Chapitre 9
Oboun et Akeng étaient assis dans la cour de leur case, à l’ombre de l’Oveng planté là. Cela faisait des semaines que Ngone Ella avait rejoint le village de son père emportant avec elle son sombre secret. Cependant elle n’était pas la seule à avoir un secret. Bien qu’ayant été averti du caractère introverti de sa femme, Oboun en était arrivé à la conclusion qu’il s’était passé autre chose à la mort du père de celle-ci et cela avait été un traumatisme pour elle.
Akeng parlait peu, et passait souvent des heures la tête dans les nuages, comme absorbée toute entière par des souvenirs douloureux. Ce jour-là, les deux époux étaient assis en silence dans la cour. Oboun était anormalement silencieux. Akeng le regardait inquiète, il semblait penser à quelque chose cependant ne paraissait pas vouloir partager ses réflexions avec elle, ce qui était plutôt rare. Depuis qu’ils s’étaient connus, l’homme mettait un point d’honneur à lui raconter les moindres de ses inquiétudes, ou ce qu’il faisait. Frustrée par le silence de son époux Akeng se tourna vers lui décidée à savoir ce qui se tramait dans sa tête :
- Tu n’as pas l’intention de me dire ce qui te tracasse, au point de te garder à des lieux de moi si longtemps, dit-elle en souriant d’abord
- A force de vivre à tes cotés j’ai fini par adopter ta manière d’être, répondit Oboun sans la regarder
- Tu… quoi ? Fit Akeng étonnée, je ne t’ai jamais rien caché…
- Oui, sauf la raison pour laquelle tu restes souvent des heures à fixer le vide, tu n’as pas suffisamment confiance en moi pour partager ce traumatisme, que tu affrontes jour après jour toute seule… comme si…
- Ça n’a…balbutia-t-elle
- Rien avoir avec la confiance ? Alors avec quoi est-ce que ça à voir, dis-moi, objecta Oboun, il la regardait maintenant dans les yeux, jusqu’à quand vas-tu t’infliger ça ? Et sous mes yeux, tu penses que j’aime te voir souffrir comme ça ? Ou alors cela me plait de te regarder être ronger par une culpabilité que tu n’avoueras à personne même pas à moi ton époux, et cela en me rendant incapable de te venir en aide,
- Oboun… je t’en prie ne dis pas ça,
- Bien, tu tiens à garder ça pour toi, alors laisses-moi garder ce qui me tracasse pour moi,
Oboun se leva après avoir dit cela. Akeng et lui formaient un couple heureux jusque-là, mais il sentait qu’elle ne s’autoriserait jamais à l’être totalement, si elle n’exorcisait pas ce qu’elle se reprochait. C’était la première fois qu’il lui en parlait ouvertement, et il espérait que cela l’amènerait peut-être à se confier à quelqu’un, qui que ce soit. Il était allé directement dans sa chambre, et s’apprêtait afin d’aller rendre visite à son père. Il se tenait debout, torse nu, devant la grande armoire dans laquelle étaient suspendus ses vêtements lorsqu’Akeng entra dans la chambre. Oboun n’autorisait personne, même pas son épouse à y entrer sans sa permission et surtout sans frapper, il se tourna donc étonné et la fixa sans rien dire.
En voyant l’air contrarié de son époux Akeng se tint en silence devant lui un moment tête baissée, il culpabilisa. Elle s’approcha de lui lentement, puis elle tendit les bras vers lui. Il la prit dans ses bras et la serra contre son cœur, elle pleurait :
- Je te promets que dès que j’en aurais la force je te dirais tout… je te le pro…
- Shutt, fit Oboun en déposant un b****r sur le sommet de sa tête, tout va bien, ajouta-t-il en la serrant plus fort, tout va bien
- Alors tu m’aimes encore Oboun, promets le moi, tu ne cesseras pas de m’aimer à cause de ça ? Demanda-t-elle entre deux sanglots
- Mon amour pour toi ne dépend pas de tout ça, tu le sais pourtant non ? répondit Oboun (elle fit « oui » de la tête), il lui caressa les cheveux un long moment, alors ne t’en fais pas pour mes sentiments pour toi, quant à moi je veux juste que tu sois heureuse tu comprends ?
- Oui. Je suis désolée, je suis… je suis entrée sans frapper et…
- Tout va bien, on fera une exception pour cette fois, tu veux bien ? Fit Oboun en souriant, elle acquiesça
Il l’embrassa à nouveau et lui demanda de le laisser se préparer, ses frères et lui avaient été convoqué par leur père. Le vieil homme ne les avait pas informés du motif de cette réunion, il leur fallait juste être là, tous. Akeng demanda si elle aussi devait y aller, il répondit par la négative, il tenait à ce qu’elle reste chez eux, le roi avait informé Oboun qu’il serait leur hôte le lendemain pour le repas de la mi-journée, il voulait donc que son épouse veille à ce que les domestiques mettent de l’ordre dans la case et que les différents ingrédients pour préparer les mets qui seraient servi le lendemain soient acheté et apprêté.
Oboun était certes un excellent gestionnaire en ce qui concernait le trésor du royaume et le commerce, mais il laissait volontiers tout ce qui concernait la gestion de leur case et des domestiques qui y travaillaient à son épouse désormais. Une fois vêtu, il sorti retrouver Akeng dans la pièce principale :
- Tu sais déjà avec quels types de mets on reçoit le roi dis-moi ?
- Oui, aka,
- Tu sais aussi où se trouve les quelques Miang que nous possédons ?
Akeng sourit, son mari avait un sacré sens de l’humour « les quelques Miang », un euphémisme pour parler de sa fortune, bien sûr qu’elle savait où se trouvait les avoirs de son cher et tendre. Il allait recevoir le roi, son père Ndzengborro Eki, son frère à elle, Nkoghe Obame ainsi que le griot du roi, son grand-père Evouna Ebare :
- Tu as des suggestions pour le repas ou alors tu me fais confiance ? Akeng sourit en disant cela
Oboun la regarda amusé, il s’approcha d’elle et la serra dans ses bras, il l’embrassa tendrement et plongea son regard dans le sien. Il resta ainsi un instant puis il lui sourit de nouveau :
- Il n’y a personne en qui j’ai autant confiance, tu le sais ?
- Je m’en doutais,
- Ah tu t’en doutais, c’est une chose entendu, alors tu te débrouilleras pour nous recevoir madame Oboun Ndzengborro, je sais que je ne serais pas déçu, pour l’heure je vais répondre à la convocation de mon père
- Tu me manque déjà, dit-elle en faisant mine de le retenir
- Je serais vite de retour, répondit Oboun en la prenant dans ses bras, il l’embrassait langoureusement, la tenant d’une main et la caressant de l’autre, si je ne m’en vais pas maintenant je ne réponds plus de moi
Akeng sourit, elle le laissa partir et s’assis un moment en gardant le regard fixé sur lui. Il lui semblait que les ancêtres avaient choisi cet homme spécialement pour elle, c’était un merveilleux époux même si il en fallait du courage pour vivre avec lui. Oboun était un jeune homme plein de principes. Pour vivre à ses côtés, il fallait apprendre à suivre à la lettre pratiquement, chacune des lois qui régissaient la vie dans sa demeure, et au tout début pour Akeng cela n’avait pas été facile, cependant il savait aussi se montrer prévenant. Seuls les domestiques qui travaillaient chez lui savaient ce que cela représentait de précautions et d’efforts de mémoires pour ne pas mettre le maitre de ces lieux en colère. Mais à côté de cela, il pouvait faire preuve d’empathie envers ses gens, et les soutenait souvent eux et leurs familles dans certaines situations.
Pour ses frères et sœurs Oboun étaient le dernier fils, le petit chouchou à son papa. Le cœur du vieil homme. Très peu d’entre eux, en réalité seules ses deux mères, s’étaient déjà retrouvées face à l’homme qu’il était devenu. Un homme d’une droiture et d’une honnêteté sans nul pareil et d’une rigueur toute militaire, il était capable d’entrer dans une colère terrible lorsqu’il se sentait humilié, menacé, ou si les choses ne se passaient pas comme il le voulait chez lui. Oboun ne laissait que très peu de place à la fantaisie dans sa vie et pour lui, aimer une personne ne signifiait pas être son larbin, ni perdre la raison et encore moins tolérer tout et n’importe quoi de cette personne. Et en cela, il était comparable aux deux jeunes gens qu’il trouva assis dans l’Aba’a avec son père et son grand-père, Evouna Ebare. Il s’agissait des deux fils du griot du roi, Ekô et Nkô’o.
Deux hommes forgés par l’éducation d’un père exemplaire, et par les épreuves de la vie. Et aussi, il fallait le préciser, quelques années au sein de l’armée du royaume. Oboun s’étonna de trouver les deux jeunes hommes là. Il se demandait maintenant ce qui se passait, souhaitant qu’il n’y ait pas eu de problèmes dans la famille du griot. Il entra dans l’Aba’a et salua toutes les personnes en présence, puis, il alla s’installer près de son frère Otse qui sourit du choix de son jeune frère, la place près de leur père étant encore libre. On attendit encore Nsem et Esseng un petit moment et une fois que Ndzengborro fut sûr que tous ses fils étaient bien là, il se racla la gorge et présenta, si besoin était encore, les deux fils d’Evouna Ebare :
- Comme vous le savez tous mes deux dernières filles, Afan et Afup, n’arrivent pas à se trouver des maris, non pas qu’elles ne soient pas jolies, loin de là, dit-il, mais leur mauvais comportement en font des jeunes femmes difficiles à « caser »
Les jeunes hommes dans l’Aba’a, en dehors de Nsem et Esseng rire du choix de mot du vieil homme :
- Oboun et Otse vous connaissiez déjà vos deux oncles, c’est donc Nsem et Esseng qui découvrent les jeunes frères d’Obone Evouna, ces deux jeunes hommes sont déjà mariés à deux sœurs Assini et Ovini, filles d’Ella Memine général de l’armée de notre royaume, si je vous en parle aujourd’hui c’est parce que ces deux hommes ont demandés à prendre vos jeunes sœurs en mariage…
- Un foyer polygame… s’exclama Nsem, pour mes petites sœurs ?
- Nsem, cria le vieil homme, tu es certes l’ainé mais tu n’es pas né avant moi, alors de quel droit m’interromps-tu ?
- Pardonnez-moi essiè, fit Nsem en se ressaisissant
- Je disais donc, que ces deux hommes m’ont demandé la permission d’épouser mes deux dernières filles et j’ai accepté sous réserve que l’un de vous ait reçu une meilleure proposition
Nsem avait les yeux rougit par la colère, mais aucune alternative à proposer à son père. Les deux jeunes gens présents dans l’Aba’a n’étaient pas ce qu’il désirait pour ses sœurs, il espérait pouvoir les marier à des hommes influents du royaume. Cependant, il fallait se rendre à l’évidence, elles avaient tellement exhibées leurs sales caractères aux yeux du monde, que tous ceux qui avaient une certaine image de marque à préserver n’en voulaient pas. La véritable raison qui le faisait bouillir intérieurement, était que les deux hommes étaient les frères d’Obone Evouna, la deuxième épouse de leur père. Ce qui ne semblait pas déranger Oboun et Otse outre mesure. Les deux hommes écoutaient leur père en silence. Le vieil homme se tut après avoir terminé son propos. Son regard passait de l’un de ses fils à l’autre attendant leurs réactions.
Au bout de quelques minutes, Oboun demanda à prendre la parole, son père lui fit donc signe qu’il pouvait parler :
- Ce silence semble indiqué qu’aucun de nous n’a de propositions cachées dans ses poches, et si nous en avions eu, nous t’en aurions déjà informé, ceci dit ce n’est pas pour cela que je prends la parole, je tenais juste à dire que je connais bien ces deux hommes pour les avoir fréquenté longtemps durant mon séjours à l’étranger et je leur fait confiance pour prendre soin de mes petites sœurs…
- Et qui a fait de toi le garant de la moralité des gens dans ce pays ? hurla Nsem à son jeune frère après lui avoir coupé la parole, tu crois que parce que tu es le conseiller du roi, ta parole a plus de poids que celle des autres ? Et comme par hasard, tu as sus marier les trois de nos sœurs avec lesquelles tu t’entends le mieux, et parce que nos jeunes sœurs ont manquées de respect à vos épouses Otse et toi, vous décidez de les marier à des polygames et en plus comme deuxièmes épouses, et tout ça en l’absence de leur mère…
Ndzengborro Eki, se dressa de tout son long face à son fils ainé, Nsem était un jeune homme à forte carrure mais rien à voir avec le géant qu’était son père qui, bien qu’allant sur ses soixante-dix ans, avait gardé son physique de soldat, plus de 2.15m pour environ 130kg. Il posa sur son fils un regard sévère, Nsem retourna s’assoir :
- Alors comme ça mon fils ainé m’accuse d’être la marionnette de ses jeunes frères, dit-il
- Non essiè je… tenta d’expliquer Nsem qui venait de se rendre compte que ce n’était pas son jeune frère qu’il avait insulté, mais bel et bien leur père
- Sais-tu qu’en arrivant ici aujourd’hui ni Oboun, ni Otse, n’était au fait de ce dont nous devions débattre, reprit Ndzengborro Eki en s’asseyant entre Ekô et Nkô’o, c’est hier soir après le repas que ces deux jeunes hommes sont venu me voir pour me poser leur problème, je leur ai expliqué que vos sœurs n’étaient pas des modèles de vertus et il semble que cela ne les dérange pas le moins du monde
Le patriarche fixa son fils dans les yeux, Nsem baissa la tête, il venait d’humilier son père devant son beau-père Evouna Ebare et ses futurs gendres, ce qui était une grave forfaiture. Esseng, malgré qu’il fut, en certains points, du même avis que son grand-frère avait cependant gardé lui le silence, non pas qu’il estimait n’avoir pas son mot à dire, mais au vu de la situation pathétique dans laquelle venait de se mettre son frère il lui fallait faire profil bas. Surtout que pour lui le choix de son père ne posait pas problème en lui-même. Ce qui lui le gênait c’était la position de deuxième épouses qu’elles allaient devoir assumer au sein de leurs foyers. Mais à qui la faute, Oboun avait fait de son mieux pour les marier à des gens bien, et en cela Esseng n’était pas du tout d’accord avec leur ainé.
Chaque fois qu’un homme s’était présenté pour les demander en mariage elles avaient traitées le malheureux comme si pour les mériter, il fallait qu’un homme perde sa dignité et devienne leur esclave, et voilà où cela les avait mené. Otse réprimait quant à lui une folle envie de gifler son grand-frère Nsem, tout ainé qu’il était, il manquait cependant beaucoup de jugeote. Ne savait-il pas que dans de telles circonstances, il valait mieux se taire que de risquer de commettre un impaire devant des hôtes de marque tel que le griot du roi et ses fils et surtout, évité d’offenser son père.
Le silence ce fit dans l’Aba’a du vieil homme. Oboun se leva pour prendre congé des invités de son père et de celui-ci, mais Otse le retint en lui prenant la main :
- A môadzang tu ne vas pas te retirer maintenant, dit-il en s’efforçant de sourire
- Je suis saturé de honte môadzang, même lorsque je n’ai rien à voir avec une décision prise dans la demeure de tare Ndzengborro, c’est moi qu’on accuse et qu’on insulte je… contrairement à ce que tout le monde semble croire je ne suis pas un bout de métal à tout épreuve
Otse se leva et obligea son jeune frère à le regarder dans les yeux :
- Ton père t’a-t-il dit que cette réunion était terminée ? Demanda-t-il à Oboun
- Non, fit ce dernier en se passant la main dans les cheveux
- Alors assieds-toi, lui ordonna son frère
Ndzengborro Eki ressentait au fonds de son cœur le désespoir de son messough. Il vit Oboun reprendre place près de son frère et attendre, les yeux fixés dans le vide. Evouna Ebare fit signe à son hôte qu’il allait prendre la parole, le vieil homme accepta et lui fit signe qu’il pouvait parler :
- Lorsqu’un homme décède, il est de coutume que son fils ainé prenne soin du clan après lui, qu’il prenne soin de la famille que son père laisse derrière lui et devienne le père de ses frères et sœurs, et l’on s’attend à ce qu’il devienne un père juste et bon envers eux, commença le vieil homme, ce que je viens de voir ici n’augure rien de bon pour la suite, et je rends grâce à nos ancêtres que mui Ella Metoule n’ai pas assisté à tout ceci, lui qui est rentré chez lui avec sa fille malade et le cœur gros, en ce qui concerne les deux mariages dont nous sommes venus parler tout a été dit. J’ai ta parole mon cher gendre, je reviendrais donc te voir avec mon fils ainé en plus de ces deux-là pour le rituel des fiançailles même si une union au sein d’une même famille ne donnera pas lieu à une cérémonie particulière mais nous respecterons cependant la durée de trois jours pour le rituel et la période d’une lune pour le mariage ainsi que le nsua, cela te convient-il mon cher gendre ? S’enquit le griot
- Oui c’est parfait, j’enverrais simplement un messager à Ella Metoule afin qu’il fasse le déplacement dans une lune pour partager la cola avec nous,
- Bien, nous allons donc mes fils et moi prendre congé de vous, que toute la bienveillance de nos ancêtres soit sur toi et les tiens
- Qu’il en soit de même pour toi et les tiens a minki