Chapitre 4Il flottait une discrète odeur de malaïgue, témoin du manque d’oxygène de l’eau des étangs tout proches. L’anoxie s’accompagnait d’une prolifération d’algues dont les effluves deviendraient incommodantes durant l’été, refoulant une partie des touristes venus flâner dans le village. Les deux amis étaient attablés au bord du canal, colonne vertébrale du petit port de Marseillan, à la terrasse de l’un des nombreux bistrots installés sur les quais désertés par les armateurs. Sans même se concerter, ils s’étaient assis au plus près des grandes barques aux couleurs vives, qui participaient du souvenir vivace d’une enfance partagée dès leur plus jeune âge. Denis achevait à Marseillan ce qu’il pensait être l’une de ses dernières courtes incursions, destinée à signer chez le notaire les actes relatifs à la succession de Louis. Ses frères et sœur avaient, aussitôt après la rencontre, pris le chemin du retour. Denis était morose. Pas certain de les revoir jamais. La présence de Vincent, comme l’évocation des joutes nautiques mettant en scène les lourdes barques de bois, ravivaient les remémorations joyeuses des fêtes de la Saint-Louis. Debout sur les tintaines – petites plates-formes dominant la proue des bateaux –, les jouteurs, armés de longues lances et de pavois, se heurtaient au cours d’un affrontement qui voyait se croiser deux navires lancés à pleine vitesse par des rameurs vigoureux. Réminiscence locale des tournois chevaleresques d’antan, le jeu consistait à faire chuter à l’eau, depuis sa tourelle, le lancier adverse, immédiatement sanctionné par les rires sonores des spectateurs, dont Vincent et Denis composaient alors un public assidu, se promettant d’être un jour les preux chevaliers ainsi mis à l’honneur.
— Tu as déjà pensé à te remettre en couple ?
Comme le font souvent les gens réservés, Vincent avait l’art d’aborder les sujets intimes avec une certaine brusquerie.
Denis prit le temps de formuler sa réponse.
— Oui, mais pour aboutir à la conviction que ce n’est pas un projet qui me concerne.
— Par respect pour la mémoire de Catherine ?
— Pas vraiment. Nous avons largement eu l’occasion d’aborder cette question avec elle. C’était même devenu une quasi-obsession de sa part avant que je ne finisse par mettre le holà à nos discussions à ce sujet. Elle n’avait de cesse que de m’encourager à ne pas rester seul…
— Au moins as-tu pu en discuter clairement avec elle, avant d’être veuf…
— Si l’on veut. Je lui étais reconnaissant de vouloir clairement me donner son sentiment, mais à chaque fois j’y voyais un aveu de sa fragilité, de l’absence de tout espoir. Je ressentais une gêne à évoquer l’avenir sans elle.
— Comme l’aveu d’une possible trahison…
— Oui. Une façon de lui être infidèle, déjà, à un moment où elle était tellement fragile. Comment me projeter dans l’avenir, en sa présence, à un moment où le sien se comptait en semaines ? Je n’y arrivais juste pas.
Vincent marqua une pause, laissant à Denis le loisir de poursuivre son raisonnement.
— Mais maintenant le scénario n’est plus le même…
— Oui, en effet… Ce n’est plus son jugement ou ses angoisses que je crains.
Vincent et Odile n’avaient pas eu d’enfants. Denis ne voulait pas que la suite de sa réponse blesse son ami.
— Je n’ai pas changé d’avis. Le sujet n’est pas d’actualité. Mais les raisons sont de nature différente…
Le silence retomba. Denis se concentrait manifestement sur la suite, pesant ses mots :
— Ma priorité est ailleurs, auprès de mes proches. Je veux en profiter à fond ; le reste, je m’en fiche, c’est secondaire. Franchement, tout ce qui me remue les tripes aujourd’hui, ce sont mes princesses, leur mère, et vous les copains dont tu fais partie. Quant à la bagatelle, je ne te fais pas un dessin : un âge pour chaque chose, ça n’est plus une motivation suffisante…
Il décocha un sourire complice à Vincent, qui le lui rendit : l’un et l’autre avait suffisamment écumé les bals et les fêtes de village, de Marseillan à Sète, pour que cette évocation ne réactive les souvenirs de leurs amours de jeunesse. Tantôt rivaux, tantôt successeurs, tantôt partageurs… Ils formaient alors un tandem hardi : Denis le stratège, et Vincent le beau gosse aux allures effarouchées, mais d’une efficacité redoutable. Denis reprit la parole :
— Tu t’imagines ? Risquer de me faire chier au quotidien avec une compagne qui ne comprendrait pas que je sois tous les jours en mer ? Ou que je me rende totalement disponible pour accueillir mes petites-filles quand elles viennent de Toulouse ? Ou pour Oriane quand elle a besoin d’aide ? Non, merci ! Libre, je veux être totalement libre de mes choix, sans négociation, sans entrave dans mes décisions.
Vincent, en entendant prononcer le nom d’Oriane, s’en voulut un instant d’avoir enclenché la discussion. Il redouta qu’à nouveau Denis ne s’engage sur le thème du « mal étrange » que semblaient partager les filles chez les Farenc.
Ce ne fut pas le cas. Déjà Denis lui renvoyait la balle :
— Et toi, si tu me poses la question, c’est que tu as une idée en tête, ou je me trompe ?
— Non, tu te trompes.
— Allons, tu as rencontré quelqu’un ! Tu me ferais des cachotteries ? Après tant d’années ?
— Pas du tout. Il y a quelques semaines à peine que je me suis, pour la première fois, questionné sérieusement à ce sujet. Jusqu’alors, c’était le vide sur tout ce qui concerne demain.
Cette fois, c’est lui qui semblait peser ses mots.
Mais il fallait à Denis plus qu’une hésitation apparente de son ami pour renoncer à l’interpellation faussement indiscrète. Les conversations suscitées par Vincent n’étaient jamais anodines ; il avait une idée en tête, un poids à partager. Denis poursuivit l’amicale et taquine offensive :
— Tu vas donc condescendre à me dire où tu en es de tes réflexions ?
— Ne sois pas chiant, je ne vais condescendre à rien du tout. Je suis arrivé à la même conclusion que toi…
« En tout cas, pas pour les mêmes raisons », se retint de dire Denis. Il préféra laisser à Vincent le soin d’expliciter sa propre posture.
— Non, quoi qu’il arrive, je ne chercherai pas à « refaire ma vie », selon la formule consacrée.
Il marqua un long silence. Denis savait qu’il hésitait à poursuivre, ou qu’il prenait son élan avant de lui balancer le pourquoi du comment…
— Vieillir et déchoir avec quelqu’un requiert une vraie intimité.
— Tu peux encore la construire…
— Justement non, c’est précisément le contraire. Accepter la dégradation des corps, la déliquescence de l’esprit d’un conjoint, suppose de la tendresse, de la bienveillance, un amour fort…
— Certes, mais où veux-tu en venir ?
— Je n’ai plus le temps de bâtir cela. Avec qui que ce soit. J’agirai donc en conséquence…
Denis s’abstint de réagir cette fois. Il pensa à Catherine durant ses derniers mois, et combien son image pouvait avoir alimenté le propos de son ami d’enfance ; il se promit fugacement de rester attentif au devenir de Vincent, aussi longtemps qu’il en aurait la force… et le discernement.
Durant la nuit qui suivit, une nouvelle fois partagée avec son insomnie – seule compagne qu’il s’était déclaré prêt à accueillir dorénavant dans son lit –, la conversation le rattrapa. Les deux amis avaient abouti au même constat : avec l’âge s’installait insidieusement une incapacité fondamentale à accorder sa confiance à une nouvelle compagne. Comme si, l’un et l’autre, sur le qui-vive, retenaient de leur veuvage la seule vision d’un abandon des épouses disparues. Il s’endormit sur l’idée que leur jugement commun, péremptoire, mériterait un nouvel examen.