Ce jour-là
ELEONORE
Vingt minutes.
C’est le temps qu’il me reste avant que les grilles invisibles de la communauté ne se referment sur nous.
À travers la vitre poussiéreuse du bus, je regarde le monde extérieur défiler, ce monde dont on nous dit qu’il est corrompu, mais qui me semble si vaste, si libre. Nous sommes dix à avoir obtenu ce privilège précaire : étudier au lycée. Avec Lisa, nous sommes les seules filles, deux tâches de couleurs timides dans un groupe d'ombres masculines. Ici, le destin d'une femme est écrit avant même sa naissance : balayer le sol, bercer les enfants, et baisser les yeux devant un mari choisi par d’autres.
Mais moi, j’ai la soif de l’ailleurs. Une soif que mon père tente d’éteindre à coups de silences glaciaux.
— À quoi tu penses, Éléonore ? murmure Lisa à mon oreille.
Je soupire, mon reflet dans la vitre me renvoyant l’image d’une jeune fille dont le regard semble déjà fatigué.
— À la montagne de linge, aux jumeaux qu’il faudra calmer, à l’ombre de mon père qui va peser sur la maison… Il ne me quitte plus des yeux depuis l’épisode avec Alex.
Lisa baisse encore d’un ton, ses yeux balayant nerveusement les garçons assis devant nous.
— Et ton dos ? Ça te fait encore mal ? Tu ne veux vraiment pas en parler au Grand Guide ?
Un frisson me parcourt l'échine. Je sens encore la morsure du cuir sur ma peau.
— Le Guide ? Il a déjà rendu son verdict, Lisa. Pour lui, si mon père a levé la main sur moi, c’est que j’avais déjà péché en pensée. On discutait juste de géométrie, mais aux yeux de la communauté, Alex me tenait la main. C’est une condamnation de mort sociale.
Je ferme les yeux. Mon père... L’homme que tout le monde salue avec respect à la sortie de l’office. Le pilier de vertu. Ils ne voient pas les dettes de jeu qui s'accumulent sur son téléphone caché, ni les larmes que maman essuie en secret dans la cuisine après qu’il l’a "corrigée".
« Les hommes n’aiment pas les femmes trop curieuses », m’avait-il craché au visage après m’avoir frappée. C’était le prix pour avoir découvert ses secrets. Et maintenant, il veut m'offrir à un inconnu, me marier de force pour se débarrasser de ma curiosité avant mes vingt ans.
Dix-sept heures.
À peine le seuil franchi, l’air devient lourd. Pas de place pour les rêves de lycée ici. Je récupère immédiatement les jumeaux de trois ans qui hurlent dans le salon.
Sur le canapé, mes frères, Lucas et Thomas, sont deux statues d'arrogance. Ils ne bougent pas un cil, plongés dans leurs textes religieux. Pour eux, m’aider serait s’abaisser. C’est un "travail de femme", une tâche indigne de leur futur statut de chefs de famille.
Léonie, ma sœur, est absente. Elle apprend l'art de la soumission dans ses cours de préparation au mariage. On lui enseigne comment ne plus être elle-même pour devenir l'ombre d'un homme.
— Éléonore, va te laver, me lance maman sans lever les yeux de ses fourneaux. Ta voix est éteinte, ses épaules sont voûtées sous un poids que je connais trop bien. Ton père sera là à vingt heures.
Je monte l’escalier en bois qui craque sous mes pas. Dans l’intimité de la douche, la vapeur d’eau tente de dissoudre ma peur. L’eau brûlante ruisselle sur mon dos meurtri, réveillant chaque zébrure, chaque souvenir de la douleur. Je serre les dents, luttant contre l’envie de hurler.
19h32.
Le silence de la maison est brisé par un bruit sourd en bas. Puis, ce son qui me déchire les entrailles : un sanglot étouffé.
Maman.
Mon sang ne fait qu’un tour. Est-ce encore à cause de moi ? À cause de cet Alex ? Je n'ai pas le temps de réfléchir qu'un cri déchire l'étage.
— ÉLÉONORE, DESCENDS IMMÉDIATEMENT !
C’est lui. Sa voix de tonnerre qui ne laisse aucune place à la fuite.
En bas, l'atmosphère est électrique. Maman est prostrée sur le canapé, le visage enfoui dans ses mains. Mon père est debout, massif, une figure de jugement implacable.
— Assieds-toi, ordonne-t-il.
Mon cœur cogne si fort contre mes côtes que j'ai l'impression qu'il va éclater. Je m'exécute, les mains tremblantes.
— Tu es une charge, Éléonore. Une fille rebelle qui fouille là où elle ne devrait pas. Tu as sali notre nom avec tes sorties et tes fréquentations.
Il marque une pause, un sourire cruel étirant ses lèvres.
— Mais puisque tu as eu le malheur de découvrir mes "affaires", sache que j'ai trouvé une solution qui nous arrange tous.
L’angoisse me submerge. Un pressentiment glacial me tord le ventre.
— Une solution ? De quoi tu parles ? Pourquoi maman pleure-t-elle ?
Il s’approche, son ombre recouvrant tout mon champ de vision.
— Ce soir, tu ne dormiras pas ici. Tu pars avec moi après le dîner. Tu appartiens à O'Neill désormais.
Le nom tombe comme un couperet. Le monde s'arrête de tourner.
— O'Neill ? Qui est-ce ? Tu ne peux pas... Papa, j'ai dix-sept ans ! Tu n'as pas le droit de me vendre !
Je me tourne vers maman, un cri de détresse au fond de la gorge.
— Maman, dis quelque chose ! Empêche-le !
Mais maman reste une statue de sel. Elle ne me regarde pas. Elle ne peut pas. La honte et la peur l'ont déjà paralysée.
— Ça suffit ! tonne mon père. Tout est signé. Si la communauté apprend mes dettes, nous finirons tous à la rue, excommuniés. Tu vas sauver cette famille, que tu le veuilles ou non.
Mes jambes se dérobent. Je m'effondre sur le tapis froid, les larmes inondant mon visage. Mes rêves de livres, d'université, de liberté... tout s'évapore dans la cruauté de ce salon.
Ma vie vient de s'arrêter à dix-sept ans. Ce soir, je ne suis plus une étudiante. Je suis une monnaie d'échange. Et l'inconnu qui m'attend me fait plus peur que toutes les cicatrices de mon dos.