Chapitre 2

930 Mots
Chapitre 2Denis interrompit ses mouvements pour ne pas troubler la rencontre, étonné de la surprendre à découvert devant sa grotte, si indifférente à sa présence, s’exposant, immobile, à une observation aussi rare que minutieuse. Au-dessus de ses yeux oscillaient deux petites antennes arborescentes, sensibles aux moindres variations de pression. La peau de la bête, d’un rouge éclatant, était ponctuée de lambeaux de chair proéminents. Ses puissantes nageoires profitaient du repos, prêtes cependant à la propulser brusquement. Sur ses opercules comme à l’extrémité de ses nageoires bombait le renflement d’épines venimeuses, des aiguillons qui lui valent son surnom de scorpion des mers. Avant qu’enfin lassée la rascasse ne détale en une accélération imparable, il eut encore le temps de voir sa gueule énorme et puissante, complément d’une panoplie œuvrant à sa mauvaise réputation. Sauf pour les gourmets qui savent, derrière les apparences, trouver à la bestiole d’autres qualités… Nous étions en janvier ; Denis effectuait sa première visite depuis la venue improbable avec Zita – sa sœur –, quelques semaines auparavant. En cette journée d’hiver lumineuse et froide, l’eau se montrait translucide. Il reprit lentement sa progression sur la pente douce par de petits battements de palmes, afin de ne pas troubler la quiétude des lieux, de nouveau attentif aux autres membres de la colonie qui peuplait le roc familier. Les coiffes ébouriffées d’anémones de mer s’incurvaient au gré du courant, tachetant de rose la roche sombre. Au loin, sur une courte langue sableuse, lambinait un bernard-l’ermite chargé du dernier lourd fardeau qu’il avait pris en affection. Il laissait sur son passage une trace zigzagante, comme une hésitation permanente. Une astérie à gros piquants se glissait elle aussi sur la pente. Imperceptiblement, mais avec une volonté inébranlable, l’étoile cheminait à n’en pas douter vers une nouvelle proie. Des boudins de mer ponctuaient, de-ci de-là, les vastes étendues de sable fin situées plus en contrebas. Le fond clair créait ainsi une rupture nette avec les masses trapues du massif de pierre, royaume des oursins violets et des patelles bleues. Prenant appui sur une aspérité de la roche, le promeneur s’offrit une nouvelle pause, puis leva les yeux vers la surface. La limite de l’eau marquait une frontière que le regard ne pouvait franchir à cette distance. Il songea que ce devait être approximativement à l’aplomb de la zone qu’il parcourait dans l’instant qu’ils avaient officié avec Zita. Il dodelina de la tête. Le mouvement libéra dans son dos une poche d’air prisonnière de sa combinaison de néoprène. Elle glissa le long de sa colonne pour s’échapper et rejoindre le cortège discontinu des bulles rejetées par les tubulures de son détendeur. Un instant distrait par le changement de température sur sa peau, Denis ramena ses pensées à la visite précédente : tous les deux, frère et sœur, semeurs silencieux et visages graves. Durant toute la cérémonie, ils avaient soigneusement évité de croiser leurs regards, plongeant tour à tour la main dans le coffre de bois posé sur le plat-bord de leur embarcation, s’excusant parfois – quand leurs peaux se frôlaient –, comme gênés d’une proximité qui n’avait pourtant rien d’incongru. Ils avaient ainsi projeté à la volée devant eux – dans une alternance appliquée – de pleines poignées de l’urne jusqu’à épuiser son contenu. Durant toute la manœuvre, le scénario s’était répété à l’identique : la pluie crayeuse troublait d’abord la surface lisse de la mer, puis les semailles entamaient leur descente, les grains les plus gros traçant le chemin, suivis d’un panache blanc et trouble qui les escortait vers le fond. Enfin, dans un ultime mouvement, leurs mains avaient exploré une urne devenue vide. Comme libérés de leur pudeur par l’absence de témoin, ils avaient alors accepté la rencontre. Après quelques minutes d’une lente dérive à la surface, ils avaient, toujours mutiques, pris le chemin du retour vers le port. Du pied de la roche où il stationnait, Denis se mit à imaginer les hôtes habituels du roc, intrigués d’observer cette pluie nacrée inattendue, suivie de peu à chaque ondée par un voile laiteux qui la prolongeait jusqu’à l’arrivée de nouvelles particules solides. Étrange mélange qui venait alors en vagues rapprochées perturber la quiétude translucide des lieux. Il avait cette fois jeté l’ancre à bonne distance avant de se mettre à l’eau. Il voulait prendre le temps de déambuler entre les reliefs sous-marins comme on circule dans les allées d’un cimetière, pour se préparer aux retrouvailles, pour réfléchir à ce que l’on va se dire, aux pensées que l’on va déposer sur le granit. Il prévoyait une réserve d’air d’une heure au maximum. Il lui faudrait y être attentif. Il se remit en mouvement lentement, progressant alors à la seule force des bras, puis acheva de contourner le grand massif rocheux dont il avait atteint le socle blanc. À quelques brasses de lui se dressait un éperon proéminent, zébré de failles parallèles horizontales et sombres. Sur le bord de l’une d’elles, un poulpe veillait à l’entrée, les fentes de ses pupilles déjà rétrécies par la lueur du petit jour, son tube respiratoire animé du gonflement régulier et serein de l’animal repu de sa chasse nocturne. Sous le promontoire s’ouvrait la gueule d’une caverne où un homme aurait pu engager le buste sans en atteindre le fond. En d’autres temps, un mérou de belle taille y aurait certainement établi son repaire. Prenant appui sur le bloc, Denis scruta rapidement l’entrée de la grotte. Il n’aperçut qu’un sar tambour effrayé par les bulles gazouillantes qui fusaient latéralement de son scaphandre pour s’élancer vers la surface en prenant de l’ampleur. Le poisson se fondit dare-dare dans la pénombre salvatrice. Chemin faisant, la présence du plongeur avait aussi dérangé deux spirographes accrochés à la paroi, aussitôt retranchés dans leurs tubes protecteurs qui figuraient des vases filiformes qu’on aurait installés au pied d’une stèle. Denis eut une intuition soudaine et définitive : le vieux et les courants s’étaient mis d’accord, les cendres qu’ils avaient répandues avec Zita depuis le bateau avaient abouti à l’entrée de cette caverne. Il savait dorénavant où rendre visite à son père.
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