518 heures, place Stanislas.
Une femme pénétra d’un pas décidé dans le hall illuminé de l’hôtel de ville. L’huissier de service leva sa casquette sur son passage et la suivit des yeux alors qu’elle attaquait les premières marches de l’escalier menant à l’étage du maire.
L’homme, voyeur machinal, une fois de plus en fut pour ses frais. La visiteuse portait un tailleur de laine à la jupe mi-longue sous une veste de fourrure et des bottes de cuir jusqu’aux genoux, ce qui limitait considérablement l’éventuel éclat de chair de ses jambes, d’ailleurs gainées de nylon, entre deux marches. Ce qui interdisait en tout cas tout espoir de bénéficier d’un flash de cuisse, même lorsqu’elle atteignit le palier.
Du reste, la femme n’avait rien d’une vamp. Des plis aux coins des yeux et des lèvres trahissaient sa quarantaine, sa lèvre supérieure trop courte découvrait perpétuellement sa dentition. Elle faisait plutôt l’effet d’une mère de famille bourgeoise sévère et frustrée.
La visiteuse traversa le pool des secrétaires, soulevant un chœur de chuchotements derrière elle. Au dernier bureau, elle s’arrêta et s’adressa à la jeune femme qui l’occupait, plongée dans la lecture de « Elle ».
— Veuillez annoncer Madame Simon de la société CREPIL
— Vous avez rendez-vous ?
— Evidemment.
La femme ne put réprimer une grimace agacée. Elle aurait volontiers administré une gifle à cette fainéante insolente.
— Je vais voir s’il est libre.
Catherine se leva sans enthousiasme et s’en alla mollement prévenir Bertin. Elle revint un bon quart d’heure plus tard, des couleurs aux joues et une de ses mèches blondes en travers du front. Madame Simon mordait sa lèvre inférieure.
— Si vous voulez bien me suivre.
À ce moment, Bertin apparut sur le pas de la porte et vint à leur rencontre. Écarlate, il tendit une main molle et moite à la femme qui la prit du bout des doigts comme un organe répugnant.
— Madame Simon. Quelle joie de vous revoir ! Entrez, je vous en prie.
Il ferma la porte derrière lui, invita la visiteuse à s’asseoir et se cala derrière son bureau.
— J’ai appris que vous aviez été malade, je suis heureux de constater que vous allez de nouveau bien. Vous paraissez en pleine forme. Vraiment. Mes compliments.
— Je vous remercie de votre amabilité, Monsieur le maire. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venue pour que nous parlions de ma santé.
Un nerf se mit à vibrer au coin de sa bouche. Elle jaugea le visage fermé de Bertin et sentit qu’elle devait foncer. Le maire la contemplait avec un air bovin de circonstance.
— Je suis venue pour obtenir l’autorisation de commencer les travaux préalables à l’édification de la tour et notamment la démolition de la maison du 41, rue Saint-Michel.
— Je sais.
Bertin fut pris d’une quinte de toux opportune, en attendant de trouver une réplique.
— Je sais, reprit-il. Je vais faire mon possible pour que ce sujet soit mis à l’ordre du jour de la prochaine séance du conseil municipal.
Il ramassa un stylo feutre ball pentel made in Japan qu’il appréciait particulièrement et griffonna quelques mots sur une feuille blanche qu’il glissa ensuite prestement dans un dossier. Madame Simon explosa.
— Vous plaisantez ! Vous plaisantez je suppose. Je ne peux en aucun cas accepter ce nouveau report. Cela fait maintenant plusieurs mois, trois exactement, que j’attends cette autorisation.
La visiteuse décroisa les jambes. Le nerf au coin de sa bouche trémula. Elle sentit qu’elle avalait de travers et que sa voix se brisait. Elle dut faire un effort pour parler normalement.
— Ma société, la CREPIL, a acheté le pavillon sis au 41, rue Saint-Michel parce qu’il est indispensable de l’abattre pour entreprendre les travaux de la tour ville vieille. La tour s’élèvera comme prévu à l’emplacement de l’ancienne gendarmerie, derrière le 41, précisément
Madame Simon s’arrêta, elle suffoquait.
— Allons, allons Madame Simon, ne vous mettez pas dans des états pareils. Pas pour si peu de chose. L’affaire est convenue entre nous. Vous aurez cette autorisation en temps utile. Vous n’allez pas me faire les gros yeux, une femme charmante comme vous, et vous ruiner la santé pour un simple retard.
Bertin toussa et s’agita sur son fauteuil. Pas sûr de jouer le bon texte.
— Je regrette, Monsieur le maire. Ma société a un calendrier à respecter vis-à-vis des organismes financiers. Les banquiers s’impatientent, eux !
La femme défit le bouton qui fermait la veste de son tailleur. Une lueur d’intérêt passa dans les yeux de Bertin.
— Ce calendrier, Monsieur le maire, nous le respecterons. Nous vous avons toujours soutenu. Vous le savez. Permettez ?
Elle extirpa un paquet de gauloises filtre de son sac de cuir bon chic bon genre et alluma une cigarette à la flamme d’un Hitachi noir et mince
— C’est notre intérêt et il n’y a pas de raison que cela change. Nous attendons un minimum de coopération en retour. Normal. J’espère que je me fais bien comprendre monsieur le maire.
— Mais bien entendu, Madame Simon. Je saisis parfaitement croyez-moi. Soyez certaine que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir. Seulement, je ne peux rien décider sans l’accord du conseil municipal.
— La décision vous appartient à vous et à vous seul. N’essayez pas de m’endormir, s’il vous plaît.
Madame Simon se leva.
— S’il le fallait, nous pourrions nous passer de l’autorisation. Quitte à régulariser ensuite, bien entendu.
Elle referma sa veste d’un geste sec.
— Au revoir, Monsieur le maire.
Elle tourna les talons et sortit.
— Au revoir Madame Simon, fit Bertin une bonne minute après.
Il se racla la gorge bruyamment, ouvrit le petit meuble de bois laqué à côté de son bureau qui dissimulait un réfrigérateur et se servit un whisky sec qu’il avala d’un trait.