Chapitre 10

3099 Mots
Adena Lorsque ma nouvelle employée repart, je suis presque hystérique d’allégresse. Le seul point noir dans mon tableau, c’est ce que prépare mon mari avec son marmot. Le reste va exactement dans le sens que j’ai choisi. Il s’est comporté relativement correctement avec Serena, j’ai eu deux-trois frayeurs, c’est vrai. Je me suis demandé si les vautours n’allaient pas d’un coup être pris de folie, et la séquestrer au ranch. Ils ont tous sans exception été complètement envoûtés par la beauté sombre de Serena, par son attitude glaçante. Elle n’a souri qu’une seule fois, au dîner hier soir, après avoir joué du piano… Et ce sourire ne nous était clairement pas destiné. Il était réservé aux anges. James s’est exécuté sans la moindre protestation, tout comme Devon qui l’a laissé partir sans se poser de question. Je pense que mon mari a senti que j’étais encore vraiment très partagée vis-à-vis de son soldat. J’étais presque à deux doigts de lui arracher la tête quand je l’ai présenté à Serena, je ne supporte pas d’être dans le même espace que lui plus de quelques minutes et nul doute que mon mari a eu vent de mon comportement avec le garde du corps, il a dû juger raisonnable de mettre un océan entre nous pendant quelque temps. Cette semaine est consacrée à la mission pour Shanghai et la vie de Devon tourne aussi autour du gamin qui va bientôt empoisonner sa vie et très légèrement la mienne. Mais vraiment très légèrement. Parce que comme je l’ai dit à Devon, je ne compte pas du tout m’investir dans son éducation, ni dans quoi que ce soit d’ailleurs. Je n’ai jamais connu d’enfant. Je n’en ai jamais eu dans les bras, et je n’en veux pas du tout. Ce genre de petite créature insignifiante et particulièrement accaparante ne m’a jamais intéressée une seconde. Je ne jouais pas à la poupée quand j’étais petite… Du moins plus après mes dix ans. Après la mort de ma mère, mes seules occupations étaient le sport, les armes, les voitures, enfin tous les trucs qu’aiment les hommes et qui procurent des sensations fortes. J’adore les montées d'adrénaline. Mais ce qui m’attire par-dessus tout c’est le pouvoir. Je sais que j’en ai besoin, et toutes ces activités que j’ai toujours pratiquées, y compris et surtout le meurtre, donnent du pouvoir. Or, j’ai tout ça. Mais un enfant… Un enfant, c’est juste une épée de Damoclès. Un boulet accroché au pied. Une faiblesse supplémentaire qui peut être ciblée par les ennemis. Par ma nature de femme, je suis déjà une proie facile même si j’ai toujours tout fait pour contrebalancer ça, et j’ai vraiment du mal à comprendre comment Devon peut être aveugle au point de vouloir s’ajouter ce problème supplémentaire. Il est tellement arrogant qu’il doit se convaincre que rien n’arrivera jamais, mais sur ce coup-là, il est trop sûr de lui, je suis la preuve vivante qu’il a déjà commis des erreurs. Je reste tout à fait alerte sur la situation française les jours qui suivent la venue de Serena, puis lorsque Nowak m’envoie un premier jet de ce que je lui ai demandé, je jette mon dévolu sur un domaine viticole situé près de la ville de Fréjus. J’envoie les infos à James en lui commandant de préparer le rachat avec Serena. Je laisse également la liberté à mes deux employées, elle et Freyah, de se contacter directement. Je souhaite garder des distances prudentes avec cette affaire et mener la danse de très loin, pour éviter d’attirer l’attention de mon démon de mari sur notre trio infernal. Je me charge seulement de distribuer des listes d’ordres à droite à gauche, d’emmagasiner et classer les informations que me communiquent Freyah, Serena, James ainsi que toutes mes troupes, puis je réponds en indiquant les axes à suivre. Je monte un dossier conséquent sur les entreprises qui me semblent inutiles et décide de les pulvériser sans sommation. À chaque vague que je reçois, je fais un tri en les classant en fonction du degré de cruauté que je compte accorder à chacune. J’aime être méthodique dans la vengeance, je veux celle-ci absolument parfaite et sans tâche. Je veux engouffrer cet enfoiré dans un piège qu’il n’aura vu venir de nulle part et si mon plan incroyablement dangereux fonctionne comme je le désire, alors Alessio Cotti priera tous les anges du paradis de venir le tirer des abysses infernaux que je prépare pour lui. Je reprends une routine mécanique, comme le bon soldat que j’ai toujours été. Je me lève aux aurores, j’effectue à nouveau l'entraînement avec les hommes de Devon, Frank me gratifie de ses échauffements de plus en plus drastiques à mesure que mon épaule se renforce, puis Tim et Scott s’en donnent à cœur joie avec les sports de combats, ensuite, d’autres se joignent à nous au fil des jours, Josh, Aaron, Grant par moments, Bill évidemment, et Shawn de temps en temps. Il n’y a qu’avec Jackson que demeure une animosité réciproque et immuable. Nous finissons bien souvent les séances, couverts de sueurs, dégoulinants, écroulés sur le tatami. À mesure que les jours passent je me crispe, et me ferme davantage aux discussions, ils prennent soin de ne pas aborder le sujet de l’adoption, aucun d’eux ne souhaite déclencher ma colère, ils connaissent les frais de ma fureur, car ils m’ont déjà vu la déchaîner contre James un jour où je m’étais rendue compte qu’en connaissant certains projets de Devon, il m’avait gentiment endormie et préparée en m’affaiblissant, afin que son patron parvienne à obtenir les faveurs charnelles qu’il attendait de moi. C’était la première fois que j’avais vécu l’acte sexuel comme de la haute trahison. Avant ça, j’imaginais que Devon n’avait pas une once d’estime pour ma personne, qu’il agissait simplement comme un propriétaire revendiquant sa terre… Puis avec le temps, il m’avait séduite et emportée dans les tourments de plaisir qu’il m’imposait. J’ai fini par les accepter, par les réclamer même, et ensuite, après qu’il m’ait vue si fragilisée quand il m’a sauvé de cette cale, tellement faible, tellement ravagée par les horreurs que j’ai vécues là-bas, et qui me tétanisent encore par moments, m’emportant dans des absences que je m’oblige à réprimer, il m’avait quand même imposé quelque chose qui me semblait insurmontable. Repoussant encore mes limites contre mon gré. J’essaye de toutes mes forces de laisser ces évènements de ma vie derrière moi, et j’estime que toute ma vengeance ne sera vraiment accomplie que lorsque j’aurai dépecé Alessio Cotti de son vivant. Ils connaissent dans tout Rocky Plain la rage dont je bouillonne à l’encontre de cette situation, que j’ai légèrement tendance à être lunatique et imprévisible. Il est évident que tous rasent les murs, et me caressent dans le sens du poil pour éviter un cataclysme. Le samedi arrive trop vite à mon goût, et je refuse catégoriquement lorsque Devon me demande si je viens avec lui chercher le gamin… Et puis quoi encore. Je reste concentrée sur le punching-ball que je frappe en réponse aux ordres claquant l’air de Frank, et Devon finit rapidement par abandonner la partie pour se rendre en ville. - p****n je n’arrive toujours pas à croire qu’il fasse ça ! M’écrié-je en frappant bien trop fort de mon bras le plus affaibli. - Merde ! Merde ! Crié-je alors que la douleur lancinante ravage mon épaule et que je frappe un grand coup de mon autre main dans une tentative de défouloir totalement vaine. - Laisse tomber d’accord, dit Frank d’une voix trop calme. - p****n si une femme te faisait un petit dans le dos tu le prendrais comment ?! - Mal, répond-il, mais la situation est différente. - En quoi p****n ?! - John est mort en mission avec Devon. Il se sent redevable, c’est comme ça… - Mais toi aussi tu dérailles ma parole ! C’est un p****n de job ! Le directeur de Google n’adopte pas les mômes de ses employés chaque fois que l’un d’eux crève dans un accident de voiture bordel ! Ma voix a résonné en écho dans toute la salle et tous les hommes ont parfaitement entendu ce que j’ai dit… Mais je me fous de ce qu’ils pensent, ils connaissent parfaitement la raison de mon courroux, il n’a échappé à personne que je suis d’une humeur exécrable depuis l’annonce de l’adoption. - Tu es vraiment une g***e, ricane-t-il. - Je t’emmerde ! Je sors de la salle en trombe pour me diriger à grandes enjambées furieuses directement vers la salle de bain de ma chambre, ignorant tous ceux que je croise au passage, puis je prends une douche rapide avant de m’enfermer dans mon bureau où je laisse éclater ma frustration en cognant totalement inutilement sur le bureau. J’envoie un message à James pour savoir comment avance mon plan, et il m’annonce que Serena ne décolle pas de chez son mec depuis quelques jours. Son mec ? Je suis stupéfaite par cette nouvelle qui me distraie juste ce dont j’ai besoin. Serena m’avait assuré n’avoir jamais de relation lorsque nous étions à Syracuse. Peut-être que la situation a changé, mais je trouve ça vraiment dangereux tout à coup. Je lui ordonne de surveiller de près et il m’affirme que l’homme semble lui être d’une aide bénéfique. Tant mieux. Je commence à me dire que la fragilité mentale de ma négociatrice risque de me donner quelques palpitations. Toutefois, je me remémore les vidéos que j’ai visionnées pour m’obligeant à garder confiance. Lorsque je descends à la cuisine en début d’après-midi, étonnée que Maria ne m’ait pas apporté à manger en constatant que je ne sortais pas de mon antre, j’en comprends immédiatement la raison. Devon est attablé au comptoir, à côté d’un humain miniature dont les jambes battent l’air, perché sur son tabouret. Maria le contemple avec l’adoration d’une mère, et c’est tant mieux, il n’aura pas ce genre d’attention venant de moi. - Ethan, je te présente Adena, dit Devon au petit garçon qui me jauge du regard. Je l’ignore ostensiblement et me sers un café avant de fuir cette scène totalement écœurante de famille épanouie. Je sors à l’extérieur et me rends au bâtiment du personnel. Je compte partager mon temps entre là-bas, la salle de sport et mon bureau, les endroits où le petit n’a pas le droit d’aller en somme. J’entre dans le hangar, puis trouve Tim et Scott dans le canapé en train de regarder la télé. - Salut les gars, dis-je d’une voix sourde encore bouillonnante de colère. - Tiens une revenante ! Raille Tim tandis que je m’affale à côté d’eux. - Ce n’est pas souvent que tu viens dans nos quartiers en plein jour et sans vociférer… On ne se pensait pas suffisamment bien pour toi, ricane Bill qui nous rejoint dans l’immense salon haut de plafond. - Et maintenant cet endroit a un tout nouvel intérêt à mes yeux… Comme quoi tout change, réponds-je froidement. - Ouais et tu aurais pu développer cet intérêt quand ta copine était là par exemple, tu t’es bien gardée de nous la présenter hein… Ajoute Tim. - Oubliez-la, elle est totalement inaccessible. - Elle a un mec ? - Oui, et c’est une vraie sauvage, pas dans le bon sens du terme. - Arf… J’aime pas les trop coincées. Bill attrape deux bières derrière le gigantesque comptoir qui habille le mur du fond et m’en donne une en s’asseyant avec nous. - La pilule a du mal à passer hein ? Demande-t-il alors en me toisant. Je sais immédiatement à son regard qu’il fait référence à l’adoption. - Non mais elle ne passe pas du tout ! Vous êtes d’accord avec ça ? Il vous a demandé votre avis au moins ? C’est la première fois qu’ils osent aborder le sujet avec moi, et j’ai vraiment envie de connaître leur opinion sur le sujet. - Oui… Il l’a fait, répond prudemment Scott. - Et vous avez tous accepté ? Questionné-je en bondissant de rage du canapé. - Qu’est-ce que tu voulais qu’on dise… John était notre pote ! Je commence à faire les cent pas devant eux, leurs regards me suivent et essayent de prédire mes réactions. - Mais pourquoi l’un de vous n’en a pas pris la charge alors ?! Pourquoi est-ce que MOI je me retrouve dans cette merde enlisée jusqu’au cou ? - Parce que c’est toi qui es mariée au pire d’entre nous, réplique Tim moqueur, tu aurais dû m’épouser moi… Je ne t’aurais jamais posé ce genre de problème poupée. Scott lui donne un coup de coude pour l’inciter à la fermer. - Espèce de crétin va ! Je ne m’en occuperai pas de toute façon, j’ai été claire avec Devon et il est d’accord avec ça. Ils explosent tous d’un rire tonitruant qui résonne dans tout l’espace, et là c’en est trop. - Allez-vous faire foutre ! M’écrié-je alors en les abandonnant à leur hilarité. Je ressors du hangar comme une tornade, claquant bruyamment les portes coulissantes qui s’entrechoquent avec fracas puis je longe le bâtiment pour me rendre au stand de tir, folle de rage. C’est de ça dont j’ai besoin pour l’instant. Décharger ma colère insatiable. Si je le pouvais, et si j’en avais la force, ce serait Devon qui en ferait les frais. Mais pour l’instant, une arme entre mes mains suffira largement. J’attrape un Beretta M92 que je décroche du mur, prends des chargeurs, je vérifie l’ensemble des mécanismes machinalement. Ça fait un moment maintenant que je n’ai pas pris un flingue en main, mais la sensation familière et les automatismes me reviennent naturellement. Les armes sont des extensions de mes bras. J’ai un talent naturel pour les utiliser, les nettoyer, les chérir, m’en occuper. Ce sont elles mes bébés. J’adore l’odeur de la poudre lorsque je tire, le souffre qui se dégage dans l’atmosphère dilatant mes sens de prédatrice. Toute cette adrénaline surpuissante qui me parcourt lorsque j’ai une âme dans mon viseur est complètement annihilant. Je ne sais pas combien de temps je reste enfermée là, sans que personne n’ose m’approcher, mais je dégarnis des chargeurs à n’en plus finir dans les cibles blanches au fond de la pièce. Lorsque je ressors des heures plus tard, il fait quasiment nuit, et je remonte un peu plus tranquillement qu’à l’allée vers la maison. Si je savais monter je crois que j’aurais pris un cheval, et je serais partie en plein désert. Il faut vraiment que j’achète une moto… Ou un quad… Malgré la taille du ranch j’ai la sensation d’étouffer… J’ai une p****n d’envie irrépressible de me tirer… La maison est incroyablement silencieuse lorsque j’y arrive et je m’attarde un peu à la cuisine pour grignoter, avant de monter jusqu’à la chambre. Je trouve Devon, qui est assis dans son fauteuil, ordinateur sur les genoux, dos à moi lorsque j’entre dans la pièce, le feu brûle dans la cheminée, ce qui est agréable, car la fraîcheur est rapidement tombée sur le ranch et j’ai frissonné tout le chemin du retour. - Tu es vraiment une peste, marmonne-t-il lorsque je referme la porte. - Je ne vois pas pourquoi tu dis ça, réponds-je vexée par sa froideur alors que je suis tout juste calmée. Il charge immédiatement et sans sommation. J’ai quasiment la sensation qu’il cherche une bonne excuse pour me punir de mon comportement de tout à l’heure. - Tu aurais au moins pu dire bonjour. - Je t’ai dit que je ne voulais pas m’en occuper. - Ne pas t’en occuper c’est une chose, l’ignorer complètement c’en est une autre, réplique-t-il sèchement sans lever les yeux de son occupation. - J’ai signé tes putains de papiers, tu as eu ce que tu voulais alors lâche-moi ! Rétorqué-je. - Sinon quoi ? Demande-t-il en posant lentement l’ordinateur sur la table. Je perds subtilement contenance, mon corps connaît parfaitement le langage du sien et le danger approche à grands pas si je ne calme pas mes ardeurs maintenant. Il sait exactement comment obtenir ce qu’il souhaite, en dosant savamment les ingrédients de la conversation. Toutefois, j’ai moi aussi un certain pouvoir, et j’ai une petite idée pour le distraire, que je dois mettre à exécution plus vite que prévu. - Je me suis mal exprimée, reprends-je alors en m’efforçant de libérer progressivement l’air bloqué dans mes poumons. Il hausse incroyablement les sourcils, sidéré par mon virage à cent quatre-vingts degrés. - Qu’est-ce que tu as à demander ? Questionne-t-il alors sèchement. Mince alors, il me connaît vraiment trop bien… C’est inquiétant s’il est capable de discerner ça aussi. Il est possible qu’il en sache beaucoup plus qu’il ne le montre. Je suis en train de comprendre petit à petit qu’il s’est jeté dans la partie d’échecs que j’ai lancée, cependant, je ne sais pas du tout où il a placé ses pions, ni même à quel point il est informé de mes projets… Je lis dans ces yeux qu’il sait des choses, pourtant il ne dit rien… Et il déchaîne mon palpitant… - Je m’ennuie ici, tu pourrais m’apprendre à monter à cheval ? Il est complètement scié par ma requête et je jubile intérieurement de constater que j’ai tiré une flèche en plein dans son cœur. - Vraiment ? Pourquoi ? - Parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à faire dans ce foutu ranch ! - D’accord, demain matin ? - Oui d’accord, acquiescé-je alors. Sa colère n’est pas totalement retombée, mais elle s’est teintée d’autre chose… D’une légère pointe d’excitation. Seulement la menace a disparu, il a repris contenance, envoûté par mes mots et mon attitude calculée. Moi aussi je le connais par cœur, je ne peux pas prévoir toutes ses décadences, c’est impossible… Il y en a beaucoup trop, mais lorsque je les analyse en direct, j’arrive parfois à en désamorcer la charge avant l’explosion, comme un démineur jouant avec un entremêlement de fils compliqués. Je prends rapidement une douche et comme il ne m’y rejoint pas, je peux supposer que ce que j’ai dit a suffi à tempérer ses ardeurs dominantes. Si j’avais su, j’aurais utilisé ce truc plus tôt. Si je veux savoir monter c’est uniquement parce que plus tard, je pourrai le fuir quand ça me chantera. Il n’essaye même pas de m’asservir ce soir alors que je me glisse à côté de lui. Il est sage comme une image. Il éteint les lumières et m’enlace seulement de ses bras… Et je profite de son réconfort dont je ne nie pas avoir besoin, tout en le détestant encore un peu pour ce qu’il a fait.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER