Chapitre 12
Quelques mois qu’elle était partie. Pour son retour parmi les siens Ngone Ella s’était fait escorter par quelques-uns des domestiques de son père, qui avait cependant précisé que ceux-ci, devaient regagner leur lieu de résidence dans les deux jours qui suivraient leur arrivée chez Ndzengborro Eki. Elle avait fini par confesser son attaque contre Akeng Obame devant son père et son époux, elle se doutait que tous savait désormais mais, elle se comportait comme si elle était juste allé passer quelques temps chez son père et qu’elle était de retour. Elle se donnait des airs supérieurs, mais constata bien vite que beaucoup de choses avaient changés en son absence. Et pas du tout dans le sens qu’elle voulait. Enfin disons plutôt que les changements qui avaient eu lieu en son absence, n’étaient pas de nature à arranger ses affaires. La discorde minutieusement entretenue par ses soins durant toutes ces saisons sèches avait disparue. Volatilisée. Il n’en restait plus rien.
Toutes les mbom de Ndzengborro Eki s’entendaient à merveille désormais, il y avait entre elles, une complicité qu’elle n’avait pas laissée. En ce qui concernait ses fils, elle ne savait pas quoi en penser, ils n’étaient pas toujours d’accord sur certains sujet il est vrai, mais cela se passait désormais plus calmement, ils n’étaient pas devenu des amis mais, cette rivalité qu’elle avait si méticuleusement entretenu entre eux avait disparu. Le pire pour elle, c’était certainement que leur vieux père était plus que satisfait de ce revirement de situation. Il s’en réjouissait et ne le cachait pas. Le tout puissant Eyo’o, le créateur incréé, avait béni ses vieux jours avec un évènement de taille. Une réconciliation.
Les garçons se parlaient désormais sur un ton disons le plus respectueux, surtout en présence de leur père, seuls Oboun et Otse étaient devenus réellement très proches, et étaient dorénavant de très bons amis. Obone Evouna était métamorphosée, elle traitait tous les fils de son mari de la même façon et toutes ses mbom de même. Et le pire c’est qu’elle ne semblait pas faire semblant. Il semblait même que ces nouvelles interactions au sein de la famille la rendaient heureuse. Ngone Ella cru avoir atterri en enfer en voyant tous ces changements. Elle qui affectionnait les conflits ne se sentait plus à son aise. Même ses deux benjamines avaient été complètement reprises en main dans les foyers de leurs époux. Durant les rares visites qu’elles lui rendaient, elles ne parlaient plus de qui avait dit ou fait quoi à qui, elles ne montaient plus de coups bas pour enquiquiner l’une ou l’autre de leurs belles-sœurs. Elles paraissaient ne plus prendre plaisir à ce genre de chose.
Elles étaient maintenant, bien trop occupées à parler de leurs occupations dans leurs foyers, et de leur projet de faire du commerce avec des femmes d’autres villages que leurs co-épouses leur avaient présentées. Et puis elles faisaient partie du groupe des femmes de soldats qui donnaient de leur temps pour prendre soin des enfants de l’orphelinat de la Capital. Ngone Ella ne reconnaissait plus ses filles. Alors que tous étaient persuadés que cette atmosphère plus positive et chaleureuse la changerait, c’était peine perdue. On dirait même que cela la rendait hystérique. Elle n’appréciait rien de tout ce que l’on pouvait faire pour elle, ni son époux ni ses enfants n’arrivaient à la contenter, au final, personne n’essaya plus du tout. Et encore une fois elle tenait le rôle du méchant, mais contrairement aux autres fois, elle ne pouvait plus se contenter de laisser le temps passer et attendre patiemment, que sa co-épouse fasse des siennes à son tour, pour retrouver son statut de favorite auprès de leur époux.
Une nuit, elle décida que trop c’était trop, il fallait que tout ceci s’arrête. Les belles histoires qu’on raconte aux enfants pour s’endormir, elle n’en avait jamais été fanatique, il lui fallait du drame, des larmes. Elle décida donc pimenter légèrement la vie de toute sa famille et de mettre les quatre frères face à leur destin. Elle se servit de la faucille de Nsem pour aller couper des herbes poison dans la forêt, puis elle alla la remettre en place. Et attendit patiemment que son heure vienne. Car quoiqu’il arrive son heure viendrait, elle n’en doutait pas.
Ndzengborro Eki était assis dans l’Aba’a avec ses fils, Obone Evouna, sa seconde épouse, venait de placer le repas sur la table basse et après s’être laver les mains, ils s’apprêtaient à commencer à manger lorsqu’une voix les interrompit. Debout devant l’Aba’a se tenaient Ella Metoule, père de sa première épouse, ainsi que son fils, Oboun Ella. Il sembla à l’ancien que les deux hommes paraissaient surprit de n’être point attendu, mais ne dirent rien :
- Que la paix soit sur vous et sur toute notre grande famille Ndzengborro Eki, dit Oboun Ella en souriant
Ndzengborro sourit à son tour, et malgré qu’il ne savait rien de leur arrivée imminente sur ses terres, il les fit entrer dans l’Aba’a et les invita à s’assoir près de lui afin de partager son repas en compagnie de ses fils :
- Quelle bonne surprise, dit-il en s’adressant à son beau-père
- Nous avons appris qu’Akeng attendait un enfant, dernière épousée et première à nous donner un enfant ça se fête, surtout que c’est l’enfant de mon mui, répondit Oboun Ella en faisant un clin d’œil au fils de sa sœur, l’autre Oboun.
- Oui c’est vrai, mais il faut nous comprendre aka, dit Nsem, on a tout fait avant lui, on devait au moins lui laisser ça le pauvre petit
- Il n’a pas dit ça à son petit-frère ! dit Ella Metoule en riant fort
Tous les hommes présents dans l’Aba’a rirent de bon cœur, en entendant le vieux chef s’exclamer. En tant qu’ainé à la table de l’ancien, Ella Metoule se servit le premier et gouta le plat qui avait été servi pour les hommes du clan. Mais à peine eut-il porté la nourriture à ses lèvres qu’il fut pris de malaises. Il défendit aux autres hommes de toucher au repas et demanda à ce qu’on appelle l’ancien Minko Mi Nguema sur le champ :
- Malheureusement il n’est pas dans le village en ce moment, le roi l’a envoyé en mission s’occuper d’une affaire urgente qui met tout le royaume à mal depuis des lunes déjà et pour laquelle les hommes de la région nord avait mandaté l’un de leurs chefs auprès de lui, dit Ndzengborro tristement alors que son minki allait de plus en plus mal
Obone Evouna et Ngone Ella arrivèrent en apprenant que quelqu’un avait un malaise dans l’Aba’a, mais alors qu’Obone Evouna en panique, envoyait l’un des ouvriers de son époux quérir son père au palais, Ngone Ella qui semblait ignorer la présence de son père et de son frère dans l’Aba’a, trainait le pas. On aurait dit qu’elle ne prenait pas au sérieux l’information qu’elle avait reçue. Comme si les autres de la famille faisaient beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Quelle ne fut donc pas son étonnement lorsqu’en arrivant près des personnes rassemblées dans et autour de l’Aba’a, elle aperçut son père, allongé sur l’un des bancs de l’Aba’a se tordant de douleur. Il avait demandé à Oboun Ella, de lui donner une racine qu’il avait toujours dans sa sacoche, cela disait-il, allait ralentir la progression du poison dans son organisme en attendant l’arrivée d’un guérisseur. Ndzengborro Eki regarda son plus jeune fils, et lui fit signe de s’approcher :
- Oboun va me chercher ton épouse s’il te plait, ordonna le vieil homme, son fils et lui étaient les seuls à connaitre les dons d’Akeng pour la médecine des plantes
- Bien père, répondit Oboun en se levant d’un bond et se dirigeant vers son domaine à plusieurs lieux de là, il anticipa donc en envoyant des pensées à son épouse afin qu’elle soit prête dès son arrivée chez eux
- Pourquoi est-ce cette folle que vous allez chercher, il faut aller chercher l’ancien Minko Mi Nguema, hurla Ngone Ella en larme, vous voulez tuer mon père ou quoi ? Vous ne savez pas que les herbes de poison sont virulentes… il ne manquerait plus qu’il meurt ici, loin de son village et des siens, ce serait injuste, trop injuste
Pendant que Ngone Ella continuait de pleurer, Akeng arriva en compagnie d’Oboun, elle avait dans les mains un verre en bambou qui contenait de l’eau ainsi que des plantes broyées. Elle demanda à ce qu’on la laisse seule avec le malade et tous sortirent de l’Aba’a sans demander leur reste sauf Ngone Ella qui faillit leur faire perdre un temps précieux en veine chamaillerie. Mais cette fois, elle se confronta à une Akeng désormais plus forte et plus sure d’elle, que la jeune femme que son fils avait épousé plusieurs lunes plus tôt :
- Soit tu sors Ngone Ella, soit tu prends sur toi la responsabilité de la mort de ton père hurla Akeng Obame en la fixant droit dans les yeux, je ne suis pas ici pour débattre avec toi de quoique soit…
- Je suis ta minki ne l’oublie pas lorsque tu t’adresses à moi, tu me dois le respect en toute circonstance…
- Sors d’ici et laisses moi prendre soin de ton père, on verra plus tard pour le respect que tu penses mériter de moi
Oboun Ella entra dans l’Aba’a précipitamment et saisit sa sœur par le bras, puis l’entraina dehors. Akeng se pencha sur le vieil homme et le fixa, le chef Ella Metoule était questionné pas l’épouse de son petit-fils, qui lui demanda si le poison lui donnait des douleurs à un endroit particulier, ou si elle n’était qu’une vague sensation de gêne :
- Non a mbom, je sens juste la vie s’échapper de moi lentement, répondit le vieil homme
- Alors bois ceci tare Ella, le poison ne s’est pas encore répandu dans ton organisme il se trouve encore dans ton estomac, dit-elle, cette mixture va anéantir les effets du poison en activant les enzymes contenues dans ton estomac
- C’est gentil merci, je ne te savais pas si savante, dit l’ancien après avoir bu le remède, voudrais-tu me rendre encore un service ?
Akeng sortit de l’Aba’a et dit à Oboun Ella que son père désirait le voir, l’homme se dépêcha et entra dans l’Aba’a non sans avoir pressé la main d’Akeng Obame dans la sienne en signe de gratitude. Ndzengborro Eki s’approcha d’Akeng et lui murmura quelque chose sans la regarder, la jeune femme hocha la tête en signe d’approbation, l’ancien et sa jeune bru semblait avoir compris quelque chose qui échappait au reste de la famille, Oboun le nota mais ne posa aucune question à sa femme. Ngone Ella les observa un moment puis elle se rua dans l’Aba’a et trouva son frère penché au-dessus de leur père inconscient. Elle perdit connaissance.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ses deux jeunes filles étaient à son chevet. Elle demanda alors des nouvelles de son père. Mais ses filles, qui étaient arrivées alors que tous se soient regroupés au palais du roi et ne savaient donc rien, ne surent quoi lui répondre, elle en conclut donc que l’homme avait succombé au poison. Et que le procès de son empoisonnement avait surement commencé au palais, avec les interrogatoires qui allaient avec :
- Obone Evouna, c’est elle qui a tué mon père, dit-elle en entendant l’absence de réponse de ses filles, elle a empoisonnée mon père, répétait-elle encore et encore
Pendant qu’elle se lamentait ainsi, son frère entra dans sa chambre et sans tenir compte de ses larmes pria ses nièces de les laisser seul et entreprit d’obtenir des réponses de sa sœur :
- Dis-moi ma sœur, comment as-tu su que ce qui arrivait à notre père était un empoisonnement et surtout, comment as-tu su qu’il s’agissait de l’herbe à poison ?
- Je ne le savais pas, dit Ngone Ella en se ressaisissant, elle se demanda pourquoi l’homme venait l’interroger alors qu’elle n’avait pas été convoquée au palais
- Alors pourquoi as-tu dis à tes filles qu’Obone Evouna avait empoisonnée ton père
- Je n’ai… je… j’étais sous le coup d’une vive émotion, j’ai parlé sans réfléchir…
- Et puis, je t’ai clairement entendu dire dans l’Aba’a « ne savez-vous pas que les herbes de poison sont virulentes », tu vas encore me dire que c’était sous le coup de l’émotion ?
Elle ne répondit plus rien, se disant que certainement son frère tentait de lui faire peur :
- Encore une chose, qui t’as dit que tare était mort ? S’enquit-il encore
- Je l’ai vu allongé sur le banc les yeux fermés et tu étais penché au-dessus de lui…
- On a retrouvé sur l’établi de Nsem une faucille qui avait servi à couper de l’herbe à poison, elle est chez le roi, mais une question se pose encore cependant
- Laquelle ? Interrogea Ngone Ella qui se sentait maintenant comme prise au piège
- Nsem ne sais pas à quoi ressemble l’herbe à poison, on lui a montré plusieurs herbes il est incapable de reconnaitre même celle qui pousse dans sa cour, ensuite il y a le cas de ta co-épouse, Obone Evouna, c’est dans le repas qu’elle a servi à son mari qu’il y avait le poison, là encore on a des doutes
- Et pourquoi puisqu’elle est celle qui a préparé le repas ?
- Parce que tare Evouna Ebare est le griot du roi, et qu’en tant que tel aucun membre de sa famille ne peut être initié au métier de guérisseur, les connaissances de cette femme en matière de plantes se limite à celle qu’elle met dans ses sauces, nous avons vérifié.
- Et Akeng elle connaît la science des plantes apparemment, et comme par hasard elle est arrivée pile au bon moment, et avec le remède adéquat
- Oh elle ne l’a pas préparée exprès pour l’herbe à poison, c’est une décoction qui aide l’’organisme à éliminer n’importe quel poison tant qu’il est encore dans l’estomac de la victime, si tare Ella n’avait pas eu ses racines médicinales sur lui, il serait mort j’en suis certain, Eyo’o le tout puissant nous a cependant procuré une assistance non négligeable en la personne de notre mbom Akeng, jeune épouse d’Oboun mon mui
Ngone Ella sursauta, son père n’était donc pas mort, tout ça pour ça. Encore une fois le monde s’était ligué contre elle, saleté de malchance ! Elle avait gardé secrète l’arrivée de son père au village afin de faire croire à une coïncidence, elle aurait alors mis en une fois son fils ainé et sa co-épouse hors-jeu :
- Au fait, tu es attendu chez le roi, il se demande pourquoi tu n’as pas informé ton époux de notre arrivée aujourd’hui, et pourtant nous t’avions fait parvenir un message dans ce sens il y a une lune tout juste non ? dit encore Oboun Ella en sortant de la chambre de sa sœur cette fois sans plus se retourner
Ngone Ella ne se sentit pas le courage d’assumer les regards des autres membres de la famille, et puis passer toute sa vie en prison, elle, une fille de chef, et pour quel motif « avoir tenté de tuer son propre père » il n’en était pas question. Elle sortit du tiroir près de son lit, une fiole dans laquelle se trouvait un liquide verdâtre. En revenant dans la chambre de leur mère ses deux filles la trouvèrent allonger sur son lit, morte.
Plusieurs mois avaient passé depuis le décès de leur mère, contrairement à ce qu’on aurait pu penser ce fut Oboun le plus affecté par cette mort, il avait secrètement entretenu l’espoir que sa mère finirait par devenir la mère dont il avait toujours rêvé. Peine perdue. Ce jour-là, il s’était levé tôt, son frère Nsem lui avait demandé de passer le voir, il disait avoir quelque chose dont il voulait discuter avec lui. Le climat entre les deux frères n’était pas idéal mais la paix régnait alors Oboun se dit qu’il n’y avait surement pas de quoi « fouetter un chat ».
Peut-être son frère avait-il simplement besoin d’un conseil, ou peut-être allait-il prendre une deuxième femme, qui sait ? Après s’être apprêté il se dirigea vers la partie du village où vivaient son père et ses frères. Il trouva son père assis dans l’Aba’a comme à son habitude, il entra le saluer puis il prit congé en lui disant que son grand-frère l’avait fait appelé et s’en alla. Le patriarche se dit que tout cela était de bon augure.
Oboun trouva son frère debout devant sa case, il n’attendait plus que lui. Il le salua cordialement et lui fit signe de le suivre. Ils marchèrent tous les deux en silence pendant près d’une quinzaine de minutes et arrivèrent dans un champ, Oboun reconnu les différentes variétés de tomates dont il avait offert les semences à son frère pour leur grand projet, des larmes lui montèrent aux yeux :
- Je suis désolé pour tout ce temps perdu petit-frère, je te demande pardon pour toute cette incompréhension entre nous, je sais que nous avions pour projet de les planter ensemble mais je ne savais pas comment m’excuser auprès de toi, alors l’idée m’est venu de commencer tout seul et de te montrer ce que cela donnerait si on se lançait dans la culture de ce légume,
Oboun était sans voix, il regardait le champ qui s’étendait devant lui en se passant les mains dans les cheveux et c’est à peine s’il entendait les paroles de son frère :
- Tu l’as fait finalement ? Murmura-t-il
- Oui, pour nous deux, pour te dire que j’avais retrouvé mes esprits et que désormais la paix règnerait dans notre belle et grande famille, répondit Nsem en prenant son frère en larme dans ses bras
Parfois les actes seuls comptent, et se passent de beaux discours. La paix, la vrai est souvent à ce prix.
*** Fin ***