Chapitre 3Le bateau faisait route au nord-est, guidé par la balise nettement visible depuis quelques minutes. Une douce matinée s’était annoncée dès les premières lueurs du jour. Pas un souffle de vent dans un air limpide de fin d’hiver. La tramontane s’autorisait un rare congé. Un temps idéal pour amener les filles jusqu’aux récifs du roc de Torreilles. Malgré l’heure indue à laquelle avait retenti l’appel de leur grand-père, elles s’étaient levées sans rechigner, et rêvassaient maintenant, fièrement installées sur la plage avant de l’Antares qui filait tranquillement ses douze nœuds.
La mer était d’huile. Ils avaient quitté le port alors que le soleil émergeait à peine sur l’horizon. Après quelques encablures, Denis coupa le contact pour éviter que le grondement du diesel ne gâche la somptueuse salutation qui ponctuait leurs sorties en mer tôt le matin. Une fois franchie la digue sud du port, la halte constituait un rituel qui émerveillait autant ses petites-filles – « mes deux princesses », comme il les appelait volontiers – que Denis lui-même. En cet instant, quand le disque ardent commençait à apparaître, lui revenait la conscience – en le voyant croître si rapidement malgré la distance – de la vitesse vertigineuse à laquelle notre bonne vieille Terre tourne autour de son maître, lui qui rend possible – ou peut anéantir – toute vie qu’elle porte. Avant qu’il ne décolle complètement de l’horizon, l’astre sembla quelques instants laisser son double, reflet sur la mer étale, à une indécision entre le ciel et l’eau. Il se décida enfin, gratifiant l’équipage, comme à son habitude, d’un rai incandescent propagé par les flots apaisés. Tous à bord détournèrent alors le regard en signe de respect et de soumission.
Denis mit le contact, puis orienta le bateau, cap au 70. Le moteur Perkins reprit son ronronnement régulier et rassurant de tracteur de la mer. Dans le prolongement du sillon laissé par les quatre-vingts chevaux, le Canigou, massif fétiche de la Catalogne française, dominait l’horizon. Les vieux du pays affirmaient que les soirs où il baignait dans un halo rougeoyant annonçaient l’imminence d’un coup de vent. Son sommet, encore bien enneigé, se détachait de l’azur du ciel. On distinguait nettement à ses côtés la ligne de crête des Pyrénées qui, vers l’ouest, disparaissait après le pic des Tres Estelles. Sur sa gauche, la pente perdait rapidement de la vigueur, puis le piémont poursuivait sa lente déclinaison vers la mer. À intervalles réguliers se dressaient les vestiges intacts des tours de guet qui autrefois surveillaient l’arrivée d’envahisseurs venus du sud – espagnols ou maures –, un brasier toujours prêt à être allumé pour donner l’alerte. Le relief marquait ensuite un ultime et minuscule soubresaut, signature du grand sémaphore du cap Béar, dont les courants capricieux et puissants suscitaient la crainte des marins.
Les filles migrèrent ostensiblement vers la plage arrière de l’Antares, déjà prêtes à ferrailler. La joute qui allait commencer était le thème de nombreuses chicanes au sein de l’équipage. Dans la famille Farenc, on ne plaisantait pas avec les choses sérieuses, la pêche en faisait partie !
Denis baissa les gaz. Ils étaient alors à quelques encablures du récif. Par habitude, il surveilla la profondeur sur le sondeur, mais il aurait pu se diriger les yeux fermés, au seul bruit de la mer sur les roches émergentes qui avaient eu raison de tant de navires, petits et grands. Bien des années auparavant, après qu’un pinardier rentrant d’Afrique du Nord par gros temps, sa coque mutilée par les roches, eut répandu alentour son chargement de rouge de Mascara, on avait installé une bouée, remplacée depuis par une tourelle métallique dont les pieds étaient solidement arrimés à une dalle de béton. Le feu clignotant qui la couronnait s’activait du coucher au lever du soleil. Par habitude, en ces terres où règne sans beaucoup de partage la tramontane soufflant du nord-ouest, le grand-père se positionna au sud du massif sous-marin, à une vingtaine de mètres des premiers écueils dangereux. Ainsi, en cas de brusque accès de colère, le versatile vent dominant éloignerait l’embarcation des roches aux arêtes vives.
— Regardez, Rick vient de se percher ! cria Jeanne.
En effet, un goéland de belle taille s’était posé sur la balise qui surplombait le roc. Il déploya un court instant ses ailes dont on aperçut les pointes sombres, comme pour signaler son arrivée à l’assistance, à la façon d’un cormoran qui sèche ses plumes au vent après un plongeon. Mais là s’arrêtait la comparaison… L’histoire de Rick était une invention du vieux, à l’époque encore récente où, ensemble, Denis et lui cotoyaient les lieux avec les filles. Ainsi avait-il surnommé le goéland qui fréquentait assidûment la balise, par déformation du prénom de son principal rival de l’amicale de Sainte-Marie, Éric, avec lequel il se livrait à une joute implacable pour le statut du meilleur pêcheur de l’association. Le père de Denis avait donc inventé, à destination de Jeanne et de Rose, ses arrière-petites-filles, l’une des histoires burlesques dont il avait le goût, avec, il faut en convenir, un gros succès. Le volatile était gras, rond comme l’une des barriques que le vieux fabriquait autrefois, devenu quasiment incapable de décoller depuis le niveau de la mer. La balise lui fournirait, au moment de partir, une aide bienvenue pour reprendre les airs… À terre, Éric – le rival – avait une morphologie qui souffrait la comparaison, ce que précisément le père mettait en parallèle. Selon la fable donc, l’un et l’autre, le mammifère et l’oiseau, étaient piètres pêcheurs et, du coup, avaient développé un goût commun et immodéré pour les pâtisseries, proies plus faciles d’accès. Louis – le père de Denis – mimait alors le goéland survolant les poubelles des grandes surfaces, pendant qu’à l’intérieur, affirmait-il, Éric – son concurrent – sillonnait les rayons avec un caddy bientôt débordant de gâteaux dont les invendus finiraient peu après dans le jabot du volatile quasi éponyme… Rires du jeune public garantis. De retour au port, Denis redoutait toujours que l’une des filles ne commette un impair en croisant l’original après avoir côtoyé, en mer, la doublure du scénario factice.
Moitié par jeu, moitié guidée par l’envie réelle de montrer son empressement à en découdre, Rose dégaina la première, extirpant du sac en osier ancestral une palangrotte qui paraissait plus vieille que le capitaine. En liège naturel, s’il vous plaît ! Même les producteurs de certains champagnes avaient renoncé de longue date à ce luxe. Cela faisait belle lurette que peler l’écorce des chênes sur les collines du bassin méditerranéen n’était plus de mise. Trop peu rentable, ou peut-être parce qu’au gré des incendies de forêts, le pin et l’eucalyptus avaient supplanté les hôtes traditionnels des forêts locales, paresseux de la croissance rapide ! Des générations de paysans pauvres – français, italiens ou espagnols – avaient pourtant su tirer parti des arbres autochtones. Le chêne-liège pour sa robe, le chêne vert pour son bois, l’arbousier pour ses fruits avaient aidé nombre de familles modestes à tenir bon, les années de disette, dans la France encore largement agricole du début du XXe siècle. Mais ces temps étaient lointains déjà. Sur les rives de la Méditerranée comme dans le silence de ses eaux, bien des choses avaient changé depuis l’époque où le liège était roi. Le rouge de Mascara n’arrivait plus d’Algérie pour faire le bonheur des dockers et des négociants en vin qu’hébergeaient autrefois les ports opulents et affairés de Sète et de Port-Vendres ; les criées locales ne résonnaient plus des heures durant du décompte incompréhensible et monotone des enchères faites au retour de chalutiers devenus rares et presque stériles. Seule une poignée de transporteurs chargeait prestement chaque soir les quelques casiers de poissons de plus en plus petits, déjà préemptés par radio, avant même l’amarrage des navires sur les appontements.
Aiguillonnée, Jeanne sortit à son tour une ligne de fond du panier, lovée sur sa palette de liège, saisissant de sa main libre la boîte qui contenait les amorces pour appâter, dans une ruse destinée à bloquer sa jeune sœur dans l’avance qu’elle croyait avoir prise. Le ton était donné, la compétition serait une nouvelle fois sans concession. Malheur aux vaincus ! Car le soir à la veillée ils subiraient les commentaires narquois de l’éphémère champion de la journée, dont le titre serait remis en jeu dès la sortie suivante. Celui d’un concours où les premiers prix s’appelaient tendresse et bouillabaisse…