ELEONORE
L’odeur du ragoût de viande sature l'air, une vapeur chaude et grasse qui, ce soir, me soulève le cœur. Maman a dressé la table avec une précision chirurgicale, comme elle le fait chaque jour depuis vingt ans. Mais sous le parfum du pain chaud, je devine l'odeur de la peur. C’est mon dernier repas ici, et chaque cliquetis de fourchette résonne comme un glas.
Je m’assois lourdement à côté de Léonie. Son parfum habituel de lavande flotte autour d'elle, mais il est gâché par l'humidité de sa peau ; elle transpire de nervosité. Elle lisse sa jupe nerveusement, un tic mécanique qui trahit son angoisse.
À l’autre bout, mon père trône. Il est le centre de gravité de cette pièce, une silhouette rigide dont le silence pèse plus lourd que les mots. Maman lui fait face, les yeux rivés sur son assiette, les phalanges blanchies à force de serrer ses couverts. Ses mains tremblent imperceptiblement quand elle sert le plat, une danse fragile que seul mon regard aux aguets remarque.
La banalité des échanges commence, cruelle et absurde.
— On a eu un examen de mathématiques aujourd'hui, lance Lucas avec cette arrogance tranquille qu'il cultive si bien. J'ai obtenu la meilleure note de la classe.
— Je n'étais pas loin derrière, ajoute Thomas en cherchant l'approbation du patriarche.
Un sourire fugace, presque une ombre, étire les lèvres de mon père.
— C’est bien, mes fils. L’intelligence est l’arme d’un chef.
Un nœud se forme dans ma gorge. Leurs destins sont tracés dans l’or et le respect. Le mien vient d’être vendu pour quelques chiffres sur un grand livre de dettes. Pour eux, je n'existe déjà plus ; je suis une chaise qui sera bientôt vide.
À l’étage, le silence des jumeaux et de ma petite sœur me hante. Ils dorment dans l'innocence, bercés par le mensonge d'une famille unie. Demain, ils se réveilleront dans un monde où je ne serai qu’un souvenir interdit.
J'ai la gorge sèche. Je porte mon verre d'eau à mes lèvres, cherchant un peu de fraîcheur. Mais dès la première gorgée, un arrière-goût métallique me tapisse la langue. Une amertume subtile, presque invisible, mais qui me fait froncer les sourcils.
Soudain, une vague de plomb s'abat sur mes épaules.
— Éléonore ? Tu es bien silencieuse.
La voix de Léonie semble me parvenir à travers une couche de coton. Je sursaute, ou du moins, j'essaie. Mes muscles me semblent étrangement lents.
— Juste de la fatigue, murmuré-je. Ma propre voix me paraît lointaine, comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre.
Léonie me scrute, l'inquiétude creusant ses traits, mais elle n'ose pas briser la chape de plomb imposée par mon père. Ce dernier reprend la parole, sa voix posée, terrifiante de calme.
— Léonie, ton mariage approche à grands pas. Ta formation touche à sa fin, n'est-ce pas ?
— Oui, père, répond-elle d'un ton monocorde. Aujourd'hui, nous avons appris la gestion des repas pour un époux exigeant.
— Bien. Une femme n'est que le reflet de la paix qu'elle apporte à son mari. C'est sa seule raison d'être.
Son regard se déplace lentement vers moi. Ses yeux sont deux gouffres sombres.
— Et toi, Éléonore ? Est-ce que tu commences enfin à comprendre le poids du devoir ?
Je veux répondre. Je veux lui crier mon dégoût, ma haine, ma peur. Mais ma mâchoire est lourde. Ma vision se fragmente, les contours de la pièce deviennent flous, comme une peinture qui fond sous la pluie.
— Oui, père… réussi-je à articuler dans un souffle.
— Tu n'as presque rien touché, remarque Thomas avec un détachement glacial.
— Je suis… épuisée.
Mon père pose sa fourchette avec une lenteur délibérée. Le tintement du métal sur la porcelaine me fait l’effet d’une décharge électrique.
— Va te reposer, Éléonore. Tu as une longue route devant toi. Tu en as besoin.
C’est un ordre, pas une suggestion. Mon corps ne m’appartient plus. Quand je tente de me lever, mes jambes se dérobent. C’est Léonie qui me rattrape, sa main ferme sur mon bras m’empêchant de m’écrouler.
— Ça va ? chuchote-t-elle, son souffle court contre ma joue.
Je la regarde, mais ses traits se brouillent.
— Oui… sommeil… juste un peu de sommeil.
Chaque marche de l’escalier est une montagne. Dans le couloir, le souffle régulier des petits est un supplice. Ils ne savent pas que leur sœur est en train de disparaître.
Je pousse la porte de ma chambre. L’obscurité m’accueille comme un linceul. Je m’effondre sur mon lit, les muscles totalement liquéfiés. La dernière étincelle de conscience qui brille dans mon esprit me hurle la vérité : ce n'était pas de la fatigue.
Mon père ne m'a pas seulement vendue. Il a volé ma force, ma capacité à lutter, ma dernière chance de m'enfuir. Le sommeil qui m'engloutit n'est pas un repos, c'est une cage.