Chapitre 6

1140 Mots
CRYSTAL Le barman dépose devant moi un verre en spirale, rempli d'un liquide rose. Je le porte à mes lèvres. C'est doux, sucré, presque innocent. — C'est sucré. — Je me suis dit que vous aimiez ça. Je hoche la tête en guise de remerciement silencieux. C'est la première fois que je rencontre un loup aussi élégant. Loin de l'image que j'en avais : en Amazonie, ils ressemblaient davantage à des chiens sauvages efflanqués. Lui... c'est plutôt un chien de salon raffiné. L'idée me fait rire. — Qu'est-ce qui vous fait rire ? remarque-t-il. Je hausse un sourcil. Décidément, il lit mes micro-réactions comme dans un livre ouvert. — Je me demandais si des loups pouvaient être aussi... simples. Il est surpris que j'aie deviné. — J'ai un sixième sens, lui dis-je à mon tour. Il esquisse un sourire. — Je suis un loup, confirme-t-il. Et oui, nous avons des maisons, des immeubles, nous utilisons des couverts... et nous ne mangeons pas de viande crue sous notre forme animale. — Vous êtes exhibitionniste, le coupé-je. — Et vous, les humains, un peu trop pessimistes. — Ce n'est pas du pessimisme que de trouver normal de porter des vêtements, d'être courtois, et de connaître l'hospitalité. Il me lance un sourire moqueur. — Vous avez côtoyé des loups vraiment malpolis, ironise-t-il. — Si vous saviez... soupirai-je en reprenant une gorgée. Il commande un autre verre. — Vous tentez de finir la carte ? — Oui. C'est amusant. Moi aussi, j'aimerais, mais même avec ma résistance particulière, impossible de finir la carte d'un bar en une seule soirée. — Si, depuis votre enfance, vous aviez une... condition qui vous oblige à vous déshabiller, resteriez-vous pudique ? — J'essaierais, par respect pour les autres. Vous, vous n'êtes pas pudique ? — Non. Et entre nous... je peux passer des jours à me promener nu chez moi. — Merci de ne pas être mon voisin. — Dommage, j'aurais aimé vous voir vous énerver. — Rassurez-vous, il n'y a rien de joli chez moi lorsque je suis énervé. — Moi, je suis sûr que vous auriez un certain charme. Je souris largement. — Vous avez un très beau sourire, ajoute-t-il. Nous rions. — Même si vous me complimentez, je ne monterai pas dans un taxi avec vous. — J'en prends note... peut-être que dans quelques heures, vous changerez d'avis. Nous trinquons. Je termine mon verre. — Vous aurez beau défendre votre race, les loups ne sont ni courtois ni hospitaliers. C'est un fait. — Je suis courtois. Et pour l'hospitalité, disons que nous n'aimons pas trop les étrangers. Ils ont tendance à mettre le bordel. Je souris malgré moi. Monsieur a donc un vocabulaire fleuri. Il peut dire "bordel" avec tant de politesse. — Les humains ont été trop maltraités dans ce monde pour ne pas être sur la défensive. Il lève son verre. — Gloire à nos ancêtres. Je lève le mien, vide. Il verse un peu de son martini dans mon verre et nous trinquons. Je goûte : un martini... mais plus léger. — Vous en pensez quoi ? — Peu conventionnel. — Oui. Remplacé le gin par de la vodka. Je suis surprise. Il vide son verre dans un soupir. — Vous aimez les desserts ? — Oui... pourquoi ? — On m'a dit qu'un chef renommé était ici. Venez, on va goûter ses créations. Je ris. Cet homme est décidément singulier. — Qu'est-ce que vous faites ? demande-t-il en me voyant lever la main. — Je demande l'addition. — C'est moi qui vous invite. C'est votre anniversaire. Je cède devant son insistance. — Mettez ça sur ma note, dit-il au serveur. — Bien, monsieur, répond celui-ci avec un sourire. Nous traversons la salle en direction de l'ascenseur. Mon regard accroche celui de mon amie, attablée un peu plus loin, plongée dans une conversation animée avec Monsieur Costume Trois Pièces et d'autres hommes du même calibre. Nos yeux se croisent une fraction de seconde ; je lui adresse un clin d'œil complice. Elle m'offre un sourire complice avant de se replonger dans son débat. Je sais déjà qu'on en reparlera demain... ou qu'elle viendra crocheter ma serrure pour m'arracher les détails, verre de vin à la main. Je poursuis ma route derrière Monsieur Singulier. Arrivé devant l'ascenseur, il s'appuie nonchalamment contre la paroi métallique. Quand j'entre, il me suit, et l'appareil démarre dans un léger frisson mécanique. Il est grand ,très grand ,mais pas de ces carrures qui écrasent. Plutôt une force tranquille, bien proportionnée. Ses yeux se posent sur moi, et je comprends qu'il fait exactement ce que je suis en train de faire : mémoriser chaque détail. Je ne me prive pas non plus. Il est beau, et il le sait. — Vous êtes sûre de ne pas vouloir monter dans mon taxi, mademoiselle ? murmure-t-il d'une voix grave, presque caressante. J'ai un très bel appartement... je pourrais vous le montrer. Le ton est sensuel, étudié. Je lui rends un sourire ironique. Séduisant, oui... mais je n'ai pas oublié son refus initial. — C'est comme ça que vous vous y prenez, d'habitude, pour ramener une femme dans votre lit ? — Non, répond-il avec cette nonchalance un peu désarmante. Cela fait des années que je n'ai pas invité quelqu'un chez moi. La réponse me surprend. Il a tout pour plaire. Même à moi. Serait-ce... un dysfonctionnement ? Mes lèvres s'entrouvrent pour poser la question, mais l'ascenseur s'ouvre sur un espace restauration. Il m'adresse un sourire et m'invite d'un geste à le suivre. Nous traversons un couloir jusqu'à une petite salle isolée, où une table dressée pour deux nous attend. Il me tire la chaise, et je m'assois. Un serveur apparaît aussitôt, cartes en main. On nous remet les cartes. J'ouvre la page "Desserts" et scrute la liste, mais je reste un instant figée devant le comportement de mon compagnon. Ses doigts glissent sur chaque ligne, comme s'il caressait les mots. — Oui... tout, précise-t-il calmement. Le serveur marque un temps, surpris, puis s'incline. — Bien, Monsieur Je le regarde, mi-amusée, mi-incrédule. — Vous allez faire peur au chef. — Voyons si sa réputation est méritée. Je lève les yeux au ciel, mais un coin de ma bouche trahit un sourire. Puis, me souvenant de sa réponse dans l'ascenseur, je reviens à ma curiosité première Ce serait franchement impoli de demander à un loup s'il a un problème d'érection... question d'honneur. C'est un coup à froisser sa dignité, et chez eux, c'est sacré. Il m'offre un sourire, ce que je le prends pour une perche. — Vous pouvez parler librement, m'informe-t-il soudain. Personne ne nous entend ici. C'est insonorisé. — Ah... très bien. Alors, ça fait combien d'années que vous n'avez pas eu de partenaire ? Il sourit, comme si ma franchise lui plaisait. — Quatre ou cinq ans. — Pourquoi ?
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