4Le type blond s’acharna quelques minutes encore à essayer de pénétrer la femme tout à fait consentante sous lui puis retomba sur le côté, flasque, sans un mot.
Tout, dans la chambre, incitait pourtant à la luxure, au radada raffiné, mémorable. Tableaux polissons, lumière douce et magnétophone haut de gamme diffusant les râles d’amour exhalés par une poitrine noire grimpant à 33 tours tout droit vers l’extase sur une musique funky.
— Je ne t’en veux pas tu sais, dit la femme, je suis si contente que tu sois venu, mon grand loup.
— Te fous pas de moi ! J’arrive même plus à b****r, je suis un zéro. Un zéro.
— Mais je ne me moque pas de toi Christian. Je t’aime comme tu es, ça n’a pas d’importance, c’est vrai. Je ferai tout ce que tu veux. Tu vas voir, ça va s’arranger.
Tout en parlant d’une voix nasillarde, elle caressait son dos, ses épaules, ses bras. Elle se risqua vers l’aine. Il chassa sa main.
— Tu sais ce que tu vas faire ? dit-il soudain enthousiaste. J’ai une idée. Va chercher tes bijoux les plus beaux, ceux qui sont dans ton coffre. Cette fois tu vas jouir. Comme une folle !
Elle sourit et se leva. Elle était grande. Plus grande que lui. Brune. 40-41 ans. Plus vieille que lui. Les seins trop petits par rapport à ses hanches et ses fesses lourdes. Mais ses cuisses longues et musclées étaient magnifiques. Elle se tenait mal, sans grâce, gauchement appuyée contre la cloison.
— Je te plais ?
— T’es super !
Elle s’éloigna. Elle ne savait pas marcher non plus. Elle était vraiment tarte. Elle réapparut une minute plus tard, un coffret à la main qu’elle lui tendit.
— Ce que tu me fais faire, quand même !
La femme se recoucha.
— Laisse-toi aller maintenant, dit Christian en s’agenouillant à côté d’elle, je vais te faire mourir de plaisir.
— J’aime bien tout ce que tu me fais, c’est vrai.
Elle lui caressait les cuisses du bout des doigts. Le genre de caresse qui l’agaçait particulièrement. Il s’empara des brassières qui retenaient les doubles rideaux de l’alcôve et commença à lui attacher les chevilles et les poignets aux montants du lit.
— Je vais d’abord te ligoter, ce sera plus excitant.
La femme gesticula, écartelée, cuisses largement ouvertes.
— Non, pas les mains, s’il te plaît, pas les mains !
— Mais si, ce sera meilleur.
Lorsqu’elle fut solidement entravée, il eut une érection.
— Regarde, dit-il.
L’homme ouvrit le coffret et y pêcha une magnifique rivière de diamants qui accrochaient la lumière et scintillaient à l’infini. Il se l’enroula autour du s**e tendu. Il souriait, ses yeux bleus brillaient d’un éclat bizarre qui effraya la femme.
— Bon arrête maintenant. Je n’ai plus envie, Christian, détache-moi !
Patrick, Boris Gaubert et la blonde refroidie à l’arrière fonçaient pendant ce temps à bord de l’Ami 6 en direction du CHU de Brabois. En chemin, Boris avait voulu s’arrêter à tout prix pour téléphoner à l’hôpital et prendre des nouvelles. Il ne tenait plus. Le service de traumatologie l’avait rassuré. Son père avait repris connaissance. Il demeurait en observation par mesure de prudence. Apparemment, il souffrait d’un traumatisme crânien, un point c’est tout. Il pourrait sortir d’ici huit jours s’il n’y avait pas de complications.
— C’est terrible un truc pareil, dit Gaubert, déjà qu’il était paumé depuis que ma mère est morte. Il avait pas besoin de ça. Il est trop distrait, toujours en train de penser à autre chose. Il s’est fait couper le doigt dans une machine il y a deux mois, à l’usine.
Gaubert fumait cigarette sur cigarette. Du Samson. Il roulait le tabac, un coup de langue sur le papier et la clope se garait pile entre ses lèvres minces.
— Va pas si vite bon sang ! C’est pas la peine qu’on se casse le nez aussi.
— On est à peine à 80.
— La prochaine fois, j’amènerai mon petit frère. J’aime mieux venir seul d’abord, il est trop émotif.
— Tu fais chier avec ta famille. m***e, mais qu’est-ce que tu fous à habiter encore avec ton père et ton frère au treizième étage de ton HLM pourri !
Boris se tut, perplexe. Bien sûr, il avait déjà pensé prendre une piaule en ville mais il remettait toujours à plus tard.
— Écoute, dit Patrick, j’ai un cadavre dans la voiture. Faudrait que tu m’aides à m’en débarrasser.
Dans la chambre, la musique râlait toujours. La femme se débattait sur le lit, essayant de rompre ses liens. La transpiration perlait à son front et aux aisselles avec une odeur aigrelette.
Le type blond, à genoux entre ses jambes, souriait de ses efforts. Le viol auquel il procédait consistait à enfoncer des diamants de la taille d’une noix dans le vagin de la femme. Celle-ci faisait mine d’apprécier mais en fait elle trouvait le temps long et elle s’ennuyait.
L’homme la gifla alors à toute volée sur le visage et les seins à sa merci. Jusqu’à ce qu’elle le supplie d’arrêter. Il arbora aussitôt une fantastique érection.
Puis, le masque à nouveau imperturbable, comme s’il s’acquittait d’une tâche sans intérêt, il s’agenouilla de chaque côté de la poitrine, à califourchon sur la femme qu’il saisit par les cheveux et tira à lui.
— Prends tout ce que j’ai Christian, dit-elle en avalant ses larmes.
Rien que le son de sa voix pleurarde l’horripilait.
— Prends tout et va-t-en. Laisse-moi, Christian.
Lui ne répondit pas. Il saisit le nez de sa victime entre le pouce et l’index et le pinça. Hermétiquement. La femme ouvrit les lèvres et aspira.
Alors Christian cueillit de l’autre main une boule de geisha grosse comme un œuf au fond du coffret, celle qui servait habituellement à leurs jeux érotiques. Il la fit miroiter à la lumière. Puis il l’enfonça soudain dans la gorge de la femme
Elle étouffa aussitôt et secoua la tête dans tous les sens. Sa glotte s’affola comme un animal pris au piège, elle saillit et remonta sous la peau puis resta coincée. L’homme suivit les effets de l’asphyxie en les mimant, retenant sa respiration jusqu’à ce que le corps retombe mollement après quelques soubresauts.
Christian fut déçu de la voir mourir aussi vite, aussi facilement avec seulement d’indéchiffrables gargouillis, un râle discret et les yeux exorbités. Il se sentit frustré. Il lui prit le pouls. Elle était vraiment morte. Il s’aperçut qu’il avait éjaculé. Christian défit les liens qui retenaient les membres de la femme et les ramena le long du corps. Il pressa sur le bouton off du magnétophone et la musique funky s’arrêta. Quelques instants plus tard, l’homme quittait l’appartement vêtu de son pardessus de cuir bordeaux. Il marcha sans se presser jusqu’à sa CX brune et démarra.
Vers 18 heures dans l’Ami 6, de retour du CHU, Boris Gaubert était calmé. Son père allait bien. À l’hôpital, les deux jeunes gens l’avaient trouvé tout guilleret. Pas esquinté du tout, il se félicitait de la chance qu’il avait eue. C’est vrai qu’avec les cachets contre la douleur qu’on lui avait administrés, il nageait en pleine euphorie. Il semblait plutôt sortir d’un repas bien arrosé que d’un accident de la route.
Rasséréné comme il l’était maintenant, Gaubert trouvait marrante l’aventure de Patrick. Au fond, il ne le croyait pas.
— C’est bientôt qu’il faut quitter l’autoroute, dit-il, à la prochaine bretelle. Dans la zone de loisirs, ce sera facile de s’en débarrasser.
La voiture ralentit, et le clic-clac du clignotant meubla le silence. Auparavant, Boris avait proposé de laisser le cadavre, puisque cadavre il y avait, sur le parking de l’hosto, entre deux voitures, ou bien de le glisser dans une ambulance en stationnement. Patrick avait refusé. Trop risqué.
L’Ami 6 franchit le panneau indiquant « Forêt de Haye, parc de loisirs ».
— Ici, c’est le parcours santé, dit Gaubert. Les gens viennent y courir pour garder la forme. En hiver, on n’y voit pas un rat. Continue jusqu’au bout du chemin de terre, c’est plus sûr.
Patrick s’exécuta puis il coupa le contact, éteignit les phares et descendit. La lune éclairait faiblement. De la neige stagnait par plaques sous les arbres. Le musicien ouvrit le hayon arrière. Boris resta à l’écart, pas pressé de voir la morte. Les mains dans les poches, il clignait des yeux à toute vitesse, à l’affût du moindre bruit.
— Aide-moi à tirer ça dehors, dit Patrick.
Ils amenèrent l’étui de la contrebasse hors du break et le traînèrent au bord d’un fossé du sous-bois.
Patrick manoeuvra le zip de la longue fermeture et écarta le skaï. La morte était encore présentable. Elle bascula, face contre terre dans la neige du fossé, les fesses relevées dans une grotesque invite. Les deux garçons comblèrent la tombe improvisée à l’aide de bois mort.
— Ça alors ! J’avais encore jamais vu de cadavre, dit Gaubert en guise d’oraison funèbre. Ça fait un drôle d’effet.