Chapitre 1

534 Mots
Chapitre 1Ils étaient allongés à même le sol, dans l’angle le plus éloigné de l’unique fenêtre que comportait la pièce, les yeux clos. L’homme et la femme semblaient profondément endormis, bien que leur respiration fût saccadée, comme celle d’un couple adultère après une ardente rencontre trop longtemps différée. Debout, le troisième occupant du vaste bureau faisait d’incessants allers-retours entre la porte et la fenêtre, se gardant manifestement de placer sa silhouette dans l’embrasure de l’une ou de l’autre. Ses gestes étaient nerveux, désordonnés. La fenêtre était régulièrement balayée par des lueurs jaunes et bleues, mimant les lampes stroboscopiques des boîtes de nuit, à un rythme beaucoup plus lent toutefois que celles qui sévissent dans les night-clubs, décomposant les mouvements des danseurs les plus frénétiques. Le couple sentait mauvais, l’un d’entre eux avait dû s’oublier. L’homme ? La femme ? Les deux peut-être. Les pseudo-amants se cramponnaient l’un à l’autre, comme de vieux complices, eux qui peut-être ne s’étaient jamais fait la moindre papouille jusqu’à la veille encore. Seules les circonstances exceptionnelles devaient rendre acceptable à leurs yeux l’impudeur totale brusquement créée ce matin-là, brisant net les codes de bonne conduite apparente qui sont d’ordinaire l’apanage affirmé des cadres dirigeants. De nouveau, une voix – qui lui était à l’évidence familière – résonna, accentuant aussitôt la tension de l’homme debout, que traduisait un soliloque ininterrompu, indéchiffrable, constitué d’une litanie de mots rageurs ou d’onomatopées, chaque fois réamorcée par l’activation du puissant mégaphone extérieur. — Soyez raisonnable, sortez ! Ne vous entêtez pas, vous faites prendre des risques à tout le monde. Allons, ça ne vous ressemble pas, évitons un drame ! — La ferme, Gardiola ! Tu me fatigues. Où est le préfet ? Je t’ai déjà informé que je ne parlerai plus qu’avec lui ! Il faut te le dire comment ? — Il arrive ! Restez calme. Tout va rentrer dans l’ordre. Surtout pas de violence, pensez à votre famille. — Je m’en fiche de tes raisonnements. Je n’ai plus de famille, plus rien à perdre ! Et puis zut ! Ne cherche plus à établir le contact, tout cela te dépasse ! — D’accord, d’accord, mais ne perdez pas votre sang-froid, et pas de violence, hein ? Nous sommes d’accord là-dessus ? Se détournant, l’homme jeta un brusque regard vers le couple gisant sur le sol. Immédiatement, le sommeil factice parut plus profond. Le gardien avait pourtant saisi le regard subreptice de la femme. Il fit deux pas déterminés vers eux, les menaçant à nouveau – sans un mot, à quoi bon ? – de son arme préhistorique. Devant la notable accélération de leur respiration, il tourna les talons, rassuré, puis reposa l’engin contre le mur, au cas où… Son mouvement pendulaire entre porte et fenêtre avait à peine repris que le verre de celle-ci vola en éclats, fracassé par un objet étrange que l’homme n’eut pas le loisir d’observer plus avant. Il aurait su alors qu’il s’agissait de matériel de professionnels rompus à l’exercice. Le préfet devait être arrivé sur les lieux… La grenade avait deux fonctions : étourdissante et aveuglante. Elle fit son office : titubant, l’homme se déplaça à tâtons, prenant appui sur le mur pour contrer la soudaine privation de ses sens. C’est de la porte qu’il pressentait le plus grand danger. Il se dirigea donc vers elle. Il perçut de façon lointaine, ouatée, le coup de bélier qu’elle venait de subir avant de s’aplatir sur le sol, d’un bloc. À moitié halluciné – mais toujours debout –, l’homme vit entrer une créature monstrueuse : il ressentit aussitôt une violente douleur au niveau du thorax, comme une décharge électrique. Il se retrouva soudainement paralysé, groggy. Ce fut sa dernière perception avant de perdre connaissance.
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