Chapitre 7

1945 Mots
Il plante ses yeux dans les miens. — Si je vous le dis, vous acceptez que je vous ramène chez moi. Je fais mine d'hésiter, mais au fond, si mon objectif était de perdre ma virginité ce soir... avec lui, ce ne serait pas une mauvaise option. — J'avais arrêté... parce que je n'en voyais plus l'importance, commence-t-il. Chez les loups, on grandit avec la certitude qu'un jour on trouvera son âme sœur et qu'on partagera toute sa vie avec elle. Mais en grandissant, on comprend que c'est un coup de chance... et que tout le monde n'a pas cette chance. Il marque une pause. Deux serveurs entrent avec un ballet parfaitement orchestré : quatre assiettes déposées devant nous, un chariot chargé d'autres desserts, et une bouteille de vin. Les verres se remplissent dans un murmure cristallin. Puis ils nous souhaitent une bonne soirée et disparaissent. Je pique une fourchette dans un fondant au chocolat, classique mais irrésistible. — Délicieux. — J'aurais dû commander une bougie... vous avez déjà soufflé ? Je hoche la tête, sourire en coin. Décidément, je pourrais bien finir dans son lit... mais j'ai envie d'entendre son histoire avant. Comme s'il le sentait, il repose sa fourchette. — Beaucoup de loups se marient avec quelqu'un qui n'est pas leur âme sœur. Mon père par exemple... Ma mère était la sienne. Il l'aimait si on peut le dire ainsi, mais après sa mort, il s'est remarié. Pour le pouvoir, sans doute. Je ne juge pas... mais je lui en veux. Fils à maman... soufflé-je intérieurement. — Alors moi aussi, j'ai fini par me dire : pourquoi attendre toute sa vie quelqu'un qu'on ne rencontrera peut-être jamais ? Je devrais me marier un jour... alors j'ai choisi une femme qui me plaisait. Je l'aimais bien. — Elle a fini par trouver son âme sœur, le coupé-je, impatiente. Il arque un sourcil — C'est moi qui raconte. — D'accord, je vous écoute. — On avait passé la nuit ensemble, on s'était fiancés. Le lendemain, elle a croisé son âme sœur. — C'est triste..., dis-je en souriant. — Si tu me coupes encore, prévient-il avec un sourire dangereux, je t'embarque dans un taxi et je te raconte la suite sur mon oreiller, en plein ébat. Je retiens un sourire coupable en buvant une gorgée de vin. Puis je mime de fermer mes lèvres à clé. — Elle ne voulait pas m'abandonner, reprend-il, mais je voyais que je la privais d'un truc inestimable. Je lui ai proposé de vivre deux mois avec cet homme. Si elle ne ressentait rien, elle pouvait revenir, je l'attendrais. J'ai prévenu ce type que si je le surprenais à la maltraiter, même dans une prochaine vie, il regretterait d'avoir touché une femme. Il prend une bouchée, moi aussi. — Elle est revenue deux mois plus tard... pas pour rester, mais pour me dire adieu. Elle était épanouie, plus qu'avec moi. Et... un nouveau cœur battait en elle. Étrangement, je n'ai pas souffert. J'étais heureux pour elle. Des années plus tard, je les ai croisés par hasard. Ils m'ont invité à passer la journée. En quatre heures, j'ai compris la différence entre une âme sœur et un amant lambda. Pour la première fois de ma vie, j'ai été jaloux. Alors j'ai cessé les aventures inutiles. Depuis, j'attends. En signe de... quelque chose, je pousse un dessert vers lui. — Je ne suis pas triste, précise-t-il. — T'inquiète, si je trouve ta moitié, je te l'enverrai. — Comment ? — Tu ne voulais pas me montrer où tu habites ? — Peut-être que je te laisserai même mon numéro. Je souris, consciente de l'allusion. — Et toi ?demande-t-il soudain. C'était quand, ta dernière fois ? Je tique, mais à ce stade... pourquoi mentir ? — Jamais, dis-je simplement. Il me fixe longuement, comme s'il cherchait à déceler si je dis la vérité ou si je me joue de lui. — C'était il y a... jamais, répété-je, le plus naturellement du monde. Ses yeux s'écarquillent. — Vous êtes... pure... pardon... vierge ? Je ris devant son choix de mot. Qui parle encore de « pureté » à notre époque ? J'hoche la tête pour confirmer. — Ça veut dire que... Non. Ne me le donnez pas, tranche-t-il soudain, comme s'il venait de prendre une décision ferme. Je ne veux pas prendre votre virginité. — Vous allez culpabiliser ? — Oui. Et pas qu'un peu. La première fois, on la donne à quelqu'un qui en vaut la peine. Quelqu'un qu'on apprécie... qu'on aime. — Une âme sœur ? répété-je, un peu moqueuse. Les humains n'ont pas d'âme sœur. — Peut-être. Mais j'ai vu des humains s'aimer plus fort que certaines âmes sœurs. Je le dévisage. Vraiment... sur quel type d'homme suis-je tombée ? Il est singulier en tout point. — Et vous, vous avez bien donné votre première fois à quelqu'un, non ? Il lève les yeux au plafond, puis se cale nonchalamment contre le dossier, un sourire narquois accroché aux lèvres. — On vous a déjà dit que vous étiez une sacrée fouineuse ? — Oui, et aussi que j'étais chiante et incorrigible. Alors racontez-moi votre première fois, histoire que je sache à quoi m'attendre. — Après ce soir, si je vous revois, j'aurai trop honte. — Pas sûre que je me balade dans Manhattan après avoir écrit un bouquin sur vous, donc votre dignité est sauve. Je lui fais un clin d'œil. Il rit. Sérieusement... si je ne rencontre pas un autre type comme lui, je vais mourir vierge. — D'accord, mais vous ne le racontez à personne. — Vous êtes le seul loup avec qui j'ai parlé de toute ma vie. Je crois que vous pouvez être tranquille. Il acquiesce, prend un morceau de dessert. Sans qu'on s'en rende compte, on enchaîne les plats au fil de la conversation. — C'était avec une femme, quand j'étais adolescent. Elle était plus âgée que moi. — De combien ? Il me fixe. Je lui rends un clin d'œil. — Dix ans, environ. Elle vivait avec nous après le décès de ma mère. Elle était chargée de mon éducation. Je me retiens de commenter, de peur qu'il ne s'arrête là. — L'âge n'était pas un frein. Les louveteaux grandissent vite. Je n'étais plus un petit garçon, et elle n'était plus une simple tutrice. Un soir, au lieu du b****r habituel pour se dire bonne nuit... on s'est embrassés. Je ne sais plus qui a commencé, mais il y avait cette tension depuis un moment. C'était inévitable. — Tu étais déjà exhibitionniste à l'époque. Pauvre femme ! Cette fois, il éclate franchement de rire, et je me joins à lui. — Après ça, c'est devenu régulier. Les soirs, les matinées... on a fini par partager la même chambre. Une nuit, c'est arrivé. On s'est déshabillés chacun de notre côté. Elle m'a demandé si je voulais vraiment le faire. Elle m'a dit qu'une première fois était sacrée, qu'elle marquerait ma vie à jamais. Je lui ai répondu que je l'appréciais assez pour ne jamais regretter. Alors elle a pris ma main... et m'a appris à toucher une femme. Il se tait. — Quoi ? C'est tout ? Et les détails ? — Petite fouineuse... Les détails seront dans mon lit. Si on se revoit et que tu n'es plus vierge, je te montrerai. Je bois une gorgée de vin, un sourire moqueur aux lèvres. — Dieu seul sait si tu n'es pas rouillé, après cinq ans d'abstinence. — On ne rouille pas pour ce genre de choses. C'est comme le vélo. — Et elle est devenue quoi, ton éducatrice ? Elle a trouvé son âme sœur ? — Non. Elle était humaine. Elle est partie pour un poste important... — Et tu t'es amouraché de la suivante, non ? Il esquisse un sourire timide, puis se tait. — Un an après son départ, j'ai appris qu'elle avait été exécutée. Après ça, je n'ai plus aimé personne dans mon entourage. Je le regarde autrement. Sous ses airs confiants se cache un solitaire. Et ça, je connais. Parfois, je me demande si je ne joue pas un rôle en permanence. Je détourne les yeux et observe la petite salle : tableaux aux murs, fenêtre vitrée sur un balcon. L'ambiance m'incite à me confier. — Ma mère est morte quand j'avais neuf ans. Elle a été tuée... devant moi. Je sens son regard. Curieux. C'est un des secrets que je partage seulement avec Travis. Et je n'arrive jamais à raconter la suite... — Devant toi ? demande-t-il doucement. J'acquiesce. Il pose sa fourchette, prend ma main. Son contact est chaud, rassurant. Il y dépose un b****r léger. — Vous êtes une personne forte. — Merci du compliment. Il hausse les épaules, comme si c'était une évidence. On reste un moment silencieux, dégustant encore et encore les desserts. Je n'ai jamais autant mangé de sucré en une seule fois. — À cause de vous, je ne pourrai plus me contenter d'un seul dessert. — Ravi que votre anniversaire vous plaise. Je lui offre un vrai sourire avant de finir mon dernier tiramisu au citron. Le silence est agréable. Je me lève, ouvre la fenêtre et m'avance sur le petit balcon. L'air d'automne me caresse la peau, me faisant frissonner — Ta robe te va à merveille, dit sa voix derrière moi. Je l'entends s'approcher. — T'es sûr de pas vouloir me montrer ton appartement ? Il hoche la tête, toujours souriant. Il est juste derrière moi. C'est... tentant. J'ai déjà joué de la séduction avec des hommes, mais toujours pour les tuer ou obtenir quelque chose. Jamais juste pour le plaisir. — Tu as déjà embrassé, au moins ? Je roule des yeux. — On t'a jamais dit qu'il y a des choses qui ne se demandent pas ? — Pour les situations gênantes, je crois qu'on a déjà tout abordé. Je t'ai raconté ma première fois... c'était mon secret le mieux gardé. — Tu veux que je t'embrasse ? — Seulement si ce n'est pas ton premier baiser — Monsieur le chevalier, je vais plutôt vous préserver pour votre bien-aimée. — Et moi, je te souhaite beaucoup de bonheur. Il n'a pas bougé... mais soudain, il colle son torse à mon dos, sa main sur ma hanche, sa tête sur mon épaule. — Merci de m'avoir tenue compagnie. — Merci à vous... pour mon anniversaire. Il se fait tard. En signe , il prend ma main, m'entraîne vers la sortie, puis jusqu'à l'ascenseur. Nous descendons, adossés chacun à une paroi, nous observant sans détour. Je fais un pas vers lui. Il fait de même. Un autre. Nos corps se frôlent. Ses mains quittent ses poches pour se poser sur ma taille. Il se penche légèrement, nos nez se touchent. Ma main glisse derrière sa nuque. Une chaleur douce se répand dans mon ventre. — Je suis le combientième ? murmure-t-il. — Tu n'es pas le premier. Ses lèvres touchent les miennes. Douces. Parfaites. Pas de précipitation. Rien à voir avec ces baisers à la va-vite. Juste ce qu'il faut pour me faire oublier le monde autour. Puis il recule. L'ascenseur s'ouvre. Trente étages... beaucoup trop courts. Il m'emmène jusqu'au hall et m'ouvre un taxi. — Merci pour le b****r, dis-je en montant. — Ravi de vous avoir rencontrée. Il retient la portière. — Comment vous appelez-vous ? Je souris. C'est la première chose que les gens demandent normalement... et nous avons attendu tout ce temps. — Crystal. — Norman, dit-il en refermant doucement la portière. Le taxi démarre. Je lui donne mon adresse, mais me retourne une dernière fois pour le voir encore. Monsieur le loup singulier. Norman. Beau prénom.
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