2Place Stanislas, 8 h 45.
Monsieur Bertin, loden gris fer, la cinquantaine poivre et sel, franchit le portail de l’hôtel de ville. Il escalada les marches de pierre usées par le temps d’un pas alerte et traversa la salle au premier étage qui menait à son bureau, balançant les bras comme un marcheur sur le point de remporter le Paris-Strasbourg. En souvenir de son passé d’athlète, brillant, paraît-il.
Comme tous les matins, un air chagrin se lisait sur sa face ronde et faussement débonnaire. Il estimait que cette expression convenait à son rôle de maire responsable et à sa situation de veuf inconsolable.
Les oreilles, qu’il avait grandes, étaient rougies par le froid, le nez, qu’il avait court, était violet, ses lunettes embuées. Au passage, il remarqua que la plupart des machines à écrire dormaient encore sous leur plastique protecteur. Personne n’était jamais à l’heure. Bertin toussa bruyamment et claqua la porte de son bureau.
On frappa au bout d’un quart d’heure. Une jeune femme blonde d’une trentaine d’années entra nonchalamment. Mi-sophistiquée, mi-vulgaire, la poitrine menue, une culotte de cheval mise en valeur dans un jean noir très moulant.
— Bonjour monsieur le maire, dit-elle d’un ton affecté, voici les journaux et le courrier.
— Bonjour, viens, ferme la porte, dit Bertin, approche-toi.
— Monsieur, je vous prie à nouveau de ne pas me tutoyer !
— Catherine ! Laisse tomber tes grands airs, bon sang. Crois-moi, à ton âge il faut profiter de la vie, des occasions.
Bertin s’agita sur son fauteuil en une sorte de c**t qu’il voulait suggestif et toussa à plusieurs reprises.
— Tu n’étais pas si farouche, au début.
La jeune femme rougit, observa le maire un instant, posa les journaux et le courrier sur le bureau et sortit avec une moue méprisante. Bertin suivit des yeux la culotte de cheval serrée dans le jean et soupira. Une minute plus tard, il aboyait dans l’interphone.
— Catherine, appelez-moi Schoss. Immédiatement. Vous avez lu le journal ?
— Oui monsieur le maire, non monsieur le maire, je ne lis jamais le journal.
— Idiote, fit Bertin en coupant l’interphone.
La mine affligée, il relut l’article qui s’étalait sur six colonnes en page locale du Courrier Lorrain « Nouvelle tour en perspective à Nancy » disait le titre, « Va-t-on défigurer définitivement la capitale lorraine ? » s’interrogeait le sous-titre.
L’auteur de l’article croyait savoir de source bien informée que la municipalité envisageait la construction d’une tour comparable à celles de la Défense à Paris, c’est-à-dire encore plus haute et plus sinistre que la récente tour Thiers édifiée place de la gare. La nouvelle construction s’élèverait, qui plus est, en plein cœur de la vieille ville, quartier que l’on croyait protégé jusqu’à présent mais qu’apparemment la municipalité avait décidé de sacrifier à son appétit de béton. Cette tour abriterait des activités tertiaires et un centre commercial, pour redonner vie, soi-disant, au vieux Nancy. Quand on sait, poursuivait l’article, le peu de succès commercial que connaît la tour Thiers, toujours à moitié vide, au regard de l’aberration esthétique qu’elle représente, on se demande à quoi pensent les responsables. Souhaitons que les associations ayant à cœur la protection de l’environnement réagissent comme il convient. Etc., etc.
Bertin toussa. Un tic qu’il avait de tousser sans arrêt et qui agaçait tout le monde. Il décrocha le téléphone dès qu’il sonna.
— Vous avez Schoss, dit Catherine.
— Allo Schoss. Oui bonjour. Dites-moi Schoss. Oui ça va, merci. Dites-moi, je suis désagréablement surpris que vous ayez laissé passer cet article sur la tour « ville vieille ». Comment ?
Le maire toussait à chaque pause.
— Les ordres de Paris. Comment ça les ordres de Paris, s’étrangla-t-il. Ils savent très bien qu’à dix mois des municipales c’est dangereux. Comment ? Me faire peur. Je ne suis pas assez souple. Plus assez souple. Écoutez, on va voir ça au prochain congrès, c’est moi qui vous le dis. En attendant, il faut savoir si vous êtes avec moi ou contre moi. Démentez. Débrouillez-vous. Moi je bloque tout. Il n’y aura rien avant les élections. Je compte sur vous Schoss.
Bertin raccrocha rageusement, manquant de peu d’écrabouiller le combiné.
Dans son bureau vitré au dix-huitième étage de la tour Thiers, Schoss ricana. Le Courrier Lorrain dont il était le PDG et le propriétaire avait le monopole de l’information dans la région. Autant dire qu’il faisait la pluie et le beau temps en politique et qu’il fallait compter avec lui. En haut lieu, en tout cas, on comptait sur lui.
Schoss s’épongea le visage avec une vraie serviette de bain. Il en avait toujours une à portée de la main. En plein hiver, il faisait plus 35 degrés à l’étage. Ces putains de baies vitrées ne s’ouvraient pas. La climatisation ? déficiente. Inexistante. Un four.
— De toute façon, Bertin est liquidé, grogna-t-il. Ils vont pousser Moulon. Bien fait, ça lui apprendra à vouloir construire des tours infernales.