive à prendre sur le lit a des vertus antalgiques. Proportionnellement, son dos le fait plus souffrir, car aucune posture n’arrive à le soulager. Allongé sur le côté droit, ses yeux ne cessent de fixer la fenêtre. D’où il est, la seule chose qu’il puisse apercevoir c’est le haut du mur en béton qui limite le jardin. Il a eu beau observer très attentivement, à aucun moment, des signes d’ensoleillement ne sont apparus à l’extérieur. Pourtant, hier matin, avant qu’il ne quitte sa maison de Carantec, la météo annonçait, avec certitude, un dimanche estival, avec soleil et ciel bleu. « Donc », conclut-il, « ce mur est forcément au nord. Ou la météo s’est f****e dedans. Ce qui, comme chacun sait, est impossible. » Plié en deux, grimaçant sous les élancements réguliers qui contractent son ventre, il décide quand même de se lever pour faire quelques pas. Machinalement, ses yeux refont un inventaire attentif et détaillé du plafond fait d’hourdis de béton sur lesquels reposent des parpaings. Il ne peut s’empêcher de sursauter en découvrant, côté fenêtre, dans chaque angle, deux petits carrés de verre foncé, encastrés dans les briques de béton. Apparemment scellés récemment car le ciment paraît frais. Même s’il se doute de ce que cela signifie, il empoigne la chaise en plastique et l’utilise pour aller voir de plus près ces plaques transparentes. Ce qu’il voit confirme ce qu’il pensait, il s’agit de caméras vidéo protégées par un verre très résistant, genre vitre blindée. Il a déjà vu ce genre de vidéosurveillance installée dans des lieux publics, et le doute n’est pas permis. Donc, en prime, ils l’espionnent en permanence… Son moral, déjà dans les chaussettes, envisage de descendre encore plus bas quand du bruit se fait entendre dans l’escalier. Le judas s’ouvre et la voix du Belge retentit : — Alors, monsieur PAPI ! On a enfin découvert notre petit système vidéo ! Tu y as mis le temps, dis donc, pour un professionnel de la télévision ! J’espère que t’as compris maintenant qu’il vaut mieux que tu te tiennes tranquille, si tu veux garder ta belle gueule d’ange… et toutes tes dents… Ne t’avise pas de mettre quelque chose devant l’objectif ou de te cacher dans un angle mort, sinon… on descendra tout de “souite” ! Mais pas les mains vides… si tu vois ce que je veux dire… Et il éclate d’un rire gras et forcé avant de refermer le petit battant de bois monté sur une charnière qui porte le même nom que cet apôtre de Jésus-Christ qui, poussé par un goût immodéré des bas nylon pas très fins, finit par trahir son ami pour une somme dérisoire alors que, soit dit en passant, il eût touché beaucoup plus s’il avait révélé la cachette d’Oussama Ben Laden à la CIA. Mais ceci n’est pas l’essentiel. Remercions toutefois au passage SOS Synonymes qui m’a permis d’éviter la répétition du mot judas. Quant au denier, mesure de poids d’origine italienne, je ne vous dirai pas qu’il équivaut à un poids de cinq centigrammes et que lorsqu’on parle d’un bas nylon de trente deniers, cela signifie que le fil utilisé pèse trente deniers par fraction de 450 mètres. Je ne vous le dirai pas. N’insistez pas ! Le pauvre PAPI regarde, dépité, la porte. Puis son regard va d’une caméra vidéo à l’autre et il se traîne jusqu’au lit. Se rallonge. Et se met à pleurer. 1 Voir Marée rouge à Plestin-Les-Grèves, même auteur, même collection. 2 Voir Coup de grisou à Pleumeur-Bodou, même auteur, même collection. 3 Voir Marée rouge à Plestin-Les-Grèves, même auteur, même collection. 4 Technicien en Investigation Criminelle.
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