Chapitre 8
Le jour se lève sur Nkene Oveng, les festivités du mariage d’Oboun Ndzengborro avaient durées plusieurs jours, puis les membres de sa grande famille s’en étaient retournés dans leurs villages respectifs, les uns après les autres. Ils emportaient avec eux quelques présents reçus de la famille de la jeune mariée, c’était la coutume. Mais les occasions de se voir étant rares, certains s’étaient attardés. C’était le cas d’Oboun Ella et son père. Cependant, les deux hommes n’étaient pas restés seulement pour profiter encore un peu de leur famille, la maladie de Ngone Ella devenait préoccupante, les symptômes se multipliaient et ceux qu’on connaissait déjà paraissaient s’aggraver.
Ce matin-là, Ella Metoul était assis dans l’Aba’a en compagnie de son fils Oboun Ella, de son gendre Ndzengborro Eki ainsi que Nsure Eki, le frère de celui-ci, et les fils de Ndzengborro Eki ; Nsem, Esseng, Otse et Oboun. Evouna Ebare était là lui aussi, avec ses deux fils ; Ekô Evouna et Nkô’o Evouna.
Ils étaient tous assis et discutaient de la pluie et du beau temps, en attendant le guérisseur Minkho Mi Nguema, qui avait été appelé au chevet de Ngone Ella quelques semaines plus tôt. Exceptionnellement au vu du nombre de personnes en présence, une autre table basse avait été ajoutée dans l’Aba’a. Les deux tables étaient posées de part et d’autre du feu. Les mbom de Ndzengborro Eki, se succédaient dans l’Aba’a, apportant les mets qu’elles avaient cuisinées pour leurs maris ainsi que leurs minki.
Les hommes n’avaient pas commencé à manger lorsque l’ancien Minkho Mi Nguema entra dans l’Aba’a suivit de son plus jeune fils Edou Minkho. Il salua poliment les hommes présents et alla prendre place près de Ndzengborro Eki, qui les invita, son fils et lui, à partager le repas que ses mbom venaient de servir :
- Nous discuterons de ce qui t’amène ici plus tard, pour l’instant faisons honneur au délicieux repas que mes mbom ont concocté pour nous,
- Merci de nous inviter fils, en effet elles n’y sont pas allées de main morte, une chose est sûre, avec autant de mbom tu ne risques pas de mourir de faim, dit sur un ton moqueur l’ancien
Les hommes rirent de bon cœur et le repas fut dégusté, lui aussi de bon cœur. Et l’espace d’un instant, on oublia presque les raisons de leur présence à tous dans l’Aba’a ce matin-là. Une fois le repas achevé et les tables débarrassées, Ndzengborro Eki présenta l’ancien Minkho Mi Nguema à ceux des hommes présents dans l’Aba’a qui ne le connaissaient pas, puis, il expliqua à tous les raisons de sa présence. Les hommes se turent, tous écoutaient en silence le résumé que leur hôte faisait de la situation de son épouse Ngone Ella, et aucun des participant à cette triste réunion n’eut la prétention de prendre l’une ou l’autre des paroles de l’ancien à la légère. Ella Metoul, le père de cette dernière se racla la gorge avant d’intervenir, après avoir demandé à l’ancien s’il avait encore quelque chose à ajouter. L’homme secoua la tête, et lui fit signe qu’il pouvait parler :
- Il y a quelques temps, lorsque j’ai reçu ton message, concernant le comportement de ma fille, j’ai eu honte mon cher gendre, dit-il, toutes ces années à tes cotés et tous ces efforts que tu as fait pour l’amener à changer n’ont rien donné, et voilà qu’aujourd’hui pour des raisons qu’elle nous dissimule elle perd petit à petit la vue, le gout, la capacité à déglutir et dieu sait quoi d’autre encore
Le vieil homme secoua la tête, Oboun Ndzengborro leva les yeux vers son père et lui fit signe. Il désirait prendre la parole et le faisait savoir à son père, ce dernier cependant lui répondit d’un geste de la main qu’il lui fallait attendre encore un peu. Oboun resta donc silencieux et se dit qu’il serait toujours temps plus tard de parler :
- Puisque l’ancien était déjà ici et qu’il avait déjà dit à Ngone Ella ce qu’elle devait faire pour recouvrer la santé, et que cette dernière s’obstine à nier son implication dans le mal qui la ronge arguant qu’elle ne sait rien de son origine, que pouvons-nous faire ? Questionna Nsure Eki
- Si l’un d’entre vous connait l’origine de son mal qu’il m’en informe, cela ne la guérira pas, mais peut-être que si elle se rend compte que nous sommes déjà au courant, cela lui sera plus facile de se confesser, reprit l’ancien
Ndzengborro Eki regarda son jeune fils :
- Oboun, tu avais quelque chose à dire ? lui demanda-t-il
- En fait essiè… voulu-t-il commencé lorsqu’il fut interrompu par son frère Otse
- Essiè, fit ce dernier, c’est à moi de vous dire ce qui s’est passé avec notre mère et pas à Oboun
- Comment ça ? Demanda Ndzengborro
- Môadzang Oboun n’est au courant de l’affaire que parce que je la lui ai contée moi-même à son retour de mission quelques jours avant le début des cérémonies de son mariage
- Bien, alors dis-nous ce qui s’est passé pour que votre mère soit dans cet état, nous t’écoutons, dit le patriarche
Otse regarda son frère et lui fit signe de ne pas s’inquiéter, c’était à lui de parler de cette nuit-là, car il avait été aux premières loge, et d’une certaine manière c’était un peu de sa faute si elle se trouvait dans cette situation. Il commença par parler de la promesse qu’il avait faite à son jeune frère lorsque celui-ci avait dû s’absenter pour une mission, à savoir veiller sur sa fiancée. Ensuite il expliqua son entrevue avec le frère ainé de celle-ci, et le climat qui prévalait dans la famille de leur père depuis quelque temps, ainsi que les réactions de Ngone Ella à tout cela. Il expliqua pourquoi il était tenu en éveil par tout ceci en l’absence de son jeune frère pour avoir déjà lui aussi été confronté à une mère qui rejetait le choix de son fils.
Il continua en expliquant que la nuit où Ngone Ella avait été blessée, il n’arrivait pas à dormir, qu’il était debout à sa fenêtre lorsqu’il l’avait aperçu à demi-vêtue entrant dans la forêt. Il s’était donc déporter en esprit auprès d’Akeng Obame, créant un mur opaque autour de la case de Nkoghe Obame, ce qui devait l’empêché de voir où se trouvait la jeune femme, afin de lui éviter de se faire attaquer par leur mère :
- Malheureusement, Akeng se sentant menacée par le vent v*****t qu’elle entendait tourner autour de la case de son frère, a ripostée et fait s’élever de la poussière à l’extérieur, elle cherchait à éloigner son agresseur, c’est cette poussière qui à toucher nane Ngone Ella, et je suis persuadé que cette poussière qui s’est infiltrée dans son corps astral est à l’origine de son état actuel
- Akeng savait-elle contre qui elle se défendait ? demanda l’ancien Minkho Mi Nguema
- Kaa ! répondit Otse, et elle ne le sait toujours pas, et je suis persuadé qu’elle ignore même que cette attaque vient d’une personne d’ici, elle se dit certainement que c’est quelqu’un de chez eux qui les a retrouvés et a voulu s’en prendre à sa famille
Les hommes réunis dans l’Aba’a se regardèrent dubitatifs, qu’est-ce qui avait traversé l’esprit de Ngone Ella pour qu’elle s’en prenne à sa future mbom de cette façon ? Elle ne la connaissait même pas avant tout cela, que pouvait-elle bien avoir à lui reprocher ? Ella Metoul baissa la tête, honteux encore une fois. Décidément sa fille ne savait pas quand s’arrêter, il avait pourtant eu une longue conversation avec elle après le mariage d’Esseng, son second fils. Ils avaient beau être ses fils, elle n’était en rien responsable de leur destin. Ils avaient le droit de choisir leurs épouses ainsi que leurs vies, c’était cela qui faisait d’eux des hommes. Et espérer d’eux qu’ils se comportent comme de petits chiens obéissants, n’était pas réaliste, et ne rimait à rien. Les hommes discutèrent encore un moment et arrivèrent à la conclusion, qu’il fallait que Ngone Ella prenne la décision seule de se confesser. Elle devait se rendre compte toute seule qu’elle était allée trop loin dans son désir de suprématie, et qu’on ne gagnait rien à se dresser contre son propre sang. Lui faciliter la vie reviendrait à apporter de l’eau à son moulin, une fois guérie elle pourrait s’en prendre à quelqu’un d’autre, ou tenter de terminer ce qu’elle avait commencé avec Akeng. Le temps qu’elle passerait malade lui servirait de leçon et tant qu’elle refuserait d’apprendre, elle devrait assumer son état.
Les jeunes gens quittèrent l’Aba’a et allèrent s’assoir dans la cours d’Otse, et comme à leur habitude Nsem et Esseng trouvèrent un prétexte pour se soustraire à la compagnie des autres. Oboun Ella sortit de l’Aba’a et alla s’assoir près de son mui :
- A mui dis-moi, cela fait plusieurs fois que je vois tes frères s’exiler à chaque fois que vous êtes tous ensemble et ça me dérange un peu, ont-ils un problème avec leurs cousins ou leurs jeunes oncles ? s’est-il passé quelque chose pendant ton mariage que je devrais savoir ? Demanda Oboun Ella
- Kaa ! Ils ont un problème avec Otse et moi, dit Oboun Ndzengborro
- Comment cela ?
- Mes chers grands-frères pensent, que nous leur faisons un genre de concurrence déloyale, et que nous tentons de leur prendre la place qui leur revient de droit auprès de tare Ndzengborro
- Quelle drôle d’idée ! Reprit Oboun Ella, un père doit-il choisir entre ses fils ? D’ailleurs le peut-il seulement ? Le fait de bien s’entendre avec son père ne signifie pas qu’on a plus de valeur que ses autres enfants à ses yeux, et passer plus de temps avec l’un ou l’autre de ses enfants n’est pas le signe qu’il prend désormais la place d’un autre dans son cœur, qu’est-ce que c’est que cette façon de voir les choses ?
- Mui je ne sais pas quoi te dire, il n’y a pas si longtemps Otse et moi ne nous saluions même pas, mais les choses se sont améliorées entre nous deux depuis peu, malheureusement nos grands-frères s’obstinent…
- C’est triste, et je suppose que ma sœur n’est pas étrangère à cet état de fait,
- Je ne saurais l’affirmer mon oncle, on ne peut tout de même pas l’accuser de tout ce qui va mal dans la famille, nous ne sommes plus des enfants qu’on peut mener à la baguette et obliger pour une raison ou une autre à faire telle ou telle chose non ? Répondit Oboun à son oncle en baissant les yeux tristement
Oboun Ella se tut, en gardant les yeux fixés sur son moan kè*. Il perçu beaucoup de tristesse dans le regard de celui-ci, et cela le fit souffrir lui aussi. Il comprenait désormais un peu mieux, la situation dont se plaignait son beau-frère. Nsure Eki et son frère étaient nés de mère différente, mais cela ne les avait pas empêchés de bien s’entendre, et de très bien s’entendre avec leur défunt père Eki Minsissime. Pourquoi les fils de l’ancien n’arrivaient pas à en faire autant, d’autant plus qu’il s’agissait ici, non pas des fils de deux femmes différentes, mais des trois fils de sa sœur. Il était incompréhensible pour lui que Nsem et Esseng n’arrivent pas à s’entendre avec leur jeune frère Oboun.
C’était le caractère doux et attentionné de l’ancien qui avait motivé Ella Metoule, son père à accepter de donner sa fille à un homme dont il savait avoir un penchant pour la polygamie. Et tout ce temps Ndzengborro Eki n’avait pas démérité. L’homme ne faisait pas de différence ni entre ses fils, ni entre ses épouses, les aimant tous d’un amour profond. Mais il fallait reconnaitre que dans une famille, une seule personne ne pouvait créer l’harmonie si les autres n’en voulaient pas. On savait l’ancien très proche d’Oboun, son plus jeune fils, mais là aussi on comprenait aisément pourquoi. Oboun était allé étudier dans un pays lointain très jeune et cela pendant plusieurs saisons sèches, puis en revenant il avait aidé son père à s’enrichir en lui montrant les techniques de culture et de gestion qu’il avait apprises là-bas, ils avaient donc été durant plusieurs saisons sèches, toujours ensemble, à travailler et faire du commerce ensemble. Il était donc normal qu’il soit la plupart du temps en compagnie de son père jusqu’à ce que le roi, informé de ses méthodes particulières de gestion financières, le réclame à ses côtés.
Il était de tous les enfants de Ndzengborro Eki, le seul qui recherchait la compagnie de ce dernier au quotidien. On le voyait accourir chez lui à la moindre occasion. Comment pouvait-on en vouloir à un enfant à cause de cela ? Surtout qu’Oboun n’avait jamais agi ou réagit en lieu et place de ses ainés. Et qu’à aucun moment le vieil homme avait remis en question le statut de l’un ou l’autre de ses fils, quelle que soit la situation rencontrée par la famille. Il espérait simplement que chacun fasse au mieux ce qu’il avait à faire, pour lui-même ou pour le clan.
Pendant qu’ils étaient assis là, côtes à côtes en silence, les deux mui virent Akeng Obame s’avancer vers eux la tête baissée et l’air triste, suivit de près par Oye Nsem, la jeune épouse d’Otse. Otse suivait les deux femmes des yeux, inquiet, alors qu’Oboun, après s’être excusé auprès de son mui se leva et alla à la rencontre de sa compagne.
Il se rendit vite compte qu’elle pleurait :
- Akeng, que se passe-t-il ? Lui demanda-t-il en la prenant dans ses bras, regardes-moi Akeng,
- Il ne se passe rien, dit-elle, Oboun est-ce que je peux rentrer chez nous ? Fit-elle encore en se passant la main sur le visage pour tenter d’essuyer les larmes qui ruisselaient sur ses joues
Oboun la serra contre lui le cœur gros, elle ne voulait pas en parler ici soit, il allait la ramener chez eux. Il n’avait pas encore libéré sa femme de ses bras, afin de rentrer chez eux avec elle, qu’en arrivant à leur niveau, Oye s’arrêta net et fixa Oboun, elle n’eut pas la retenu d’Akeng, ses yeux étaient rougis par la colère. Elle s’adressa à lui sans ménagement et presqu’en hurlant :
- Oboun, tu vas devoir faire quelque chose, tes petites sœurs n’ont pas le droit de nous humilier comme ça tout le temps, c’est comme ça, à chaque fois que nous sommes toutes ensemble, reprit-elle en respirant bruyamment, nous sommes les épouses de leurs frères ainés, elles nous doivent un minimum de respect
- Qu’est-ce qui s’est passé Oye ? Viens-là et dis-moi tout, s’enquit Oboun
- Elles ont usé envers nous de termes injurieux que je n’ai pas l’intention de répéter ici, tu vas devoir faire quelque chose Oboun, ton frère Otse et toi il va falloir que vous vous décidiez à faire quelque chose, hurlait maintenant Oye
Oboun saisi le bras d’Oye et l’attira à lui. Il la serra contre lui, après lui avoir déposé un b****r sur le front, mais au lieu de la réconforter ce geste eu l’effet de la faire fondre en larme à son tour. Oboun soupira, il se tenait maintenant debout devant la case de son frère Otse, son épouse et sa belle-sœur dans les bras les yeux fixés sur la cuisine de sa mère où devaient se trouver ses jeunes sœurs. Ce n’était pas l’envie de les corriger qui lui manquait, non, cependant ces deux jeunes femmes étaient les filles de son père, il lui fallait trouver une solution et la soumettre à son paternel. Ces deux-là, il fallait que quelqu’un se charge de leur apprendre les bonnes manières. Otse se tenait toujours à distance, il regardait son jeune frère qui tenait leurs deux ngaa dans ses bras et cogitait lui aussi.
Tout ceci n’avait que trop duré. Oboun Ella, le nyandomo des deux jeunes hommes n’avait rien perdu du drame qui s’était déroulé sous ses yeux, et il savait qu’assis dans l’Aba’a, Ndzengborro Eki lui non plus n’avait rien raté de tout ceci. Ils avaient tous des devoirs envers les deux jeunes femmes, ils s’étaient tous engagés envers leurs familles et ce que les deux cadettes du patriarche venaient de faire à quelques jours du mariage d’Oboun n’était pas concevable. Il se leva, et sans s’adresser à personne il retourna s’assoir dans l’Aba’a avec les anciens du clan. Son père le fixa d’un air entendu, il hocha la tête. Ella Metoule se racla une nouvelle fois la gorge :
- A n’nom ngone* j’ai une faveur à te demander, fit-il en s’adressant à Ndzengborro Eki
- Je ferais de mon mieux pour te satisfaire, parles minki, ma bèè !
- Il avait été convenu que si ma fille ne se comportait pas mieux, je devais la ramener avec moi après le mariage d’Oboun n’est-ce pas ? Questionna Ella Metoule
- Oui, c’est ce que nous avions prévu, dit Ndzengborro Eki, en espérant que quelques lunes auprès de toi puissent la ramener à la raison
- C’est cela, et nous sommes tous d’accord que ce qu’elle a fait est une preuve, s’il en fallait encore une, qu’elle s’est entêtée,
- Je suis assez d’accord avec ce que tu dis, acquiesça Ndzengborro Eki
- Alors puis-je la ramener avec moi, quelques lunes comme il était prévu,
Ndzengborro Eki soupira, ce n’était pas de gaité de cœur qu’il allait prendre la décision de laisser sa ngaa s’en retourner chez les siens. Même pour quelques lunes. Le vieil homme était très attaché aux membres de sa petite famille et devoir se séparer de l’un d’entre eux, était toujours pour lui, une douleur infinie, encore plus au vu des circonstances qui prévalaient, et le mal qui la rongeait. Cela le ramenait sans cesse au départ d’Oboun :
- Bien, je suis d’accord, répondit-il finalement, je te laisse seul juge de la situation, tu la ramèneras parmi nous lorsque tu estimeras que son séjour peu prendre fin
- Merci, nous partirons dans deux jours, le temps de préparer un attelage pour son voyage,