La fillette poussa un soupir de soulagement, et, pour la première fois, un timide sourire anima son visage lunaire.
— Il y a si longtemps que j’attends ce moment, maîtresse… Mais la voix m’a toujours dit de ne pas désespérer, parce que vous finiriez par arriver.
La jeune femme sentit un frisson lui parcourir l’échine. Néanmoins, sans laisser paraître sa stupeur, elle invita la petite à s’asseoir à un des bureaux d’élèves. Elle commença à déballer le repas pique-n***e et s’installa à ses côtés. Celle-ci, tranquille, la scrutait à présent avec ce qui semblait être de l’espoir ou, chose curieuse, de l’adoration.
D’une voix douce mais quelque peu chevrotante d’émotion, Marine s’adressa à l’étrange écolière :
— Tu entends quelqu’un dans ta tête, Gwen, c’est bien ça ? C’est cette même voix qui t’avait dit que le chiot allait se faire écraser ou que le garçon allait tomber dans l’escalier ?
Gwendoline soupira à nouveau, comme si elle était enfin arrivée au bout d’un long chemin et qu’elle allait désormais pouvoir s’appuyer sur quelqu’un et souffler un peu.
— Non, c’est pas exactement comme ça que ça se passe, maîtresse. Pour de vrai, je fais ce que moi j’appelle des petits rêves et des grands rêves. Avec le chien ou le garçon…
Elle fit une pause et sourit malicieusement à Marine. – … ou pour les clés de votre Mme Meunier…, je n’entends pas de voix. Ce sont des choses que je sais, c’est tout. Des images me viennent dans la tête. Je vois où se trouvent des trucs égarés. Ou bien je vois des choses qui vont se passer. Ça, ça m’arrive depuis que je suis petite. Maman m’a toujours dit que ma grand-mère Bridey était comme moi. Elle aidait les gens. Elle retrouvait ce qu’ils avaient perdu ou bien elle les prévenait d’un malheur qui allait leur arriver. Ça, ce sont mes petits rêves. Et puis, un jour, j’ai commencé à faire les grands rêves. Là, c’est plus pareil du tout. D’abord, quand ça se passe, j’ai mal au cœur ou mal à la tête…, j’ai des vertiges ou pire. Des fois, j’ai même vomi ! C’est comme ça que je sais que la voix va me parler ou va me montrer dans ma tête ce qui est arrivé. C’est toujours la même voix. Et c’est toujours une belle grande fille avec de longs cheveux blonds. Depuis longtemps, elle m’apparaît et elle me dit qu’elle a besoin de moi pour pouvoir se reposer. En plus, elle me dit que vous, une gentille institutrice, vous allez arriver et que vous allez m’aider.
Marine sentit les petits poils sur sa nuque se hérisser. Elle n’avait jamais été confrontée à ce genre de phénomène. Cependant, une de ses nouvelles amies au village s’intéressait aux rêves et autres manifestations psychiques. Elle se promit de lui demander son avis. Entre-temps, il fallait trouver un moyen de rassurer cette enfant.
— D’après toi, ta grand-mère avait des… visions, elle aussi. Crois-tu que ta maman accepterait de venir m’en parler ? Je voudrais mieux comprendre. Je n’ai pas envie que tu restes seule avec ce… problème.
— Maman viendra, si vous le voulez, mais elle pourra pas vous en dire beaucoup plus. Il paraît que je suis née « coiffée » et que c’est un don de Dieu, comme pour ma grand-mère. Pour les petits rêves, je veux bien croire à cette explication, mais pour les grands rêves je suis sûre que c’est pas pareil. Personne parlait à Granny comme la grande fille me parle à moi. Moi, je crois qu’elle est morte, cette fille… Je pense même que quelqu’un l’a tuée et qu’elle voudrait que vous et moi, on retrouve celui qui lui a fait ça !
***
Mme Sezneg surgit dès la fin des cours ; la sonnerie retentissait encore lorsqu’elle se présenta, essoufflée, à la porte de la classe. Cette mère de famille nombreuse était une belle femme, grande et mince. Ses magnifiques cheveux roux mi-longs, plus ondulés que bouclés, brillaient de reflets cuivrés et dorés – à la différence du ton résolument carotte qu’arborent la plupart des rouquines, dont sa fille faisait partie. Sa petite progéniture se précipita pour l’embrasser. Marine se leva pour l’accueillir et se tourna ensuite vers la fillette.
— Gwen, tu vas aller nous attendre au CDI, d’accord ? Je veux parler avec ta maman. Nous viendrons t’y rejoindre dans quelques minutes.
La gamine prit son cartable et sortit en leur adressant un signe de la main.
— Merci d’être venue aussi vite. Asseyez-vous, madame Sezneg.
Marine indiqua sa propre chaise et elle-même s’installa sur un coin du bureau.
— Comme je vous l’ai dit au téléphone, j’aimerais que vous me parliez des étranges visions de votre fille. Nous sommes arrivés à un point où les autres élèves ont peur d’elle, la traitent de sorcière et ne veulent pas jouer avec elle. Gwen prétend que sa grand-mère, elle aussi, trouvait des objets perdus ou « voyait » des événements se dérouler dans sa tête.
— C’est vrai, mademoiselle ! La famille irlandaise de ma mère s’est établie en Bretagne quand elle n’était encore qu’une enfant. Des années plus tard, elle a rencontré mon père, un Breton qu’elle a fini par épouser. Les parents de mon mari sont bretons aussi. Avec Gaël et les enfants, on est venu s’installer ici pour son travail, il y a plusieurs années. Pour en revenir à ma mère donc, elle avait ce don de voyance, ce don de double vue. C’est un cadeau de Dieu !
Elle baissa la tête, fit un rapide signe de croix et poursuivit son récit :
— Il faut croire que, parfois, c’est un mauvais cadeau, comme pour ma petite Gwendoline, mais que voulez-vous, on ne peut rien y faire, cela nous vient du ciel. Un psychiatre pour enfants avait pensé qu’elle pouvait avoir un schi…, qu’elle pouvait faire une schizo…
— Une schizophrénie juvénile ? suggéra Marine.
— Oui, c’est ça. Après plusieurs consultations, il a dit que non, qu’elle était normale et que ça passerait avec le temps. Nous ne sommes jamais retournés le voir. De toute façon, je savais bien que Gwendoline avait tout simplement hérité du don de sa grand-mère Bridey ! Vous savez, elle est la seule parmi mes cinq enfants à l’avoir reçu. Par contre, ma mère, elle, ne m’a jamais dit qu’elle entendait des voix.
— Simple curiosité… Votre fille m’a expliqué qu’elle était née « coiffée ». De quoi s’agit-il exactement ?
— Eh bien, elle est née avec la poche des eaux qui lui recouvrait le visage. C’est comme ça qu’on a su tout de suite qu’elle aurait le don de double vue. En plus, elle est née un dimanche. Alors, vous comprenez…
Marine ne comprenait pas du tout, mais apparemment, selon Mme Sezneg, le fait de naître un dimanche renforçait « le pouvoir ». Toute cette histoire la dépassait. Les deux femmes bavardèrent encore un moment et Marine constata que Mme Sezneg ne s’inquiétait pas outre mesure du phénomène paranormal que semblait vivre son aînée. Dans la famille Sezneg, on ne badinait pas avec Dieu ; on acceptait sa volonté et ses présents, sans contestation.
***
À l’exemple de nombreux autres villages du Larzac, depuis le début du siècle dernier, la place centrale était ornée d’un orme majestueux. Dans les années quatre-vingt, cet arbre superbe avait été frappé par une maladie et il était mort, comme la plupart des ormes de France. Plutôt que d’abattre ce triste géant dénudé, la municipalité de l’époque avait décidé de le faire sculpter par un artiste local. À présent, peuplé de personnages, de plantes et d’animaux gravés en haut-relief sur sa base et ses branches principales, il avait retrouvé une seconde vie. Le mercredi à midi, Marine arriva à son rendez-vous au restaurant situé en face de cet arbre. Elle devait y retrouver Morgane. Elle et cette talentueuse artiste peintre, rencontrée à son arrivée au village, avaient sympathisé dès le premier jour. Sachant cette nouvelle copine passionnée par les rêves et leur signification, elle espérait obtenir des éclaircissements sur d’autres phénomènes énigmatiques similaires. Peut-être la jeune femme aurait-elle une interprétation rationnelle à lui proposer. Quelque chose qui expliquerait les événements mystérieux vécus par la jeune Bretonne. Son amie était déjà arrivée et elle s’était installée sur une banquette. Marine l’embrassa et se glissa sur celle qui lui faisait face. Leurs commandes furent vite expédiées. Comme il s’était passé plusieurs semaines depuis leur dernière rencontre, Morgane profita de l’apéritif pour raconter ses occupations récentes. Elle retraça en détail les préparatifs de sa nouvelle exposition de peinture, prévue pour le mois d’octobre. Puis, elle demanda à son amie de lui décrire sa deuxième rentrée à l’école primaire. Ce que celle-ci fit en peu de mots. Une fois le repas servi et la patronne éloignée, n’y tenant plus, Marine se lança enfin sur le sujet qui la préoccupait. En grignotant du bout des dents, elle narra, depuis le début, l’incroyable histoire de Gwendoline, son étrange petite élève. Morgane l’écouta sans broncher. Elle fit même honneur au plat.
— Tu manges, tu manges ! Je trouve que tu prends cette affaire avec beaucoup de légèreté. Pourtant, je t’assure que tout cela me fiche la pétoche. Non seulement cette enfant semble être clairvoyante, mais, de plus, elle prétend qu’un fantôme lui parle !
Marine affichait un regard tellement effarouché que sa copine, plus réaliste, éclata de rire.
— Allons, ne te mets pas dans tous tes états. En fait, il n’y a rien de si extraordinaire dans ces phénomènes. Tu ne le sais peut-être pas, mais nous sommes tous un peu médiums ou clairvoyants. Tu n’as jamais éprouvé un sentiment de déjà-vu ? La certitude d’être déjà allée quelque part, alors que tu sais pertinemment que c’est la première fois que tu y mets les pieds ? Ou bien, n’as-tu jamais eu une prémonition ? Tu sais, dans le genre : « Quelque chose me dit de ne pas monter dans ce bus », et après tu apprends que le bus a eu un accident et qu’il y a eu des morts ! Il y a des tas de gens qui ont connu ce genre d’expérience.
— Oui, en effet, j’ai entendu parler de ces choses-là. Mais quand même, Morgane. Gwendoline prétend qu’une personne, probablement une morte, se met en contact direct avec elle. Avoue qu’il y a de quoi se poser des questions sur sa santé mentale !
— Tu m’as dit qu’un pédopsychiatre semblait avoir exclu la possibilité de troubles psychotiques comme la schizophrénie juvénile. J’ai appris que cette affection entraîne parfois des symptômes similaires à ce que ressent ton élève. Comme, par exemple, l’impression d’entendre des voix. S’il ne s’agit pas de cela, alors on peut tout simplement imaginer que peut-être la gosse fait partie de ceux qu’on nomme des « entendeurs de voix ». Il n’y a pas eu que Jeanne d’Arc parmi eux, figure-toi ! Bien d’autres individus très connus et plus contemporains ont, tout comme la Pucelle d’Orléans, entendu des voix. Beethoven, Dickens, Freud, Churchill, Sartre, l’acteur Anthony Hopkins : tous ont écrit qu’à un moment ou un autre, des voix s’étaient adressées à eux dans leur tête. Et la liste est longue. Tiens, j’oubliais le meilleur ! Figure-toi que Victor Hugo, en exil à l’île de Jersey, entendait régulièrement la voix de sa fille Léopoldine, pourtant morte noyée dans la Seine. Il existe des réseaux de milliers de particuliers qui certifient qu’ils ont entendu des voix. Ce fait étrange concernerait jusqu’à dix pour cent de la population mondiale ! On est toujours loin de pouvoir expliquer pourquoi et comment cela se produit. Et même pourquoi certains sont « choisis » et pas d’autres. Mais les recherches sur ce sujet avancent à grands pas. C’est un phénomène que la science devra un jour ou l’autre reconnaître officiellement. D’autre part, il faut savoir qu’il y a beaucoup d’enfants, à travers le monde, qui sont vraisemblablement des petits médiums. Ces gosses communiquent avec les défunts. Grâce aux « fantômes » qui leur parlent, certains ont même aidé la police à résoudre des crimes ou à retrouver des cadavres !
Marine hocha la tête. Elle aurait aimé être aussi rassurée et convaincue que son amie.
— Tu ferais quoi à ma place ?
— Apparemment, la mère est au courant, trouve cela normal et ne s’en soucie pas plus que ça. D’après elle, la grand-mère avait plus ou moins le même « don de Dieu ». Moi, je te conseille d’écouter cette môme. Sois sa confidente, aide-la. Elle a l’air d’avoir bien besoin de toi. Ses camarades lui mènent la vie dure et sa mère est probablement trop occupée avec son foyer et ses autres mouflets pour lui être d’un grand secours. Comme disait une vieille femme que j’ai connue, en parlant justement d’une enfant médium : « Cette petite est comme un œuf qu’a deux jaunes. » Voulant dire que sa personnalité était double : occulte et normale. Quand Gwendoline n’a pas de visions et qu’elle n’entend pas la voix, elle aussi est une fillette ordinaire, qui a de bonnes notes et qui voudrait jouer avec les autres garnements. Essaye de l’aider dans les moments difficiles qu’elle traverse.
Morgane sourit à son amie et lui tapota la main.
— D’ailleurs, est-ce que sa voix ne lui a pas dit que tu le ferais ?
Marine accusait encore le coup. Sa copine venait de lui rappeler un autre fait très troublant. La voix qu’entendait Gwendoline l’avait prévenue que sa « gentille institutrice l’aiderait » ! Était-elle donc déjà connue dans l’au-delà ? Voyant sa camarade secouée par tout ce qu’elle venait d’apprendre sur les médiums et la clairvoyance, Morgane lui proposa de changer de sujet de conversation.