VIII
Fleur de Lis, reine de frangeÀ la vue de la Reine, Bleuette et Coquelicot sentirent l’espérance renaître au fond de leur cœur.
La Reine était belle et jeune comme elles ; sa taille élevée et flexible, son teint : pâle, ses yeux d’une grande douceur, imprimaient à toute sa personne un charme secret et jouissant. En la voyant on se sentait attiré vers elle.
Les deux bergères se précipitèrent à ses pieds, et baisèrent les pans de sa longue robe blanche. Toutes deux pleuraient.
La Reine les releva avec bonté, et leur demanda ce qui pouvait causer leur chagrin.
– Le seigneur du village veut me forcer à l’épouser.
– Il faut que je devienne la femme du bailli, répondirent à la fois Coquelicot et Bleuette.
La Reine en souriant reporta son regard des deux jeunes filles au deux vieillards. Ce court examen lui suffit.
– Suivez-moi, dit-elle aux suppliantes, nous aviserons. Il ne sera pas dit que la Reine de France aura vu répandre des larmes sur son passage, sans chercher à les essuyer.
Aussitôt le cortège se mit en marche, et les paysans suivirent la Reine en faisant retentir l’air de leurs acclamations ; ils chantèrent plusieurs autres chœurs de circonstance que l’on retrouvera facilement dans tous les opéras comiques.
Fleur de Lis avait, dans les environs, une maison de plaisance dans laquelle, chaque été, elle venait oublier les soins du trône et de la grandeur. C’est là qu’elle conduisit les deux bergères. Avant de se retirer dans ses appartements, elle fit venir le seigneur et le bailli.
Au lieu de les accueillir durement, comme ils le méritaient, elle leur fit une petite semonce plus amicale que sévère, leur montra le danger des unions disproportionnées, leur fit voir tout ce qu’avait de criminel l’emploi de la violence en amour, et, ce discours achevé, elle leur permit, puisque le mariage paraissait leur convenir, d’épouser une de ses dames d’honneur qu’elle doterait richement. La plus jeune de ces dames d’honneur avait dépassé la cinquantaine.
Cela fait, elle ordonna qu’on la laissât seule avec les deux bergères.
– Comment, mes chères sœurs, ne me reconnaissez-vous pas ?
À ces mots, Bleuette et Coquelicot levèrent la tête. Un secret pressentiment, un éclair rapide traversèrent en même temps leur esprit et leur cœur.
– Le Lis ! s’écrièrent-elles à la fois.
– Moi-même, répondit la Reine, qui ai deviné tout de suite, sous ce costume de bergère, mes deux compagnes, Bleuette et Coquelicot. Les Fleurs se doivent un mutuel appui sur la terre ; que je suis heureuse d’être arrivée à temps pour vous sauver des entreprises téméraires de ce vieux seigneur et de ce vilain bailli !
Les trois Fleurs se mirent alors à parler de ce qui leur était arrivé depuis qu’elles avaient quitté le jardin de la Fée. Bleuette et Coquelicot s’étendirent longuement sur le bonheur d’être aimées par des bergers tels que Blaise et Lucas.
– Aimée ! murmura le Lis, oh ! oui, ce doit être bien doux !
Bleuette et Coquelicot n’entendirent pas cette réflexion, elles ne songeaient qu’à complimenter Fleur de Lis de la position brillante et du rang élevé qu’elle occupait dans le monde.
– Ne vous hâtez pas tant de me féliciter, reprit le Lis, écoutez auparavant mon histoire.
Il y a plusieurs années de cela, j’habitais, sur les bords d’un lac solitaire, un petit castel caché dans les arbres de la forêt. Le matin, je me levais avec l’aurore, et je saluais l’apparition du soleil ; le soir, je le suivais à son déclin, et il me semblait que son départ m’enlevait la vie, comme s’il eut été l’unique principe de ma force ; chacun de ses rayons, en disparaissant, me laissait plus inclinée vers la terre. Les étoiles scintillantes me rendaient ma vigueur ; j’aimais, le soir, à rester assise sur ma terrasse, et à sentir sur mon front et dans mes cheveux trembler les perles de la rosée. Quelquefois, quand la chaleur était trop forte, j’aimais aussi à me pencher sur le lac et à respirer la fraîcheur de son onde et qui me renvoyait mon image.
J’avais pour toute société une Hermine qui s’était retirée loin de tous dans cette solitude. Soir et matin, elle venait baigner dans le lac sa blanche et délicate fourrure. L’Hermine me dit qu’en me voyant elle s’était sentie attirée vers moi par une secrète sympathie ; nous paraissions avoir le même goût de la solitude, la même horreur de tout vulgaire contact, la même pureté.
Sans trop m’en rendre compte, moi aussi j’aimais l’Hermine.
J’aurais pu vivre ainsi toujours heureuse, grâce au soleil, aux étoiles, à la rosée, à la fraîcheur du lac, et, je dois le dire aussi, grâce à l’amitié de ma sage compagne l’Hermine, lorsqu’un jour, un voyageur égaré vint frapper à la porte de mon castel. Je fus forcée de lui accorder l’hospitalité, attendu la violence de l’orage.
L’étranger était vêtu du costume de chasseur ; il était jeune, il avait l’air noble et franc. Il m’apprit qu’entraîné par l’ardeur de la chasse, il s’était trouvé séparé de sa suite ; ne pouvant retrouver sa route au milieu de la tempête, il s’était décidé à frapper à la porte de mon château, sans espérer, ajouta-il, y trouver aussi belle châtelaine.
Ces quelques mots me firent rougir.
Après lui avoir fait préparer un repas et tout ce qui convenait à sa situation, je voulus me retirer.
– Pardon, dit alors, l’étranger d’une voix douce et vibrante, mais si vous me fuyez, je vais croire que, jouet d’une illusion douce et cruelle à la fois, j’ai vu passer une fée dans mes songes. Si vous êtes femme, restez.
Malgré moi je restai.
Comme nous allions nous mettre à table, un grand bruit de chevaux, de cors et de fanfares se fit entendre à la porte du château. C’était la suite de mon hôte qui s’était mise sur ses traces, et qui venait le chercher. L’inconnu, mes chères sœurs, c’était le roi de France.
Pour prendre congé de moi, il fléchit le genou, et, prenant ma main, il lui imprima un b****r en me disant tout bas : – Il faut que je vous quitte, ô la plus noble et la plus belle des belles, mais je reviendrai !
Il ne tint que trop sa promesse.
Je parlai à l’Hermine, ma confidente, des assiduités du roi et des offres de mariage qu’il me faisait.
– Songe, répondait-elle, que la véritable grandeur, la véritable pureté, ne peuvent exister que dans la solitude. Prends exemple sur le Lis, mon enfant. Il n’est si beau que parce qu’à sa beauté il joint un air de candeur et d’innocence qui ravit le cœur.
À cette allusion je me sentis troublée. Hélas ! pensai-je, elle ne connaît par l’accès d’orgueil dont le Lis a été pris le jour où il a demandé à cesser d’être Fleur. Je me promis bien cependant de suivre les conseils de l’Hermine.
Mais le roi mettait tant d’obstination délicate, tant de passion ardente à me convaincre, que je finis pas consentir à le suivre. Je n’étais plus Fleur j’étais femme : ma faiblesse fut celle de mon s**e.
Le roi me parlait du bien qu’on pouvait faire sur le trône, du charme qu’il y a à se faire aimer. Puis il ajoutait que je devais porter bonheur à lui et à sa race. Je me laissai couronner.
Adieu, maintenant, au soleil, aux étoiles, aux perles de la rosée, à l’onde du lac ; l’étiquette me gouverne et m’obsède, je languis au milieu de la foule des courtisans. Ma vieille amie l’Hermine, à qui j’avais fait accorder ses grandes entrées, ne vint plus au palais, crainte de se souiller. L’autre nuit, j’ai eu une vision menaçante : j’ai vu les Lis traînés dans la boue, et une jeune et belle Reine qu’on menait à l’échafaud. Combien je regrette le temps où, simple Fleur, j’étais le symbole chéri de l’innocence ! On m’effeuillait alors sous les pas des vierges et des chastes épouses ; les anges, porteurs des messages du ciel, s’arrêtaient un moment pour se reposer dans ma corolle, et le lendemain ils m’enlevaient avec eux dans leurs bras, et me présentaient aux hommes comme un gage nouveau de la bonne nouvelle qu’ils venaient de leur annoncer. Je vivais d’air, de soleil et de lumière. Mes nuits se passaient à contempler les étoiles et à m’enivrer des concerts confus qui se chantent dans l’ombre, tandis que maintenant…
La Reine se mit à pleurer.
Bleuette et Coquelicot essayèrent de la consoler. Elles lui dirent qu’il ne fallait pas s’exagérer ses chagrins, que chaque position avait des inconvénients plus ou moins grands, et que le malheur pour elle avait été d’en choisir une trop élevée, après quoi elles se citèrent comme exemple.
– Si, au lieu d’être Reine, tu étais une simple villageoise comme nous, ajoutèrent-elles, tu ne te plaindrais pas de ton sort. Du temps que tu étais Lis, ma chère, tu étais un peu sujette au péché d’orgueil ; ce défaut pourrait te jouer de vilains tours : il faut t’en méfier et prendre patience.
Ces choses raisonnables dites, Coquelicot et Bleuette demandèrent à la Reine la permission de se retirer, afin d’aller tirer d’inquiétude Blaise et Lucas. Cette permission leur fut octroyé. La Reine y joignit deux gros diamants pour elles, et deux paires de breloques pour Blaise et pour Lucas.