Chapitre 11
La veille de leur retour dans leur village, Ndzengborro Eki demanda à son minki Ella Metoule et son fils Oboun Ella de le conseiller sur le comportement à adopter à l’encontre de Nsem, son fils premier né, après leur avoir relaté la scène qu’il avait faite le jour de l’annonce du mariage de ses sœurs avec les frères d’Obone Evouna. Il leur expliqua que depuis plusieurs saisons déjà, en réalité depuis le retour d’Oboun, son plus jeune fils, Nsem, nourrissait de la rancœur envers son jeune frère et qu’il ne savait pas trop pourquoi. Il avait mainte fois tenté de connaitre les raisons qui poussaient Nsem, à détester ainsi son frère, alors qu’avant le départ de l’enfant, ils avaient toujours été très proches. Mais il n’avait rien pu tirer du jeune homme.
Oboun Ella fronça les sourcils mais ne dit rien, il attendait que son père réagisse avant d’intervenir, après tout c’était à son père que s’adressait réellement son beau-frère. Ella Metoule toussotât pour s’éclaircir la gorge, et posa un regard triste sur son gendre. Il n’était plus surpris par les comportements de la descendance de sa fille, mais il avait de la peine pour l’ancien :
- Je voudrais que tu fasses venir ton fils ici, a mui, dit Ella Metoule
Ndzengborro héla l’un des ouvriers qui travaillait dans ses champs, et qui se tenait debout dans la cour, et lui demanda de dire à son fils Nsem qu’il désirait le voir dans l’Aba’a au plus vite. L’homme s’en alla apporter la nouvelle. Les hommes assis dans l’Aba’a n’attendirent pas longtemps, au bout de quelques minutes Nsem se tenait devant eux, son père l’invita à entrer et à prendre place à côté de son oncle Oboun Ella, pendant que le jeune homme s’exécutait, son oncle gardait les yeux posés sur lui, en se demandant lui aussi qu’est-ce qui, durant tout ce temps, avait tout d’abord nourrit puis exacerbé le ressentiment du jeune homme envers son jeune frère :
- J’ai informé nio mvam assis près de moi, de ton comportement de plus en plus irrespectueux, non seulement envers tes jeunes frères, et surtout envers Oboun, ce qui me chagrinait déjà énormément, mais depuis peu envers moi, eswa, annonça le vieil homme, c’est pour cela que nous t’avons fait venir, ton grand-père voudrait que tu nous éclaire sur tes agissements
Nsem baissa la tête, il s’attendait au pire, Ella Metoule n’était pas un homme à se laisser attendrir, surtout pas par des excuses ou des paroles mielleuses. Il lui fallait s’attendre à être sanctionné de la pire des façons peut-être, ou tout au moins devrait-il donner des explications à cette succession de réactions qui les avaient tous conduit là :
- Avant de te rappeler tes devoirs envers ton père, ainsi qu’envers tes jeunes frères, je voudrais savoir Nsem ce que tu te reproches de si abominable, qu’il se pourrait qu’à cause de cela ton droit d’ainesse puisse être remis en question, et que tu en veuilles désormais à tes jeunes frères, parce qu’il se pourrait que votre père désigne l’un d’entre eux comme chef de clan après lui pour te remplacer ? Questionna Ella Metoule
Les trois anciens dans l’Aba’a, observaient maintenant Nsem, attendant une réponse. Ils espéraient en savoir plus, et pouvoir trouver une solution à cette épineuse situation, et s’ils ne le pouvaient pas, au moins sauraient-ils de quoi il s’agit et s’il le fallait, ils feraient appel au devin encore une fois. Pendant ce temps Nsem se creusait la tête, son grand-père avait raison, pourquoi avait-il si peur que ses petits frères lui ravissent sa place et l’affection de leur père ? Il n’y avait pas la moindre raison, et puis maintenant qu’il y pensait, à aucun moment sa place d’ainé n’avait été remise en cause. Il revoyait son comportement de plus en plus méprisant avec Oboun et se demandait ce que le gamin avait bien put lui faire, pour mériter ça.
C’est vrai que ses frères et lui n’avaient pas toujours la même façon de voir les choses, c’est vrai que chacun avait choisi une manière de vivre différente, ils avaient aussi chacun eu leur lot d’épreuves que la vie avait mis sur leur chemin. Mais cela ne lui apprenait rien sur les réponses qu’attendaient les hommes assis avec lui dans l’Aba’a. Il en voulait à Oboun, mais pourquoi ? Que lui avait fait son jeune frère qui empoisonnait son cœur, au point de l’empêcher même d’entrevoir une réconciliation possible entre eux. Au point qu’il ne supportait pas de se retrouver en sa compagnie. Nsem cherchait dans sa mémoire et ne voyait rien, Oboun avait passé des saisons sèches entières, loin des siens savait-il seulement ce que son frère avait dû affronter loin des bras d’une mère aimante et d’un père attentionné, c’est lui qui aurait pu avoir un peu de ressentiment pour toutes ce temps passé si loin. Et lorsqu’il était revenu, il n’avait pas cherché les faveurs du roi, et si leur père était si riche aujourd’hui, c’était en grande partie grâce à lui, Oboun.
Cette fortune qu’aujourd’hui Esseng et lui revendiquaient comme leur revenant de droit, savait-ils seulement comment elle avait été acquise et au prix de quels efforts ? Connaissaient-ils seulement les différentes méthodes de travail que le gamin avait ramenées de son voyage ? Non, depuis tout ce temps aucun d’eux n’avaient voulus les apprendre. Par orgueil peut-être, ou par peur de ne pas pouvoir les assimiler, dieu seul le sait. Ils auraient pu être riches eux aussi, grâce à elles, au lieu de convoiter la richesse de leur père. Et puis en matière de richesse, le petit n’avait rien à envier à leur illustre géniteur, il avait lui-même su réinvestir le Miang qu’il recevait du roi pour ses services, et on pouvait dire sans se tromper qu’il était deux, voire trois fois, plus riche que le vieil homme. Pendant que toutes ces pensées se bousculaient dans sa tête, Nsem ne se rendit pas compte que des larmes avaient commencées à lui couler des yeux.
Ella Metoule fixa son gendre en lui faisant signe d’observer le visage de son fils. Ndzengborro Eki soupira, il n’était jamais agréable pour un père de voir son fils souffrir et de n’en connaitre la cause, et encore moins de voir des frères se haïr sans aucune raison. Une famille déchirée par la rancœur et la cupidité. Quelle tristesse !
Nsem ne trouva rien à répondre à son grand-père. Qu’aurait-il pu lui répondre ? Il se contenta de rester là e silence, un peu honteux de ce qu’il avait entretenu dans son cœur tout ce temps, et dépité de se retrouver assis au milieu de ses anciens sans rien avoir à leur dire. Car des excuses faites sans qu’il y ait une raison pour expliquer derrière cela n’était pas disons le très acceptable. Et aucun des hommes assis dans l’Aba’a avec lui ne l’aurait accepté. Son grand-père se redressa et lui parla en ces termes :
- Les larmes d’un homme ne sont jamais vide de sens, je crois que tu réalises enfin qu’il n’y a entre tes frères et toi, aucun motif de vous faire la guerre, et en tant qu’ainé c’est toi qui devrait être le garant des valeurs que ton père veut vous inculquer, et non pas celui qui par sa folie détruit son héritage, Oboun tu voulais dire quelque chose à ton neveu avant qu’on ne mette un terme à cette triste réunion ? Demanda Ella Metoule à son fils
- « A quoi bon frapper un homme à terre » ? J’espère comme vous qu’il a compris ses devoirs envers cette famille c’est pour moi tout ce qui compte, revenir sur le passé ne sert plus à rien maintenant, surtout s’il ne se trouve rien dans le passé qui explique ou justifie tout ceci, et il semble que ce soit le cas ici, conclut le beau-frère de Ndzengborro Eki
Ella Metoule hocha la tête, et regarda son gendre qui lui aussi partageait l’avis d’Oboun Ella :
- Nous n’allons pas t’accabler plus, tu peux t’en retourner à tes occupations, dit Ella Metoule à son petit-fils
Nsem se leva lourdement de son banc, il s’essuya le visage dans le pli de son coude, et s’en retourna dans sa case après avoir pris congé de ses ainés. Il s’en fut directement dans sa chambre, et demanda à ne pas être déranger. Il tira à lui puis ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin de sa chambre. Il y avait dedans tout ce que son jeune frère lui avait rapporté du pays où il était allé étudier, depuis tout ce temps elle était resté posée là, il ne l’avait jamais ouverte. Il se demandait aujourd’hui pourquoi. Pourquoi avait-il choisit d’ignorer durant tout ce temps cette mâle, que signifiait-elle pour lui ? Et aujourd’hui pourquoi cette soudaine envie de savoir ce qu’elle contenait ? Il l’observa un moment puis se décida à regarder à l’intérieur.
La première chose qu’il vit en ouvrant la malle, c’était un portrait de lui et de son petit frère, brodé sur une grande tapisserie. Leur père avait fait faire ce portrait d’eux, quelques jours avant le départ d’Oboun à la demande de celui-ci. Les deux frères étaient très proches en ce temps-là, et Oboun voulait garder un souvenir de son grand-frère, afin qu’il le protège de loin surement ou du moins qu’il le rassure et lui donne du courage. Et voilà qu’à son retour c’est ce cadeau qu’il avait choisi de lui ramener, deux frères souriant partageant un moment heureux avant d’être séparés pour longtemps. Peut-être ce portrait l’avait-il réconforté durant les périodes difficiles. Il s’était surement endormit en le tenant serré dans ses bras, comme pour se rassurer que même à cette distance son grand frère veillait sur lui. Oh tare Eki ! Qu’avait ressenti le gamin en revenant et en se retrouvant face au mur de glace et d’insensibilité qu’était devenu son grand-frère ?
Il s’attendait surement à ce qu’à son retour son frère le prenne dans ses bras et le sert contre son cœur, et au lieu de ça, il lui servait reproches sur reproches, que pouvait-il faire à part se réfugier dans les bras de leur père ? Et même cela on le lui reprochait. Nsem prit la tapisserie et la posa sur son lit pour la voir en entier, Oboun avait fait broder leurs deux noms dans le coin droit au bas de la tapisserie. Nsem se passa la main dans les cheveux. Il s’en voulait maintenant plus, que lorsqu’il s’était retrouver dans l’Aba’a de son père, confronté à l’homme et à son oncle et son grand-père. Il se souvenait des paroles de sa mère, qui répétait sans arrêt qu’à cause de son éducation, Oboun deviendrait certainement le chef de famille à la mort de leur père. Elle disait ça souvent devant eux, les trois ainés et toujours en l’absence de leur père. Et toutes ces insinuations répétées en boucles à chaque fois qu’elle en avait l’occasion, avaient fini par nourrir la rancœur des trois ainés envers le plus jeune.
Il y avait dans la malle, plusieurs parchemins qui traitaient de la culture de la tomate, un légume/fruit, venu d’un pays au-delà de leur terre, et dont son frère et lui raffolait. Ils s’étaient promis d’en cultiver, afin de ne jamais en manquer. Alors il n’avait pas oublié, pendant toutes ces saisons sèches qu’il avait passées là-bas, il avait surement dû apprendre comment les cultiver afin qu’elles soient encore meilleurs. Lorsqu’il souleva les parchemins, il vit enroulés dans des étoffes plusieurs pots sur lesquels étaient dessiné des tomates, il lui sembla qu’il existait plusieurs variétés de ce légume et dans chacun de ces pots il y avait des semences.
Au fond de la malle, il y avait des souvenirs de voyage, plusieurs portraits de son jeune frère avec des gens qu’il avait rencontré là-bas, ou avec lesquels il avait vécu, sur un de ces portraits il reconnut les deux frères d’Obone Evouna, portant son frère sur leurs épaules, ils avaient tous l’air si jeunes. Comment arrivait-on à survivre loin des siens à un si jeune âge ? Il aurait dû se poser la question, avant d’en vouloir à son frère. La dernière chose qu’il trouva, posée à plat au fond de la malle, c’était un parchemin vierge, il n’y avait rien d’écrit dessus mais au dos juste une phrase « unis nous sommes fort ». Nseme sentit de nouveau des larmes lui monter aux yeux. Tout ce temps il s’était trompé. C’était lui l’ainé, et il s’était trompé, du tout au tout. Comment pouvait-on prétendre être le guide et le protecteur de sa famille, et de son clan, si on n’arrivait pas à prendre les meilleures décisions pour tous. Si on n’arrivait pas à faire la différence entre ce qui était et ce qui n’avait aucune chance d’être jamais.
Lorsqu’on déchirait l’habit d’une personne, ou encore qu’on lui salissait ses sandales, on nettoyait ou on recousait, et voilà c’était terminé. Mais comment s’y prenait-on lorsqu’on avait déchiré le cœur de son frère ? Encore et encore ! Pouvait-on exiger de lui qu’il oublie simplement le passé, et qu’il pardonne, pour le bien de qui ? Le sien ? Celui de la famille ? Et celui qui l’avait offensé avait-il eu à cœur le bien de la famille, et pouvait-il simplement se présenter et s’excuser ? Kaa, c’était trop facile ! La loyauté ne pouvait en aucun cas être à sens unique. Mais une chose n’avait pas changée, c’est qu’il était l’ainé, et il connaissait son petit frère mieux que personne, il trouverait. Il le lui devait, il le devait à leur père, que tout ceci avait rendu malheureux, et surtout il se le devait à lui-même. Toute cette aigreur ce ressentiment, cette colère ne lui appartenaient pas, il devait s’en libérer, reprendre sa vie là où il l’avait laissée.
Il se souvint qu’il avait promis à Medza Zué, fille de Zué Olam, son épouse qu’il l’emmènerait au marché acheter quelques pagnes, cela faisait déjà plusieurs lunes, elle ne se plaignait pas mais il avait toujours été un homme de parole. Il se promit de l’y conduire le lendemain. Les grands changements commençaient toujours par de petites choses. Et s’il décidait de devenir l’homme qu’on attendait de lui, il lui fallait le devenir entièrement. Son épouse était une femme d’une rare patience, et travailleuse avec ça. Et même si elle ne se plaignait jamais, cela ne l’exemptait pas de tenir ses promesses. Il allait commencer par là. Et puis il y avait eu cette histoire avec le terrain que leur père avait échangé avec Otse, qui avait détériorée les relations entre son frère Otse et lui. Il devait trouver le temps de parler avec lui, et de s’excuser. Il sourit en y pensant. Il savait son frère Otse fier et c’était aussi son cas, il se demandait comment ce dernier allait réagir à ses excuses.
Des heures durant, Nsem resta enfermé dans sa chambre. Il se remémorait certaines conversations qu’il avait eues avec son père. Il tentait de trouver, dans son esprit, la méthode adéquate pour devenir un chef de clan en qui son clan pourrait avoir confiance. Il tourna et retourna cela dans sa tête encore et encore en espérant trouver une solution, mais il n’y arrivait pas. Nsem avait maintenant une meilleure idée de ce que lui reprochait son père depuis tout ce temps, un aperçu des dégâts que la mésentente entre ses frères et lui avait causée. Et cela pas simplement dans leur famille, mais au sein du clan tout entier. Le vieux chef, Ella Metoule, se trouvait très ennuyé par le comportement de leur mère, et surtout le fait que celui-ci déteignait sur eux de façon si négative qu’ils soient incapables de s’en libérer.
Nsem se dit en lui-même qu’il était plus que temps que cela cesse. Ses frères et lui étaient des adultes maintenant et il n’était pas concevables que leurs mères continuent d’avoir autant d’emprise sur leur façon de penser ou de vivre. Il était plus que temps qu’il s’en rende compte. Il y avait plusieurs manières de rendre son vieux père heureux, et faire la paix avec ses frères en était une. Ensuite il lui faudrait être présent pour le vieil homme. Lui montrer son affection, en lui accordant du temps et une oreille attentive, l’homme avait encore des choses à lui enseigner avant de s’en aller rejoindre ses ancêtres. Ce n’était pas être faible que d’apprendre de son père. Et au vue de tous les mauvais choix qu’il avait faits jusque-là, s’il lui fallait une preuve qu’il avait encore besoin des conseils de son père, la preuve était faite.
Alors que Nsem se parlait à lui-même dans sa chambre, Otse lui avait eu vent de la petite réunion qui avait eu lieu dans l’Aba’a. Il n’avait pas eu tous les détails, mais d’après le peu qu’il en avait su, le grand-frère avait fait profil bas devant les anciens de la famille. C’était déjà ça. Otse avait été informé de la réunion alors qu’il se trouvait dans le champ que son père lui avait échangé, il avait commencé à y travailler avec ses ouvriers régulièrement et la terre n’était pas trop pénible à travailler, c’était un emplacement parfait, avec de la bonne terre. Le terrain qu’il avait acheté était lui aussi un bon terrain et la terre y était fertile, simplement, il y avait des arbres plantés là-bas qu’il aurait fallu abattre pour pouvoir faire des plantations. Lorsqu’il était allé visiter le terrain avec Ndzengborro Eki, son père, après l’entrevue avec ses frères. L’ancien lui avait annoncé qu’il allait quant à lui garder le terrain en l’état car il y avait planté là des essences d‘arbre, de grande valeur. Mais que ces arbres devaient être préservés pour ses petits-fils lorsqu’il en aurait.
Le jeune homme s’en amusa, décidément leur père avait toujours de l’avance sur eux. Il se disait qu’il donnerait tout pour devenir un homme aussi prévoyant, et soucieux du bien-être des siens. Un homme capable d’anticiper les besoins des siens. Ce serait bien !