Le ministre ne répond plus…-2

2038 Mots
– Je vous en prie, répondit Miss Burton après s’être passé un mouchoir sur le visage… Voilà, reprit-elle, au sein du cabinet, c’est moi qui suis chargée de la revue de presse quotidienne. C’est une tâche capitale ; en effet, ce travail nous permet de réagir au plus vite en cas d’événements inattendus qui nécessiteraient que le ministre prenne position… Ainsi, chaque matin, j’épluche les principaux titres de la presse écrite – quotidiens, hebdomadaires ou internet – mais aussi les chaînes info de la radio ou de la télé. Ma journée commence souvent dès cinq heures, vous savez, s’efforça-t-elle de sourire… J’élabore ensuite une synthèse que je transmets directement à George, en général vers six heures trente. C’est l’horaire auquel il aime prendre son petit déjeuner. – Est-ce que vous prenez le café en sa compagnie ? s’étonna l’inspecteur. – Oh non, se défendit-elle. Je l’appelle sur son portable, il ne l’éteint jamais. Même la nuit. – Et alors, ce matin ? Pourquoi êtes-vous venue ? Je ne comprends toujours pas, la provoqua Sweeney. – Eh bien, comme d’habitude, j‘ai voulu appeler George à l’heure prévue. Mais comme il ne répondait pas, j’ai de nouveau essayé à trois ou quatre reprises. Sans succès… Je me suis inquiétée, car ça n’arrive jamais. J’ai fini par l’appeler sur le fixe, même si George a horreur de ça, mais je ne réussissais toujours pas à le joindre. Alors j’ai préféré téléphoner à David, afin de… – À qui ça ? – David, David Greysmith. C’est le directeur de cabinet de George. Son bras droit en quelque sorte… Quand je l’ai joint un peu avant sept heures, il m’a dit qu’il était déjà arrivé au ministère, mais que lui non plus n’avait plus eu contact avec George depuis hier après-midi. Il ne s’était pas trop inquiété jusque-là puisque, lorsque c’est possible, les mercredis constituent les seules plages blanches du ministre. Nous avons interdiction d’y prendre le moindre rendez-vous, car c’est l’unique créneau où il demande à pouvoir « respirer » un peu… Mais là, quand j’ai dit à David que je ne l’avais toujours pas joint, et que George ne me rappelait pas, il m’a conseillé de passer à l’appartement pour vérifier si tout allait bien – c’est sur ma route quand je vais au bureau – puis de le rappeler si jamais il y avait un problème… La jeune femme observa un long silence, avant d’ajouter : – Mais là, je n’ai pas osé… C’est étrange, comme si j’étais responsable de cette terrible nouvelle... David doit encore croire que tout va bien. Un profond soupir lui souleva la poitrine, et Sweeney craignit que Jane ne fondît à nouveau en larmes. Il reprit aussitôt : – Donc, ce matin, c’est vous qui êtes montée à l’appartement. Mais qui vous a ouvert ? – Je… J’ai les clés, répondit l’assistante. Mais comme tous les autres membres du cabinet. Ou même les deux chauffeurs, précisa-t-elle encore. En tout, nous devons être une douzaine environ… C’était une idée de George. Il souhaitait qu’en cas de besoin, nous puissions lui déposer sur le bureau du salon – là derrière, désigna-t-elle la table – tous les dossiers et rapports qui nous semblaient pertinents, sans forcément avoir à passer par David. – Une marque de défiance vis-à-vis de son directeur de cabinet ? – Non, pas du tout. George et David s’entendent très bien, et c’est ensemble qu’ils avaient convenu de cette modalité… Vous savez, précisa-t-elle, les ministres passent le plus clair de leur temps en déplacement, même dans un petit pays comme l’Écosse, tandis que les « DirCab » comme David continuent de gérer une multitude de désagréments quotidiens… Non, nous ne voyions George que deux à trois fois par semaine, rarement plus, et nos petits « dépôts » lui permettaient de rester au contact de nos idées et de nos suggestions. Nous représentions son think tank(7) comme il se plaisait à nous le répéter… En outre, George était un véritable bourreau de travail : nous savions que dès qu’il rentrait chez lui, même au milieu de la nuit parfois, il épluchait systématiquement nos dossiers, et si une réunion de travail était planifiée le lendemain matin, George était déjà capable de nous apporter une réponse argumentée. Il assimilait l’information comme personne. Je n’avais jamais vu ça, c’était un homme admirable… soupira-t-elle à nouveau. – Miss Burton, la relança l’enquêteur, ce matin, lorsque vous… – C’était ouvert, devança-t-elle sa question. Ça m’a surprise d’ailleurs. Car même si George ne voulait pas de fonctionnaires affectés à sa sécurité, il veillait toutefois à ne pas prendre le risque d’être importuné par un curieux, par un journaliste, ou par je ne sais qui encore. – La porte était-elle entrouverte ? voulut savoir Sweeney. – Euh… Non. Fermée, mais pas à clé. – Alors c’est vous qui avez décidé d’entrer ? insista l’inspecteur. – Eh bien, oui… En passant la tête, j’ai appelé George – j’étais gênée de pénétrer chez lui si tôt – mais il ne répondait pas. Il n’y avait personne dans le salon, ni même dans la cuisine… J’ai pensé que, peut-être, George était fatigué et qu’il dormait encore. La porte de la chambre était fermée… s’interrompit Jane, comme si elle ne souhaitait pas revivre le choc de sa découverte. Sweeney tenta de l’aider : – Vous avez finalement décidé d’ouvrir et vous l’avez trouvé, c’est bien ça ? Jane secoua la tête, les yeux à nouveau embués de larmes, puis elle s’efforça de poursuivre : – J’ai commencé par crier, j’ai hurlé, j’étais folle. Je ne savais pas quoi faire… Enfin, j’ai fini par penser à vous appeler, ainsi que les secours. – Personne d’autre ? – Non. Dès que vos collègues sont arrivés, ils se sont occupés du reste. – Vous n’avez pas approché le corps du ministre ? – J’étais terrorisée, je n’ai même pas osé entrer dans la chambre… Quand la patrouille est arrivée, j’étais encore tétanisée, là, sur le canapé. Enfin, les deux policiers m’ont demandé de leur remettre mon portable. Par sécurité, m’ont-ils indiqué. – Les agents en tenue ? voulut confirmer l’enquêteur. – Oui, c’est ça. Un très gentil monsieur avec une casquette. Il m’a dit qu’en vous attendant, il resterait en faction devant la porte. Il doit s’agir de Southwell, devina Sweeney. Voilà pourquoi nous n’avons toujours aucun journaliste sur le dos. Bien joué, se réjouit-il encore. Avant de continuer : – Miss Burton, le ministre était-il marié ou bien vivait-il seul ? – George est célibataire. Divorcé, sans enfant, ajouta Jane. Je crois que son ex-femme habite Glasgow, mais je ne l’ai jamais rencontrée… Et pour ce que j’en sais, je dirais que cet appartement constituait son unique résidence ; je ne lui connais pas de maison de campagne. Demandez plutôt à David, lui est peut-être au courant. – Mmm, merci… Savez-vous si quelqu’un d’autre, une femme de chambre par exemple, aurait pu passer avant vous ce matin ? – Plus tôt encore ? Oh non, affirma-t-elle. J’étais là dès sept heures trente. D’ailleurs, il me semble que le ménage n’est fait qu’une seule fois par semaine, les vendredis après-midi. À cet instant, le commissaire Wilkinson et McTirney sortirent de la chambre. Parlant à voix basse, ils traversèrent le salon et se dirigèrent vers la cuisine américaine, dans le prolongement du bureau du ministre. – Hem… réagit l’inspecteur, et il détourna la tête. Merci beaucoup, Miss Burton. Ces premiers renseignements nous seront précieux, lui déclara-t-il, puis il éteignit son dictaphone. Excusez-moi, je dois rejoindre mon supérieur. Je reviendrai vous voir tout à l’heure. Le jeune homme rempocha son appareil puis récupéra son club de golf, avant de se précipiter derrière ses collègues. Interloquée, Jane Burton l’observa s’éloigner : Non, décidément, il ne ressemble à rien ce type… jugea-t-elle. Wilkinson et McTirney s’étaient déjà accoudés sur le comptoir de la cuisine, dans le fond de l’appartement de George Lawless. – Dommage qu’il n’y ait pas un reste de café par ici, regretta le commissaire, tout en balayant la pièce du regard. Je ne suis toujours pas réveillé, moi, ce matin, se désola-t-il encore. Sweeney les rejoignit : – Alors, est-ce que vous avez trouvé quelque chose ? leur demanda-t-il. – Je dirais qu’il s’est flingué hier dans le courant de la journée, proposa McTirney. Mais le docteur nous en dira plus. – Oui, j’aimerais quand même bien savoir ce qu’il devient celui-là, maugréa Wilkinson. Si ça continue, je vais finir par le rappeler pour lui sonner les cloches… Et vous ? se tourna-t-il vers son jeune subordonné. Qu’est-ce qu’elle raconte, la pin-up ministérielle ? – Le plus important, commença Sweeney, c’est qu’elle déclare avoir trouvé la porte ouverte. Alors que, selon elle, le ministre veillait toujours à la fermer soigneusement. Toutefois, Miss Burton possédait les clés de l’appartement, mais comme tous les autres membres du cabinet ainsi que les chauffeurs. – Ah bon ? releva Wilkinson. Il faudra vérifier si c’est vrai, et si c’est le cas, chercher à savoir qui d’autre encore aurait pu les détenir. On ne sait jamais. – Mais dites commissaire, intervint l’inspecteur, il s’agit bien d’un suicide, non ? – On est d’accord, ça en a tout l’air, lui confirma aussitôt son supérieur. – Bon alors, qu’est-ce que nous fichons là ? Et pourquoi êtes-vous venu personnellement ? Parce que, même si George Lawless est une huile, tant que la piste criminelle n’est pas… – Sweeney, le coupa le commissaire, vous croyez que ça m’amuse de venir jouer les détectives dès potron-minet, et de me farcir cette bouillie de cervelle en guise de petit déjeuner ?... Eh bien non ! s’agaça Wilkinson… Dès que la première patrouille a établi l’identité de la victime et qu’elle l’a communiquée au poste, la nouvelle est remontée comme une balle jusqu’à notre propre ministre. C’est lui qui m’a appelé tout à l’heure – en personne, je vous jure – pour que nous lui fournissions des éléments fiables dans le but d’éviter toute rumeur. Ainsi, le Premier ministre écossais pourra gérer au mieux l’inévitable choc médiatique que cette disparition ne manquera pas de susciter… Et puis les célébrités, Sweeney, avec toutes vos affaires passées, le ministre a dû se dire que nous étions encore les mieux placés. Je suis sûr que c’est pour ça qu’il nous a appelés. Grâce à vous inspecteur, conclut-il, le CID sera bientôt une annexe de la « mondaine » ! Ulcéré par ces reproches injustifiés, le jeune enquêteur était sur le point de lui répliquer vertement. Mais heureusement, le regard implorant de McTirney, dans le registre « Tu sais bien que dès qu’il est contrarié, le patron dit n’importe quoi ; ça lui passera. », réussit à l’apaiser et à le convaincre de remettre sa vengeance à plus tard. D’ailleurs, Wilkinson enchaînait déjà : – Bon Sweeney, qu’est-ce que vous avez appris d’autre ? À votre avis, à part la Miss, est-ce qu’une autre personne aurait pu rendre visite à notre client ? – Je ne crois pas, répondit l’enquêteur. Manifestement – même s’il faudra encore attendre l’analyse des gars de la Scientifique – George Lawless ne semble pas avoir reçu de visite hier. Ni verre ni bouteille dans le salon, pas d’assiette ou de couverts supplémentaires de ce côté-ci de la pièce. Non, le suicide paraît évident. – Dommage qu’il n’ait pas laissé de lettre, regretta McTirney. – On en trouvera peut-être une, fit remarquer son jeune coéquipier. Dans son bureau, au ministère ou sur son ordi… Au fait, s’inquiéta-t-il soudain, si jamais la thèse du suicide se confirme, est-ce que nous devrons quand même poursuivre l’enquête, commissaire ? – J’espère bien que non ! s’emporta Wilkinson. On refilera le bébé aux collègues de la territoriale, et basta. Comme si on n’avait pas d’autres chats à fouetter… Mais bon, pour ça, encore faudrait-il que le légiste nous confirme ce scénario. Qu’est-ce que fiche McGraw, mais qu’est-ce qu’il peut bien fiche ? ! Tandis que son supérieur s’obstinait à pester, Sweeney songea à vérifier une nouvelle hypothèse. Il retourna son club de golf, le tint à bout de bras, le manche tourné vers le visage, et il déclara : – Mmoui… Si je ne me trompe pas, le ministre avait la main droite sur la détente, alors que la gauche maintenait le canon. – Oui c’est ça, lui confirma McTirney, bien observé. Et alors ? – Alors s’il était droitier, la position des mains est naturelle et logique. En revanche, si jamais Lawless était gaucher, on pourrait… – Parce que tu penses vraiment, le coupa son coéquipier, que lorsqu’un mec se fait sauter la cervelle, il fait attention à tenir son flingue « logiquement » ? Eh Sweeney, se moqua-t-il, que la position des mains soit inversée ou non, ça ne change rien. Dès que McGraw nous aura confirmé la présence de poudre sur les doigts de Lawless, pour moi l’affaire sera pliée. C’est aussi simple que ça. – Avec toi, tout est toujours simple… parut lui reprocher le jeune inspecteur. – Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? protesta McTirney. – Rien, je n’ai rien dit, se défaussa Sweeney… Et puis, reprit-il, cette arme, c’est quand même bizarre, non ? – Quoi encore ? intervint cette fois Wilkinson. – Ben oui, insista le barbu. Je n’ai pas rêvé : c’était bien un G3, là, dans la chambre. Un fusil de guerre de calibre 7,62. Où est-ce qu’un ministre – de l’éducation et des sciences en plus – a bien pu se procurer une telle pétoire ? Même si Lawless avait servi dans l’armée, je doute qu’on lui ait offert une telle « guitare » en guise de cadeau de départ, le chargeur et les cartouches en sus. Non, l’origine de cette arme pose problème. Confronté aux doutes inattendus – et justifiés – du jeune Sweeney, le commissaire Wilkinson sentit monter en lui une sourde colère. Par chance, la porte de l’appartement s’ouvrit au même instant, et le docteur McGraw fit enfin son apparition. – Ah, toubib ! se réjouit Wilkinson. C’est par là. Venez, je vous montre. En voyant s’éloigner son supérieur, McTirney ne put s’empêcher d’adresser un sourire à son coéquipier : Toi, mon jeune ami, songea-t-il, sans même t’en rendre compte, tu viens d’échapper à une remontée de bretelles « façon Wilkinson » dont tu te serais souvenu longtemps. – Sacré veinard… murmura-t-il. Le jeune Écossais dévisagea son collègue sans comprendre. * Sweeney avala une dernière gorgée de thé, puis il reposa son mug au milieu des dossiers éparpillés sur son bureau. Depuis qu’Ilona avait emménagé dans son appartement de George Street, l’incitant à régler certains problèmes de rangement qu’il croyait insolubles, il semblait que le désordre l’avait pourtant poursuivi et, finalement, trouvé refuge sur sa table de la criminelle.
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