IIM. de Pendelon s’installa sans bruit, huit jours plus tard, dans le petit logis garni de quelques beaux meubles provençaux et de cretonnes un peu fanées, mais choisis avec goût. Son valet de chambre, un Breton d’une cinquantaine d’années, correct et taciturne, était venu auparavant demander à M. Labarède la permission de cueillir quelques fleurs, « M. le marquis aimant à en avoir toujours autour de lui ». Le vieillard, désireux d’être agréable à son hôte, envoya Annonciade porter au pavillon une corbeille de giroflées et d’œillets. Comme le domestique avouait à la jeune fille que son maître s’impatientait toujours de son peu de goût pour disposer les fleurs, ce fut elle qui se chargea de ce soin. Elle s’en acquitta sans doute à la satisfaction du nouveau locataire, car le lendemain, le valet de chambre, la rencontrant dans le chemin, lui dit avec son air de respectueuse discrétion :
– M. le marquis m’a chargé de remercier Mademoiselle pour la peine qu’elle s’est donnée, en arrangeant si bien les fleurs.
Il parut aussitôt aux Labarède que M. de Pendelon ne serait pas un voisin gênant. Chaque matin, et l’après-midi, il partait en promenade avec son chien, un lévrier à la robe gris pâle. Il rentrait tard, dînait et s’attardait jusqu’après minuit sur la terrasse, en des lectures ou de solitaires rêveries. Parfois, après le repas, il allait fumer une cigarette dans le jardin. Apercevait-il Mme Labarède ou Annonciade, il les saluait avec une courtoisie un peu hautaine, sans leur parler. S’il rencontrait M. Labarède, il lui adressait quelques mots, le questionnait sur le pays, sur ses coutumes, d’abord avec une sorte de condescendance, puis bientôt avec un intérêt véritable.
Car il découvrait que ce vieillard à mine modeste, qui cultivait si bien son jardin, était un érudit. Ancien professeur de lettres dans une institution religieuse, M. Labarède avait composé un ouvrage sur les origines de la Provence jugé digne des suffrages de l’Académie, une quinzaine d’années auparavant. Il continuait de se tenir au courant des travaux d’autrui et de cultiver ses chers classiques grecs et latins. M. de Pendelon, fin lettré lui-même, se déclara charmé d’une telle découverte. De son côté, M. Labarède ne dissimulait pas son contentement de trouver en lui un interlocuteur au courant des principales productions intellectuelles de toutes les époques. Il n’en fallait pas davantage pour achever de lui rendre sympathique cet étranger dont la fière allure et le regard subtilement charmeur l’avaient séduit dès le premier abord.
Un après-midi, pour répondre à une demande de son hôte, M. Labarède lui apporta son ouvrage sur la Provence. Ils parlèrent assez longtemps, assis devant le pavillon. Près d’eux, sur la terrasse non dallée de ce côté, se dressait le tronc gris d’un eucalyptus et l’air était embaumé du parfum délicat des longues feuilles odorantes, balancées par la brise venue de la mer. Une ombre légère s’étendait sur les cheveux clairs du jeune homme, sur son visage aux traits fermes, un peu durs, où chatoyaient des yeux qui semblaient en ce moment du même bleu fascinant que la mer lumineuse entrevue au loin, entre le feuillage des oliviers.
M. Labarède demanda :
– Vous avez beaucoup voyagé, monsieur ?
– Oui, un peu partout. Mais j’ai mes pays préférés vers lesquels je retourne souvent et, dans ceux-ci, tel endroit où je me plais particulièrement, où je vais chercher plus volontiers quelques sensations d’art, de beauté, ou bien un peu d’ivresse à fleur de peau... Car j’aime respirer tous les parfums de la vie, en païen que je suis.
– En païen ?... Est-ce possible ?
– Eh ! oui, je ne suis pas autre chose. J’aime uniquement la beauté, sous toutes ses formes. Je ne recherche qu’elle dans mes continuels changements d’horizon et je lui rends mon culte au Parthénon comme devant nos vieilles cathédrales, je l’admire dévotement ici, dans la lumière et les parfums, et là-bas, au septentrion, dans la blancheur glacée des neiges ; je la contemple avec autant de délices en une fleur que sur la figure humaine. Une de mes plus vives sensations en ce genre, je l’ai trouvée dans un village des environs de Naples, en écoutant une voix de femme, non travaillée, mais d’une sonorité profonde et chaude, qui chantait un vieux cantique dans un petit jardin tout rouge de sauges et de pivoines. Ces deux rouges, l’un éclatant, un peu brutal, l’autre de tonalité plus sobre, baignaient dans l’ardent soleil napolitain. Au milieu des fleurs rutilantes, la femme était debout, brune, sans beauté, mais jeune, avec un teint doré par la lumière, des yeux noirs qui riaient et, autour de son cou hâlé cerclé d’un collier de corail, un fichu rouge – rouge comme les sauges.
Il parlait d’un ton calme, les yeux fixés devant lui, vers la mer. M. Labarède le considérait avec une surprise qui se nuançait de désapprobation. En tournant vers lui son regard, M. de Pendelon dit avec un sourire quelque peu railleur :
– Je vous scandalise probablement ? Vous ne pensiez pas héberger un mécréant de ce genre ?
– En effet, je pensais... Un Breton...
M. de Pendelon eut un léger mouvement d’épaules.
– J’ai été élevé par mon frère qui ne croyait à rien, sinon à la puissance de l’argent. Mais, si vous le voulez bien, laissons cette question sur laquelle nous ne pouvons nous entendre, puisque vous êtes un catholique pratiquant. J’ai le respect de toutes les convictions et je ne voudrais pas risquer de froisser les vôtres, même involontairement.
Il se mit à parler de l’Orient, d’un voyage qu’il y avait fait quelques mois auparavant. La note juste, l’expression originale, le mot coloré ou vibrant, venaient naturellement sur ses lèvres, et la séduction de cette parole s’augmentait encore en passant par la voix chaude, nuancée, qui achevait sur M. Labarède l’œuvre du regard ensorceleur.
L’excellent homme, au bout d’un moment, avait complètement oublié la sensation désagréable produite par la déclaration de principes de son hôte. M. de Pendelon le tenait sous le charme, après tant d’autres. Très visiblement, il s’y connaissait en suivant, sur la physionomie du vieillard simple et bon, ses impressions de brave homme ébloui.
Depuis un moment, cependant, il jetait de fréquents coups d’œil vers l’autre extrémité de la terrasse, à laquelle M. Labarède tournait le dos. Là travaillait Mme Labarède, près de sa table couverte de lingerie à raccommoder. Sortant de la maison, Annonciade venait d’apparaître près d’elle. La jeune fille penchait son buste souple, caressait les bandeaux de cheveux gris. L’aïeule lui souriait. Elles échangèrent quelques mots, puis Mme Labarède se leva et rentra dans la maison.
Annonciade resta un moment immobile. La courbe harmonieuse de ses épaules, son délicat profil, se dessinaient dans la lumière vive. Elle étendit la main, prit un panier posé sur une chaise et commença de descendre les petites marches ménagées de chaque côté des terrasses cultivées.
Sa silhouette légère glissait dans la clarté chaude traversée par l’ombre mobile des feuillages. M. de Pendelon la suivait des yeux. Il laissa insensiblement tomber la conversation. M. Labarède se leva en s’excusant d’être resté si longtemps.
– Mais pas du tout ! Je suis très satisfait d’avoir rencontré un interlocuteur aussi agréable.
Sous l’amabilité de cette riposte, un observateur plus perspicace que M. Labarède eût discerné un peu d’ironie.
– ... J’espère que nous bavarderons souvent ainsi. D’ailleurs, j’ai des renseignements à vous demander au sujet du passé de cette Provence que vous semblez si bien connaître.
M. Labarède assura joyeusement qu’il était tout à la disposition de son hôte, en serrant la longue main fine qui lui était tendue.
Quand il eut disparu dans la maison, M. de Pendelon se leva. S’adressant au chien couché près de lui, il dit à mi-voix, d’un ton railleur et amusé :
– Seldjouck, mon vieux, allons faire connaissance avec cette charmante fleur de Provence.
Le chien se leva et bondit autour de son maître. Quelques mots brefs le calmèrent et il suivit posément M. de Pendelon qui descendait d’un pas nonchalant les degrés des terrasses.
Au passage, sous un arbuste, le jeune homme avisa un volume relié de veau fané. Il se pencha pour le ramasser, puis, quand il l’eut en main, jeta un coup d’œil sur le titre. C’était l’Iliade. M. de Pendelon l’ouvrit machinalement et lut ce nom sur la page de garde : Annonciade Le Hennec...
Il répéta, avec un accent de vive surprise :
– Le Hennec... Annonciade Le Hennec... Tiens, c’est bizarre !
Continuant de descendre, il atteignit la dernière terrasse – celle de la plantation d’oliviers. Agités par la brise de mer, les feuillages gris se frôlaient avec un froissement léger. De grandes traînées de soleil se répandaient sur le sol herbeux et l’une d’elles enveloppait Annonciade, penchée vers des pieds de giroflées énormes, d’un rouge sombre, cultivées au bord de cette terrasse par M. Labarède, qui ne laissait pas un pouce de terrain improductif.
En entendant un bruit de pas, elle leva la tête et ses joues se colorèrent un peu, sous l’influence de la surprise ou de la timidité.
Elle ne connaissait guère l’étranger, mais sa distinction, son allure, l’enthousiasme de M. Labarède, l’engageaient à la sympathie. Pour la première fois aujourd’hui, elle le voyait de près et rencontrait ce regard dont l’étrange beauté avait surpris et inquiété Mme Labarède, le jour où M. de Pendelon était devenu locataire du pavillon. Un trouble léger la fit un peu frissonner. Lui, s’inclinant, demandait :
– Ce livre n’est-il pas à vous, mademoiselle ? Je viens de le trouver par terre, sur la seconde terrasse.
– En effet, monsieur. Je vous remercie de vous être donné cette peine. J’ai dû le laisser tomber hier...
Elle prit le volume que lui présentait M. de Pendelon. Celui-ci dit en soupirant :
– Je vois que vous lisez Homère dans le texte.
– Je suis l’élève de mon grand-père, qui m’a préparée à mes examens.
– Baccalauréat ?... Licence ?
– Oui, licence de lettres.
– Eh ! Je pourrai donc parler avec vous de ce vieil Homère ? Le lisez-vous souvent ?
– Très souvent.
– Moi aussi. Je ne m’en fatigue jamais.
Il se tut pendant quelques secondes. Annonciade, gênée, baissait un peu ses paupières mates et blanches comme la fleur de jasmin. Le regard de cet étranger n’était pas hardi, ainsi que certains dont elle avait senti s’arrêter sur elle l’insolente admiration quand elle descendait pour quelques courses à Cannes ou à Antibes.
Mais il insinuait en elle une sorte d’éblouissement jamais éprouvé jusqu’alors.
– ... Je vais me permettre de vous adresser une question, mademoiselle. Sur ce livre, j’ai vu, écrit, un nom qui est celui d’une famille de Brahaix, le bourg tout proche de Guerlac, mon vieux manoir : Le Hennec...
Les paupières blanches se levèrent, laissant voir un regard animé d’une vive surprise.
– Vous connaissez Brahaix, monsieur ? Vous êtes de ce pays ? Mon père y habite. Il s’appelle Conan Le Hennec.
– Vous êtes la fille de Conan Le Hennec ? Mais je vous croyais provençale, tout à fait provençale !
– Je le suis par ma mère et le lieu de ma naissance, mais le côté paternel est bien breton.
– Absolument breton. Les Le Hennec, comme les Pendelon, sont de pure race celtique. Légende ou vérité, on rattache nos origines à un prince celte, Lennok, parent du roi Grallon et converti par l’apôtre saint Wennaël, puis traîtreusement assassiné sur l’ordre de la belle Ahès, fille du roi, dont il dédaignait les avances. Sa femme et son fils Wennaël échappèrent à la vengeance de la princesse en se cachant dans une forêt, jusqu’au jour où leur parvint la nouvelle que la ville d’Ys avait disparu, et Ahès avec elle. À travers la suite des siècles, la descendance de Lennok se perpétua. Aujourd’hui, M. Le Hennec et moi représentons les deux branches subsistantes de ce tronc lointain.
Tout à l’étonnement de cette découverte, Annonciade oubliait sa gêne et M. de Pendelon pouvait maintenant voir à son aise les beaux yeux d’un brun foncé levés sur lui – des yeux d’enfant par leur candeur, des yeux de femme par leur profondeur, la force contenue de la pensée.
– Quelle chose singulière !... Et vous connaissez beaucoup mon père, monsieur ?
– Certes ! À chacun de mes séjours à Guerlac, nous nous rencontrons et nous parlons archéologie, ethnographie, questions qui le passionnent et l’intéressent beaucoup. Mais je m’étonne qu’il ne m’ait jamais appris qu’une de ses filles habitait la Provence.
Le jeune regard brillant se voila tandis qu’Annonciade disait tristement :
– Mon père ne s’occupe pas de moi. Il me connaît à peine. Je l’ai vu deux fois depuis mon enfance, et c’est tout.
– En vérité !... Je sais bien qu’il est d’une nature insouciante, apathique, et que sa femme le domine... Ah ! mais au fait, je me souviens maintenant d’avoir entendu dire que celle-ci était sa seconde femme et que la première, épousée en Provence, était morte après un an de mariage.
– Oui, mon père était venu faire des recherches ethnographiques et il connut ma mère au mas d’Ouyolles, chez un oncle de grand-mère qui logeait l’étranger de passage recommandé par un ami commun. Après la mort de ma mère, je fus laissée à mes grands-parents, tandis que mon père retournait en Bretagne. Il vint me voir deux fois, comme je vous l’ai dit, puis il se remaria et je ne le revis plus. Il répond une fois par an à mes lettres, en quelques lignes. Je sais tout juste que j’ai deux frères et une sœur, mais il ne me donne aucun détail sur eux ni sur son existence à lui.
Elle ajouta mélancoliquement :
– On sent que c’est une corvée qu’il accomplit là, en me répondant. Peut-être aussi Mme Le Hennec ne m’est-elle pas favorable.
– On la dit d’humeur impérieuse et dirigeant tout chez elle – son mari le premier. Elle appartient à une vieille famille bretonne, fort nombreuse. Personnellement, je la connais peu. Mais ma mère et ma sœur la voient quelquefois.
Tout en parlant, il ne quittait pas du regard le délicat visage palpitant dans la lumière. La brise soulevait sur le front blanc de petites boucles folles et les cils d’un brun soyeux battaient lentement sur les yeux veloutés, songeurs et graves.
– ... Ainsi, vous n’êtes jamais allée en Bretagne ?
– Jamais. D’ailleurs, je n’ai pas dépassé Nice d’un côté, Marseille et Aix de l’autre. Les voyages coûtent cher, et puis nous avons toujours beaucoup de travail. J’aimerais cependant connaître la Bretagne. La côte est si belle, paraît-il !
– D’une beauté sauvage qui ne plairait peut-être pas à une enfant de la Provence ensoleillée. À Brahaix, la mer est terriblement superbe quand elle se rue sur les roches dont toute cette côte est bordée. Nous avons d’épouvantables tempêtes qui secouent jusqu’aux assises mon vieux manoir dont les murs, assure-t-on, datent de notre commun aïeul, le prince Lennok.
Il ajouta en souriant :
– Voilà donc un lointain cousinage entre nous, mademoiselle.
– Bien lointain, en effet !
– Et d’une authenticité sujette à discussion, en dépit des savantes recherches de M. Le Hennec et de celles que fit autrefois mon père, lequel avait fort à cœur cette origine celte, ainsi que le prouvent les noms donnés à ses deux enfants : Wennaël et Run.
– Run ? Oh ! C’est étrange !
– N’est-ce pas ? Mais il se trouve que ce nom s’adapte parfaitement au physique, à l’allure, à la voix même de ma sœur.
Il laissa passer un court silence avant d’ajouter, avec cette ironie subtile qui échappait à des esprits plus observateurs que ne l’était celui d’Annonciade :
– J’aurai plaisir à vous parler de mon pays, qui se trouve être un peu le vôtre. Nous nous en entretiendrons quelquefois, si vous le voulez bien. Mais je me retire, car je vous ai interrompue dans votre travail et l’heure de déjeuner approche.
Il s’inclina et s’éloigna, en appelant son chien qui manifestait des velléités de s’égarer dans les plates-b****s fleuries.
Annonciade regardait la svelte silhouette qui s’élevait, en montant vers la maison, dans la clarté vibrante de midi. Elle songeait :
« Il paraît très aimable... Quelle physionomie intelligente ! »
Puis elle se pencha vers les giroflées en ouvrant son sécateur. Quelques longues tiges fleuries, gonflées de suc, tombèrent dans le panier où les doigts légers les couchèrent soigneusement. Mais la main, petite, un peu brunie, demeura un instant immobile. Annonciade regardait pensivement devant elle, vers les terrasses maintenant désertes, et elle pensait :
« Il a des yeux comme je n’en ai jamais vu ! »