Chapter 10

2032 Mots
Soudain, Victor aperçut la silhouette de Nora Morientès franchissant le sas du commissariat. Il appréciait son dynamisme, sa bonne humeur et sa fraîcheur. Il s’avouait volontiers un faible pour son sourire. Si elle n’avait pas été si jeune… Il l’observa approcher et, lorsqu’elle fut tout près, il se leva pour lui ouvrir la porte. Il l’accueillit cordialement sous le regard amusé du patron. – Il fait frisquet, comme on dit chez vous. Rentrez vite vous mettre au chaud, mademoiselle Morientès. Nora grimaça : – Merci, Victor. Que faites-vous en petite chemise ? Vous me donnez froid ! – Ne vous inquiétez pas, je suis un ours polaire… Tenez, votre café vous attend, avec une tablette de chocolat à l’orange amère. Installez-vous. Nora posa sur la table la chemise cartonnée jaune qu’elle tenait à la main, accrocha son manteau à une patère en fer forgé et s’assit en face de son interlocuteur. Depuis qu’elle était en poste à Poitiers, elle avait déjà rencontré à plusieurs reprises cet universitaire atypique et affable. Il était l’un des deux traducteurs attitrés du commissariat, spécialisé dans les ressortissants de l’Est. L’autre était une femme froide et rigide. Les fonctionnaires préféraient avoir affaire à lui… Elle aussi, et le travail ne manquait pas. Il se passait rarement une journée sans qu’il ne mette les pieds à la ruche. Homme mûr au charme slave, il était toujours élégamment vêtu. Ses cheveux courts et blancs, son visage arrondi lui donnaient un air jovial qui plaisait. Distingué, jamais distant ni familier, il avait l’art et la manière de dédramatiser les situations les plus complexes. Il maniait l’humour avec la finesse d’un homme de cour. Il avait de l’entregent, beaucoup d’entregent. Il possédait cet art inné d’inspirer confiance à toutes les parties. Tous le reconnaissaient volontiers, Victor Kershakov était un médiateur plus qu’un simple interprète. Beaucoup de dossiers compliqués avaient trouvé un dénouement honorable grâce à lui. – Que puis-je pour vous, commissaire ? – Non, vous d’abord, Victor, lui répondit Nora, les yeux remplis de curiosité. Elle avala une gorgée de café. Vous souhaitiez me parler hier matin, vous aviez l’air contrarié. Je suis désolée de vous avoir éconduit. Qu’y avait-il de si urgent ? Victor ne s’attendait pas à cette entrée en matière. Déstabilisé, il détourna son regard comme si la question le mettait mal à l’aise. Il bougea légèrement sur sa chaise, se frotta les mains : – Oubliez cela, il s’agissait d’une démarche impulsive et mesquine. Rien qui ne vaille le coup de vous faire perdre votre précieux temps. – Allons, pas de mystères, je vous en prie, dites toujours, nous verrons bien… Votre refus ne fait qu’attiser ma convoitise. Il ne pouvait dire la vérité. Il improvisa un demi-mensonge : – Soit, comme vous voudrez… Mais je vous aurai prévenue, vous allez trouver cela ridicule. Depuis plusieurs jours, j’ai l’impression d’être harcelé par les pervenches. J’en suis à ma quatrième contravention en une semaine pour dépassement de temps ou stationnement gênant. Elles connaissent pourtant ma voiture et savent que je viens au commissariat, mais rien n’y fait… Je crois même qu’elles prennent cela pour une circonstance aggravante. Elles sont plus inflexibles que votre Robespierre ! C’est la première fois que Victor ose intercéder pour lui-même, pensa Nora. Elle en fut plus surprise que gênée. Elle prit cela comme une marque de confiance. Elle sourit : – Hélas ! Victor, vous savez comme moi qu’elles dépendent de la police municipale et que nous ne sommes pas en très bons termes avec elle. Il faudrait voir ça directement avec le maire… Victor hocha la tête : – C’est pour cela que j’avais pensé à vous, comme vous faisiez équipe avec le commissaire Dumont et que son père… Mais n’en parlons plus. J’ai appris pour lui… C’est triste ! Avez-vous des nouvelles ? – Il est toujours dans le coma, mais ses jours ne semblent plus en danger. Pour votre démêlé avec les contractuelles, je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien… – Je vous remercie, commissaire. Je suppose que vous vouliez me parler de cela ? Il indiqua du menton le dossier posé sur la table. La jeune femme reposa sa tasse et acquiesça : – En effet, une affaire urgente qui vient de m’être confiée. Franck Dumont avait commencé à s’en occuper, mais vu les circonstances… Peut-être pouvez-vous m’aider. Je dois retrouver cet homme : le connaissez-vous ? Elle ôta les élastiques, déplia les rabats et dévoila une photo de Dimitry Koldun qu’elle tourna vers Victor. Nora remarqua le subtil changement d’expression sur le visage de son interlocuteur. Elle aurait juré y avoir vu poindre une contrariété qui ne pouvait être que la conséquence directe du cliché qu’elle venait de dévoiler. – Vous le connaissez, n’est-ce pas ? insista-t-elle. – Oui… C’est un Biélorusse de Mogilev, répondit Victor en posant son doigt sur le portrait. Il haussa les sourcils et soupira. Je l’ai croisé à plusieurs reprises lors de matchs de volley-ball. Lorsque l’équipe poitevine rencontre une équipe de l’Est, je suis toujours du voyage. Votre photo n’est pas récente… C’est un brave type : pourquoi le recherchez-vous ? A-t-il des ennuis ? Est-il à Poitiers ? – Je ne peux vous en dire plus pour le moment. Je suis chargée de le retrouver pour l’interroger. Vous ne l’avez donc pas croisé ces derniers jours ? – Non, certifia Victor avec le plus d’aplomb possible. Son regard fuyant par-dessus l’épaule de la jeune commissaire se fixa sur les deux hommes qu’il avait observés sur l’esplanade de la grande poste. Ils étaient entrés dans le bar et avaient pris place sur les hauts tabourets longeant le comptoir. Il croisa leurs regards impassibles et impénétrables. Cela lui glaça le sang, mais il tenait là un bon moyen de changer de sujet de conversation. Il se pencha légèrement vers Nora : – Ne vous retournez pas, commissaire, murmura-t-il. Accoudés au zinc derrière vous, se trouvent deux hommes en pardessus gris. Ils sont arrivés dans le bar juste après vous. En vous attendant tout à l’heure, j’observais la rue par cette baie et je les avais déjà remarqués. Ils faisaient mine de lire leur journal, mais cela sonnait faux. Quand vous avez dévalé les marches du perron, ils l’ont refermé précipitamment et vous ont emboîté le pas sans plus de précaution. Ce sont des Russes, j’en suis sûr, et ils nous observent. L’un d’eux possède un appareil photo, mais je doute que ce soit un touriste. J’ai la sensation de les avoir déjà croisés quelque part… leurs visages ne me disent rien qui vaille. Nora prit tout d’abord l’affaire avec légèreté, mais devant l’expression sérieuse de l’interprète, par politesse, elle reconsidéra rapidement la question : – Et que font-ils en ce moment, vos deux présumés compatriotes ? – Rien de spécial, ils discutent entre eux. Ils ont dû comprendre que j’avais repéré leur petit manège. – Détendez-vous, lui demanda Nora en lui touchant la main. C’est vrai qu’avec nous vous côtoyez beaucoup de vos compatriotes qui sont, comment dire… en situation délicate, mais il ne faut pas généraliser. Attention au surmenage ! Victor rougit légèrement : – Nora, vous vous méprenez… Il y a quelque chose qui cloche ! – Allons, pourquoi voulez-vous que deux Russes me suivent ? Vous devez vous faire des idées, mais je vais aller contrôler leurs papiers si cela peut vous rassurer. – Sans vouloir vous offusquer, je ne pense pas que vous devriez agir seule… On ne sait jamais. Nora fronça les sourcils : – Que sous-entendez-vous, Victor ? Douteriez-vous de ma capacité à… – Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, Nora, mais vous savez… – Bien. Ne bougez pas. Je ne vois qu’une façon de vous rassurer définitivement. Elle sortit son téléphone portable, appela le central, expliqua brièvement la situation et demanda le renfort de deux agents. Le gardien de la paix qui prit la communication informa aussitôt le capitaine Lac, qui se trouvait à côté de lui. Il ne fallut pas plus d’une minute au bouillant officier accompagné d’un jeune brigadier pour débarquer dans le café, carte de police à la main, et réclamer les papiers d’identité aux deux inconnus. Nullement impressionnés, ils sortirent calmement de leur veste un badge plastifié. Ils tentèrent de s’expliquer mais, comme ils ne parlaient pas français, Lac les interrompit et, d’un geste de la main, invita Nora et Victor à les rejoindre. – Commissaire, leurs papiers sont en règle. Ce sont des agents de sécurité du corps diplomatique de l’ambassade de Biélorussie, précisa-t-il en lui tendant leurs cartes. C’est tout à fait crédible : l’attaché de sécurité de l’ambassade est l’invité du préfet pour… – Je suis au courant, coupa Nora froidement. Victor, demandez-leur ce qu’ils font ici. Ce dernier s’exécuta. – Ils disent qu’ils attendent un café, commissaire. – Traduisez que je ne suis pas d’humeur à plaisanter et que, s’ils se moquent de moi, on les embarque ! – Ils s’excusent et précisent qu’ils sont détachés à votre sécurité par leur supérieur. – L’adjoint de sécurité de l’ambassade ? – Lui-même. – Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? lâcha Nora sans plus de retenue. Pourquoi ce type mettrait-il des hommes à ma disposition pour me protéger ? Elle se passa une main nerveuse dans les cheveux. – Bien. On les emmène au poste pour tirer tout cela au clair. – Ils ont l’immunité diplomatique, fit remarquer David Lac, et ils n’ont commis aucun délit : on ne peut pas les forcer à nous suivre. – Qui vous parle de les contraindre ? S’ils disent vrai, ils ont reçu ordre de m’escorter. On va dans mon bureau : j’ai besoin de comprendre à quoi rime leur petit cinéma. Demandez-leur quand même de quoi ou de qui ils sont censés me protéger. Victor traduisit et devint blanc comme un linge : – Ils affirment vous protéger de Dimitry Koldun. Ils le surnomment le tueur de flics. Ils disent qu’il erre dans les rues de la ville comme une bombe à retardement et qu’il ne se laissera pas prendre facilement. Visiblement pressé d’en finir, Victor regardait sa montre avec fébrilité. Nora Morientès le remarqua : – Oh, Victor ! Votre rendez-vous, excusez-moi, vous pouvez disposer… Cet imbroglio ne vous concerne pas. On vous recontacte si nécessaire. De votre côté, si vous entendez parler de ce Dimitry Koldun, vous savez ce qu’il vous reste à faire… Avant de partir, veuillez expliquer à ces messieurs que je souhaite qu’ils m’accompagnent pour vérifier leurs propos. Cet après-midi, restez à disposition, on pourrait avoir besoin de vous. En attendant, on bredouillera quelques mots d’anglais avec eux. Victor Kershakov s’exécuta puis serra les mains des différents protagonistes. Il prit congé et s’éloigna avec soulagement. Nora Morientès se retrouva seule avec les quatre hommes. Le brigadier, qui se tenait jusque-là un peu à l’écart, invita du bras les agents de sécurité biélorusses à le suivre. Nora s’inquiéta de l’imposant pansement sur le nez de Lac : – Que vous est-il arrivé, David ? Une interpellation qui a mal tourné ? – Non, un interrogatoire qui a dérapé. Je suis allé cuisiner Derouèche à Vivonne. Je me suis approché un peu trop près et ce fumier m’a mis un coup de tête. Nora retint un fou rire nerveux : – Nez cassé ? Lac grimaça : – Je n’en sais rien. Pour le moment, je préfère penser que ce n’est qu’un gros hématome. Ça me fait un mal de chien. J’ai consulté un ORL qui m’a indiqué qu’il valait mieux attendre quelques jours avant de se prononcer sur l’éventualité d’une fracture… Si la cloison nasale est déplacée, je suis bon pour l’opération. Quel enfoiré ! Il ne perd rien pour attendre ! En montant les marches de l’esplanade de l’hôtel de police, ils croisèrent la troupe des gens du voyage qui quittait les lieux, l’air triomphant. – David, je voulais vous remercier d’être intervenu aussi vite tout à l’heure. – Il n’y a pas de quoi, je n’ai fait que mon boulot. Comme devinant ses pensées, il enchaîna : Je n’ai rien de personnel contre vous, commissaire, mais je trouve que, l’autre soir, vous avez fait étalage de votre inexpérience. Résultat, Franck est méchamment amoché ! « Inexpérience », le mot avait été lâché, cinglant et blessant. Nora savait pourtant qu’il l’attendait caché en embuscade dans toutes les têtes des personnes du commissariat. Elle faillit se révolter et demander comment elle était censée savoir, mais elle n’en fit rien. – Je comprends votre point de vue, se contenta-t-elle de répondre, résignée. Cela encouragea Lac à poursuivre : – De notre côté, nous n’avons pas su pallier cette carence somme toute naturelle, au vu de votre ancienneté. J’en ai reparlé avec Philippe et nous reconnaissons que ce qui est arrivé est une faillite collective. On espère que Franck va s’en tirer… – Je l’espère aussi, croyez-le bien… Je sais que cela ne me regarde pas officiellement, mais puis-je savoir où vous en êtes de l’affaire Derouèche ? Avance-t-elle ? Karim a-t-il tenté de justifier son coup de folie ? A-t-il dévoilé cette fameuse preuve attestant que le violeur et assassin de sa sœur était ce directeur de collège qu’il a massacré ? David Lac répondit par un geste évasif de la main, peu enclin à s’étendre sur le sujet : – Il parle d’une vidéo qu’il aurait reçue sur son téléphone portable. Du grand n’importe quoi ! – Une vidéo ? Montrant quoi ? – Un indice qu’il qualifie de décisif. Il attesterait à coup sûr de la présence du diacre sur le lieu de l’homicide au moment du viol de Sophia. – Rien que cela ! Et qui lui aurait envoyé cette vidéo ? Lac haussa les épaules : – Un ami… – Cet ami, comme vous dites, pour peu qu’il existe vraiment, aurait été mieux inspiré de contacter la police… Ça en fait un complice. Vous avez vérifié ces dires abracadabrants ? – Évidemment… Il insistait tellement ! Mais, comme par malchance, la mémoire de son téléphone portable est vide. Dois-je préciser qu’il s’agit en plus d’un téléphone de dernière génération… volé ? Il n’y a rien à espérer de ce type de voyou, il est pourri jusqu’à l’os ! Impossible de savoir quand il dit vrai.
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