3Patrick regarda sa montre. Midi cinq. Le jour filtrait par les interstices des persiennes, pâle, décourageant. La température dans la chambre avoisinait zéro degré. Le feu dans la cheminée c’est sympathique mais question calories ça laisse à désirer. Patrick se recroquevilla au fond du lit sous les couvertures entassées.
La pièce était pratiquement vide. Elle comportait pour tout mobilier le matelas à même le plancher sur lequel le jeune musicien dormait et un grand miroir juste en face, en prévision de futures figures érotiques. C’est ce qu’il s’était dit en l’installant.
Patrick soupira, roula sur le côté et remonta les genoux contre la poitrine. Il sommeilla encore quelques minutes puis il se réveilla brutalement, couvert de sueur, mal à l’aise. D’un geste, il rabattit les couvertures et jaillit nu hors du lit. Il enfila prestement le vieux peignoir de laine des Pyrénées qui gisait sur le sol et courut vers la salle de bains. Au passage, il ramassa le transistor au milieu du couloir. C’était trop tard pour les informations sur Radio-Nord-Est. Sur RTL et Europe1, Bellemare et Drucker jouaient au camelot.
Il s’habilla rapidement, jeans et col roulé. La salle de bains, éclairée par une large lucarne, était de bonnes dimensions. La baignoire et le bidet regorgeaient de linge sale.
Le jeune homme passa une main dans ses cheveux noirs hirsutes. Impossible de les discipliner. Il examina son visage anguleux mangé par la barbe dans le miroir au-dessus du lavabo. Il inspecta ses dents et sourit à son image. Tout compte fait, il ne paraissait pas ses trente et un ans. Patrick enfila son blouson et sortit. Il arriverait à temps au restaurant universitaire, rue Gustave Simon.
En débouchant du jardin, Patrick perçut les bruits d’une agitation anormale en bas de la rue. Puis dans le lointain, la sirène des pompiers. Une estafette de la police stationnait à côté de sa 3CV, un groupe de curieux bouchait la rue. Le musicien sentit son estomac se nouer. Lui qui fumait peu désira violemment une cigarette. Il attendit un instant devant la grille entrouverte puis se jeta sur le trottoir. Tournant le dos à la foule, il remonta la rue à grands pas. Une main allait se poser sur son épaule et l’arrêter. Patrick commença à courir, à petites foulées puis de plus en plus vite.
Il mit un siècle pour atteindre le carrefour et disparaître à droite pour faire le tour du pâté de maisons. Enfin, il rejoignit l’attroupement et se mêla prudemment aux badauds.
Ce n’était rien. Un homme en vêtements de travail geignait à terre à quelques centimètres de la 3CV, sa mobylette disloquée enfilée sous l’avant arrogant et à peine touché d’une CX brune. Deux agents de police procédaient au constat, un troisième faisait reculer les curieux.
— Circulez, allons circulez, les pompiers arrivent.
Dans l’estafette, un type blond vêtu d’un pardessus de cuir bordeaux faisait face à un flic qui notait ses déclarations. L’homme parlait avec beaucoup de gestes, une chevalière en or brillait à son doigt.
— C’est quand même malheureux, dit une femme corpulente dans la foule. Pourtant, il connaît bien la rue, c’est Monsieur Gerbier, il habite au 75. Mais non, il faut toujours qu’il roule vite. Il va toujours trop vite, alors voilà.
La femme se dégagea de l’attroupement et s’éloigna. Patrick fit de même.
À quelques mètres de l’entrée du restaurant universitaire, le jeune homme aborda Raoul, un grand adolescent à lunettes, tifs en bataille et pantalons trop courts.
— T’as pas un ticket de ru ?
— T’es chié, t’en as jamais.
Raoul extirpa un portefeuille crasseux de son anorak et tendit un ticket. Raoul Bardin dit Raoul, sympa mais toujours une forte odeur de transpiration sur lui et avec ça, la fâcheuse habitude de se coller à son interlocuteur. Patrick remercia et fila. Raoul suivit. Ils prirent la queue qui serpentait jusqu’au réfectoire sur vingt mètres. C’était l’heure creuse.
— Salut la Musique, lança Raoul au groupe de garçons qui les précédait de quelques têtes. Alors les contrats, ça vient ?
— Tu parles Charles ! Toujours rien, dit Philippe.
Philippe Lefort, une bonne tête d’orang-outang décontracté, un cheveu sur la langue de temps en temps, en cas d’émotion.
— On est toujours dans la m***e, sauf Le Pouche qui galère en variété. On a du pot qu’ils ne demandent plus les cartes d’étudiants pour entrer au ru. Comme ça, on peut bouffer quand même.
— Ouais, mais c’est dégueulasse, dit Charlie.
Charlie Raden, alias le trapu, une carrure de première ligne, la calvitie galopante, le regard incertain derrière ses lunettes de type sécu.
— Tu squattes toujours la baraque rue Saint-Michel ? fit-il à l’adresse de Patrick.
— Tu devrais le crier plus fort, tu crois pas ?
— Si ça continue, on va tous venir habiter chez toi. Hein, les gars, pourquoi on n’irait pas tous habiter chez lui ?
Le Pouche tourna une tête interrogative puis haussa les épaules. Cheveux blonds et courts, moustache à la Mexicaine, il flottait dans son parka gris en provenance probable d’une friperie bien connue des étudiants et des chômeurs.
À côté de lui, une fille, plutôt petite, bonne bouille, l’aborda. Patrick fut instantanément jaloux et se vengea sur Raden.
— T’es vraiment pas discret, fit-il en forçant sur l’ulcération, et puis, je suis même pas encore installé. D’ailleurs, il faut que je trouve un moyen de chauffage.
— Ouais mais c’est grand, non ? Il y a combien de pièces ? Patrick laissa passer deux étudiantes de plus d’un mètre quatre-vingts entre lui et Charlie avant d’avancer vers les plateaux du self. Manque de pot, Raden l’attendait au bout de la chaîne. Ils gagnèrent ensemble la table où Le Pouche, Lefort et Merlot étaient déjà installés. La petite grosse qui s’était manifestée dans la queue discutait avec les trois gars.
— C’est lui, fit Le Pouche, je te présente Véronique, dit-il à Patrick.
— Bonjour.
— Salut.
Elle tendit une main courte et décidée que le jeune homme serra distraitement.
— Elle cherche une piaule pour une semaine ou deux. Tu pourrais pas l’héberger chez toi ? Tu dois avoir assez de place ?
— Faut voir.
Patrick considéra la fille un moment. En fait, il perdit pied aussitôt devant les yeux bruns très vifs au fond des lunettes, qui le regardaient. Il n’aurait pu dire ce qu’il y avait autour (le nez minuscule, presque négroïde, les lèvres charnues, les cheveux bouclés courts), si ce n’est la poitrine ample de la demoiselle qui faisait plaisir à deviner sous le pull. Ça, il l’avait remarqué au premier coup d’œil en s’approchant de la table.
— Alors, quel est le verdict ?
Patrick rougit, le sentit et en fut plus rouge encore.
— Ok, d’accord mais il faudra apporter des couvertures et faire attention, je vous expliquerai.
— Des couvertures ! fit Le Pouche, tu parles Charles, tu lui tiendras chaud.
— Alors, elle, tu veux bien qu’elle vienne ! dit Raden
— Tu es musicien aussi ? demanda Véronique en souriant.
— Oui, contrebasse.
— On est tous muzicien, zézaya Philippe. Raoul zoue du sax alto, Le Pouche du ténor et de la flûte, Charlie de la baze et moi des caizes, drums, batteur quoi.
Il battait l’air de ses doigts sur un rythme imaginaire et faisait des exercices de poignets tout en parlant.
— Attention, on est muzicien et quelque choze d’autre. Hélas! Rien que la musique, ce serait trop beau. On est pion, m.a., maître auxiliaire quoi, ou çômeur la plupart du temps. On touche rien, on pointe juste pour la Sécu.
— Tiens, en voilà un autre de musicien, dit Le Pouche en faisant un signe de la main.
Gaubert arrivait. Boris Gaubert, petit et frêle, rien qu’un front dégarni dans une grande veste de velours élimée. Sax soprano et m.a. pour manger. Gaubert fonça sur Patrick, il clignait des yeux sans arrêt, signe chez lui d’une très grande contrariété.
— Salut, faut que je te voie.
— Pourquoi ?
— Tu pourrais me monter au CHU ? Mon père a eu un accident. Il s’est fait renverser par une voiture rue Saint-Michel.