Confession

3489 Mots
Chapitre 10    Il y avait foule ce soir-là, dans la cour du vieux Mefane Oloun du village Nkore Etame, le vieil homme se mourrait. Mais contrairement à ce que l’on aurait pu penser ce n’était pas tant sa mort, que les évènements qui l’avaient précédé qui avait attirés toutes ces personnes à son chevet. La curiosité de tout le village concernant la véritable origine de sa maladie et ce qui avait accéléré sa fin, sans qu’on ne puisse rien y faire. Les plus anciens du village se souvenaient qu’il y avait plusieurs saisons sèches, un guérisseur du nom d’Obame Evine était venu au chevet de Mefane Oloun, après que celui-ci soit tombé d’un arbre, en haut duquel il avait grimpé pour, disait-il, cueillir des fruits. L’homme s’était cassé les deux jambes et les deux bras, ainsi que plusieurs cotes. Personne, pas même le guérisseur ne pensait qu’il s’en sortirait, puis, par un drôle de hasard, les gens du village apprirent la mort du guérisseur en même temps que la guérison miraculeuse de Mefane Oloun. De retour auprès des siens le guérisseur avait succombé à des blessures en tout point semblables à celles qu’avait Mefane Oloun. Les anciens du village disaient que « ce sorcier » de Mefane Oloun avait transféré sur le malheureux guérisseur, ses propres blessures. Ce qui n’était pas juste, et plusieurs avaient prédit que sa mort ne serait pas douce non plus, mais les choses ayant mis du temps à se concrétiser, la plus part des gens avaient oubliés cette affaires. Mais au final ceux-ci avaient eu raison. Environ plus d’une saison sèche ou deux après la mort du guérisseur, l’homme commença à ressentir d’étranges fourmillements dans les jambes. Cela dura plusieurs lunes et les symptômes empirèrent, jusqu’à le rendre incapable de se déplacer seul. Puis après les jambes, ce furent les bras qui l’un après l’autre le lâchèrent. Un autre devin fut appelé à son chevet, mais sa réputation étant désormais connu des guérisseurs de la région ce dernier ne s’approcha pas de lui. Après l’avoir consulté, il lui indiqua simplement qu’il était en train de mourir d’une vieille blessure. Ceux qui avaient des oreilles comprirent de quoi parlait l’ancien, afin de recouvrer la santé, il lui fallait confesser devant la famille de l’homme qu’il avait condamné par son sortilège, ce méfait. Un juste retour de bâton direz-vous, c’est vrai, malheureusement bien que des émissaires furent envoyés dans le village d’Obame Evine au début des symptômes de l’homme, ou du moins à un moment où le mal aurait pu être défait, toute la famille du défunt avait quitté le village sans dire à personne où ils allaient s’installer. Pendant des lunes entières, les membres de la famille de l’indélicat avaient parcouru le royaume à la recherche des enfants d’Obame Evine sans succès. Ce soir-là donc, plusieurs notables du village Nkore Etame s’étaient réunis dans la case de Mefane Oloun ainsi que tous ceux qui désirait connaitre le fin mot de cette histoire, afin de l’entendre se confesser. Cela ne pourrait pas lui sauver la vie cependant, avant de mourir et, pour avoir une chance de rejoindre ses ancêtres dans l’au-delà, au lieu de errer comme un fantôme çà et là sur terre, il avait pris la décision de révéler sa traitrise aux siens. Ses filles, Oyane Mefane et Ndzong Mefane, étaient assises à côté du chef du village, Ngou Meba, qui écoutait en silence les dernières paroles du mourant. Pendant qu’il s’efforçait de réunir le peu de forces qui lui restait pour terminer sa confession, son gendre Meki Nguema, époux d’Oyane sa fille ainée, se tenait hors de la case. Il ne voulait rien entendre des horreurs qu’avaient commises son minki. Meki était un jeune commerçant, il parcourait le royaume pour vendre des colas de fiançailles, ce qui avait fait de lui un homme important dans son village. C’était un jeune homme patient et plein de bonne volonté, il était honnête et faisait de son mieux pour procurer aux siens, tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. Mais l’histoire de son minki l’avait profondément meurtrit. Depuis qu’il connaissait l’homme et les siens, il avait toujours eu beaucoup de respect pour lui. Lui qui n’avait plus de père, avait toujours vu en cet homme un père de substitution. Et depuis qu’il avait épousé Oyane, il avait été un fils pour l’homme et un frère pour sa seconde fille, au village tous pouvaient en témoigner. Et sa déception n’étonna personne. Mefane Oloun avait fait preuve de cruauté envers Obame Evine, dont le seul crime avait été de venir à son chevet, et tenter de le soulager un tant soit peu. L’homme rendit l’âme alors que Meki était toujours dehors, dès qu’il vit son épouse sortir de la case du mourant, il comprit que tout était fini. Elle marchait en silence suivit de sa jeune sœur. Elles avaient toutes les deux décidées, de ne pas verser de larmes pour lui, elles en avaient pris soin jusqu’à la fin, et l’enterreraient aussi mais, elles ne verseraient pas de larme pour lui. Pas pour un homme qui avait privé une famille de son père, son désir de vivre l’avait rendu aveugle au point qu’au lieu de chercher un autre moyen de soigner ses blessures il avait préféré ôter la vie à l’homme qui prenait soin de lui, et faisait de son mieux pour le soulager. Meki prit le chemin de sa case en compagnie des deux jeunes femmes. En arrivant, il leur annonça qu’après l’enterrement le lendemain, il irait à Nkene Oveng, un jeune homme de là-bas lui avait commandé des noix de colas, il disait que son frères et lui devaient épouser deux sœurs, il les lui fallait avant la fin de cette lune. Et il ne lui restait que quelques jours. Le voyage n’était pas très long pour y aller mais, il préférait livrer ses clients au plus tôt cela le déchargerait d’un stress inutile. Et puis plus vite il les livrerait, disait-il, plus vite il reviendrait s’occuper d’elles, puisqu’il avait promis aux deux jeunes femmes de les aider à abattre les arbres dans leur champ et à s’occuper de leurs plantations, afin que la saison des pluies trouve les terres déjà semées. La saison sèche était déjà bien entamée, et s’il ne s’y mettait pas, ils n’auraient rien à manger, aucune récolte pour la saison prochaine et la maladie de leur père les avait déjà trop appauvrit. Avec un champ, on faisait des économies et bien souvent on pouvait en revendant le surplus de récolte se faire un peu de Miang. Mais sans un champ pour planter son manioc, ses bananiers, et quelques légumes, on était condamné à tout acheter et cela faisait fondre comme neige au soleil le peu de ressources qu’on avait, même lorsqu’on était riche. Oboun Ndzengborro le savait lui aussi, c’est pour cela que même avant son mariage, il avait déjà des champs et payait des ouvriers pour y travailler. Afin d’avoir toujours de se nourrir, ou tout au moins l’essentiel. Son grand-père Ella Metoule arriva au village la veille de la cérémonie de mariage d’Afan et Afup. Il s’y rendit avec son fils Oboun Ella en sachant cependant que rien de particulier ne devait être fait, ils allaient recevoir cet ami de longue date et ses fils et ils partageraient tous ensemble la colas et le vin de miel qui était servi pour de telles occasions, puis, Evouna Ebare leur remettrait les nsua des deux jeunes femmes. Pas de protocole, ni de joutes verbales. On était en famille. Ensuite les personnes présentent partageraient le repas que Ndzengborro Eki avait fait préparer pour l’occasion, et les membres des deux familles se sépareraient. Evouna Ebare attendrait quant à lui Ndzengborro et les siens quelques jours plus tard lorsqu’ils viendraient lui déposer ses mbom. Les repas en familles étant une coutume avec laquelle on ne biaisait pas, Evouna Ebare recevrait lui aussi ses hôtes avec un repas digne d’un tel évènement. Les différents rituels étant, plus simples et plus courts que lorsque l’on se rendait dans une famille qu’on ne connaissait pas, on pouvait se concentrer sur d’autres sujets après ceux-ci. C’est ce qui se passa quelques jours après le mariage des deux benjamines de Ndzengborro Eki. Il se trouvait dans son Aba’a avec Ella Metoule et son fils ainsi qu’Evouna Ebare, son beau-père, et Nsure Eki, son frère, lorsque le griot du roi lui relata une histoire qu’il avait entendu son fils raconter et qui concernait le jeune commerçant qui venait vendre au marché des colas de fiançailles. Une bien triste histoire, en réalité, conclut-il, après son récit, ils se turent un instant puis les hommes reprirent leurs conversations. Cependant une fois seul dans son Aba’a, après le départ de ses invités, Ndzengborro Eki se remémora cette histoire, il lui sembla qu’un de ses proches avait un lien avec celle-ci. Il réfléchissait assis là, lorsqu’il aperçut Akeng qui s’en retournait vers la case de son époux, seule. Il l’appela et l’invita à s’assoir en face de lui. Il était très rare qu’une femme fut appelée dans l’Aba’a mais le sujet était assez délicat pour éviter qu’il ne tombe dans des oreilles indiscrètes :   -      Dis-moi Akeng n’es-tu pas la fille d’Obame Evine ? s’enquit-il -      Si essiè, je le suis, dit-elle inquiète -      Ton père était le guérisseur dans ton village c’est ça ? reprit le vieil homme -      Oui essiè c’est exact, répondit-elle encore sans comprendre -      L’on m’a relaté les conditions dramatiques dans lesquelles il est mort, il semblerait qu’un homme nommé Mefane Oloun au chevet du quel il s’était rendu, lui avait par des pratiques obscures transféré son mal alors que lui tentait de l’en soulager, une triste histoire, vraiment très triste, l’ingratitude est un mal que l’on trouve à tous les niveaux, mais une traitrise telle que celle-ci, fait partit de ses plus abjectes visages   Akeng baissa la tête, et se mit à sangloter :   -      C’est vrai essiè, murmura-t-elle en sanglotant encore -      Ne pleures donc plus, cet homme est mort depuis peu, et a cependant tenu à confesser son crime avant de mourir, la personne qui m’en a parlé ne connait pas le lien entre toi et cette histoire, mais dis-moi une chose tout de même, Oboun m’a confié qu’il pensait que tu culpabilisais pour quelque chose que tu aurais fait à la mort de ton père, est-ce vrai ? si tel est le cas tu peux lui faire confiance pour sa discrétion…   Akeng ne répondit rien, le vieil homme se cala sur son banc et fixa la jeune femme :   -      Le rituel qui vise à se venger d’une personne qui vous a tué d’une façon aussi lâche, ne peut se pratiquer seul, surtout si la victime est déjà au seuil de la mort tu le sais, précisa Ndzengborro, j’ai ouï dire que ton père t’avait initiée aux sciences occultes et à la médecine des plantes… fit le vieil homme comme se parlant à lui-même   Akeng regarda son minki terrifiée :   -      C’est donc cela que tu te reproches, ton père t’a demandé de l’aider à effectuer ce rituel, mais pour que cela fonctionne il t’a demandé de faire ce qu’aucun enfant ne ferait, sauf, si l’ordre lui venait de celui-là même qui lui a donné la vie… une bien triste histoire en effet -      Essiè, je vous en prie ne le dite pas à Oboun, il ne pourrait pas comprendre, il ne le pourrait pas, comment le pourrait-il ? Il cesserait de m’aimer, et ne me le pardonnerait pas, je n’arrive déjà pas à me pardonner moi-même, or aujourd’hui, je n’ai plus que lui, supplia Akeng -      C’est donc cela, continua l’ancien comme s’il n’entendait pas les supplications de sa belle-fille, tu l’as tué, acheva Ndzengborro Eki d’une voix neutre, comme se parlant toujours à lui-même   Akeng était maintenant à genou devant lui dans l’Aba’a, en larme :   -      Pourquoi me supplies-tu a mbom, un père peut-il trahir la chaire de sa chaire, lèves-toi, il n’est pas convenable que l’on te trouves ainsi à genoux devant moi, tu es ma fille désormais, ton secret est en sécurité avec moi, va trouver Oye et dis-lui que tu as trébuché dans la cour, elle t’aidera à te nettoyer avant de retourner auprès de ton époux, Oboun est un garçon très perspicace s’il te voit dans cet état cette excuse ne tiendra pas, fit le vieil homme, vas maintenant et ne te reproches plus ce qui s’est passé, c’était la volonté de ton père et n’importe quel enfant en aurait fait de même, même s’ils sont peu nombreux à l’admettre… vas   Akeng se leva et se dirigea vers la case d’Otse, toujours en larme, elle tentait de se calmer mais n’y arrivait pas, Oye l’épouse de l’homme était dans sa cuisine lorsqu’elle l’aperçu, elle courut à sa rencontre. Elle s’inquiéta de l’état dans lequel se trouvait la jeune femme et cependant ne la questionna pas outre mesure :   -      Oh tare Nseme Mbeng ! Regardes dans quel état tu es ma belle, viens te nettoyer un peu, Eyo’o tout puissant, il ne faut pas qu’on te vois dans cet état surtout pas ton époux, il tuerait certainement quelqu’un aujourd’hui, suis moi dans ma chambre ma belle, je vais t’aider à arranger ça   Oye l’aida à se nettoyer et lui offrit des vêtements qu’elle avait prévu lui donner lorsqu’elles iraient pour la première fois toutes les deux chez ses parents c’était l’usage, Akeng était sa mbom selon la coutume, car étant l’épouse du jeune frère de son mari à elle, et elle pouvait s’enorgueillir et la présenter à sa famille. Elle avait décidée de ne pas déroger à la tradition car, par bonheur il se trouvait que les deux jeunes femmes s’entendaient à merveille. Après l’avoir aider à se reprendre, et à se changer, elle l’invita à partager son repas. A cette heure de la journée, aucun de leurs époux n’étaient dans sa case, l’un était aux champs, et l’autre tentait de s’occuper au mieux des finances du royaume. Elles pouvaient donc prendre tout leur temps, et papoter encore un peu, et puis aucun des deux hommes ne leurs en voudrait, de passer du temps ensemble. Elles prirent donc place sur les lits en bambou disposés autour du foyer, et une fois s’être servie, elles se remirent à discuter de chose et d’autre :   -      As-tu vu comment mon cher époux a résolu notre problème ? Dit Oye sur un ton moqueur -      De quoi parles-tu ? Demanda Akeng étonnée -      De tes deux belles-sœurs -      Oh, s’exclama Akeng c’est lui qui… -      Oui et non, en fait les deux frères lui ont parlé de leur désir de prendre chacun une deuxième épouse, il a simplement insinué que si ses petites sœurs n’étaient pas si invivables il les leur aurait bien proposées, mais qu’il avait bien peur qu’elles finissent vieilles filles, alors les deux hommes ont considérés ça comme un défis, tu t’imagines un peu, ajouta Oye en éclatant de rire   Les deux jeunes femmes rirent en cœur, les deux terreurs allaient se retrouver dans les foyers de deux anciens soldats, grand bien leur en fasse :   -      Je ne sais pas ce que je donnerais pour voir ça, dit Oye -      Au moins à leurs côtés elles apprendront ce qu’elles n’ont pas voulu apprendre ici, affirma Akeng -      C’est vrai, enfin… elles ne sont pas des monstres mais parfois, on aurait envie de les étrangler, j’espère qu’un jour tous les membres de cette famille s’entendront un peu mieux, on n’a pas besoin d’être de grands amis, mais au moins si le respect est là qu’importe le reste -      Je le souhaite de tout cœur, mais dis-moi, il semble qu’essiè soit en colère contre Nsem, se risqua Akeng -      Oui et une réunion est prévu avec grand-père Ella Metoule et oncle Oboun Ella avant leur départ, -      Espérons que grand-frère Nsem cessera d’avoir peur de ses jeunes frères, cela n’a pas de sens, c’est lui le fils ainé, et personne ne pourra jamais lui prendre sa place, dit Akeng comme dans un souffle, elle semblait triste de voir cette famille se déchirer pour rien -      Je le souhaite aussi, ce serait tellement plus agréable, mais avec m’ma Ngone Ella ce n’est pas gagné, mais je suis sûre que si elle guérit les choses iront mieux -      Tu crois ? demanda Akeng -      Oui je crois, en tout cas je le souhaite, du fond du cœur, ce serait bien   Les deux femmes finirent de manger en silence puis, Oye raccompagna Akeng jusqu’à la case de son époux. Oboun se tenait debout devant celle-ci, il rentrait à peine et en jetant un regard vers la route il avait vu les deux jeunes femmes arriver. Il s’arrêta donc sur le pas de la porte et observait maintenant les deux femmes. Arrivé à son niveau elles le saluèrent en souriant :   -      Alors d’où viennent mes deux charmantes épouses ? s’enquit-il -      De chez ton frère Otse, fit Oye en souriant -      Et mon frère est-il chez lui ? -      Non pas encore, mais je vais y aller, il risque de s’inquiéter de ne pas me trouver là-bas surtout que j’ai laissé ma cuisine ouverte, dit Oye en prenant congé   Oboun regarda sa femme et sourit :   -      Tu t’es fait une amie on dirait ? Fit-il, l’épouse de mon frère ne peut plus se passer de toi, c’est une bonne chose, -      Oui, Oye est très gentille avec moi, répondit Akeng, regarde ce vêtement qu’elle m’a offert -      Il est très beau et te va bien. Je suis heureux de te voir sourire avec une autre personne que moi, c’est rare   Akeng s’approcha de son mari et se blotti dans ses bras, Oboun sourit une nouvelle fois et lui passa la main dans le dos. Il sentit que quelque chose avait changé chez sa jeune épouse, elle semblait plus détendue. Il se dit qu’elle avait dû parler de son lourd secret avec Oye, et que cela avait dû lui faire du bien, elle ou lui qu’importait, elle se sentait bien c’est tout ce qu’il voulait. Ne plus la voir si préoccupée s’était tout ce qu’il voulait. Et ils allaient enfin pouvoir être heureux tous les deux.  
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