— Cause toujours, dit Mo.
Jeudi 12 novembre 2015Le fait de collectionner les voitures anciennes (bon, soyons honnêtes, juste vieilles) dépend, pour la plupart des enthousiastes, d’un peu d’argent, de beaucoup d’optimisme et d’un prisme rose qui permet au propriétaire de croire que sa voiture est presque parfaite, dénuée de ces attributs rouillés, ternis, bruyants et fumants qui, pour être ignorés, nécessitent une défaillance volontaire de lucidité de la taille d’une Rolls-Royce.
Il y a de nombreuses vieilles voitures parfaites, bien entendu, restaurées jusqu’à la dernière poignée en chrome, mais il a fallu à leur propriétaire des années de patience et d’efforts pour leur redonner leur apparence d’antan, ou des tas de billets pour que des garages et ateliers le fassent pour lui. Dans les deux cas, elles coûtent de l’argent.
La Morris Minor 1954 décapotable de Steven Hardcastle, convoyée spécialement en France lorsqu’il a pris sa retraite, est l’une de ces défaillances de lucidité. Bien qu’elle démarre et roule correctement, le moteur est fatigué, la boîte de vitesses et l’embrayage se disputent constamment, la carrosserie marque son âge comme les taches sur une coccinelle et il faut éprouver la suspension grinçante pour y croire.
Il a pris la décision de limiter ses pertes et de la revendre, dans l’espoir d’acheter une autre voiture populaire des années cinquante avec ce qu’il en tirera. Une Coccinelle Volkswagen peut-être, ou pourquoi pas une Citroën 2 CV ? Il ne serait pas cher de la réparer, de l’entretenir et de remplacer des pièces en France.
M. Garnier arrive un peu en retard à dix heures, jette un œil à la Morris et émet un son entre le soupir et le grognement. C’est loin d’être un début prometteur. Il est accompagné par un jeune homme, resté dans la voiture, que Steven a l’impression de reconnaître malgré la distance. Après une assez courte inspection et tout aussi courte vérification du moteur, M. Garnier débite son discours.
— Vous savez M. euh…
— Hardcastle.
— Harcastle, c’est ça, vous savez M. Harcastle, de nos jours les gens veulent des voitures anciennes immaculées. Ils ne veulent pas payer pour acheter une voiture et payer encore pour la rendre… respectable. Comprenez-vous ce que je dis ?
Steven comprend très bien.
— Mais c’est une jolie petite chose, et je suis sûr de trouver quelqu’un qui serait d’accord de mettre un peu plus pour la rendre parfaite.
Steven comprend encore mieux.
Le garçon – jeune homme – sort de la voiture et se dirige vers eux. C’est Mo.
— Hé M. Hardcastle, je vous ai reconnu ! Il nous a aidés avec des tas de mots anglais hier soir dans un café, M. Garnier. Quelle coïncidence.
— La synchronicité (Mo, va voir sur Google). Content de te voir.
Garnier semble s’en moquer éperdument, occupé à lire un texto qui vient de sonner. Mo se tourne vers Steven et murmure :
— Et les filles, M. H ! Merci beaucoup. On les revoit demain soir. Happy Hour. On va forcément y arriver une fois qu’elles seront un peu bourrées. Il lui fait un clin d’œil salace.
Garnier est à présent plongé dans la rédaction d’un message.
— Bon, pourquoi vous achetez et conduisez ces vieilles bagnoles, M. H ? Elles sont lentes, dépassées, polluantes, n’ont ni direction assistée ni GPS ni ABS ni correcteur d’assiette automatique…
— Merci Mo, je crois que j’ai compris.
Mais Mo, manifestement de nature curieuse (et Steven a toujours placé la curiosité très haut sur l’échelle de l’intelligence), le fixe avec le plus charmant des sourires.
— Alors, c’est quoi que vous aimez tant dans cette vieille voiture ?
Steven prend une lente inspiration, ouvre la portière passager, invite le jeune homme à s’asseoir et s’installe sur le siège conducteur.
— Tu te souviens de ce que Fred t’a raconté hier soir ? À propos des guerres. Des millions de morts. Depuis des lustres et jusqu’à aujourd’hui.
— Ouais, bien sûr.
— Tu n’étais pas trop bourré ? dit Steven en souriant.
— Moi ? Ça va pas ! Je tiens l’alcool.
— OK, alors écoute.
Et Steven parle à Mo de la guerre sous ses nombreuses formes, aspects et tailles. Des choses semblables à ce que Fred lui a dit la veille, mais assorties de causes, d’explications, de théories, de détails supplémentaires, de dates, du nombre de tués et de blessés (forces armées et populations civiles). Cela dure un certain temps, mais l’intérêt de Mo ne faiblit pas.
Steven s’interrompt, enfin.
— M. H, ça va ? Vous tremblez.
— Oh vraiment ? Désolé. Je me suis emporté. Un peu perdu. Ce sujet, en particulier la Première Guerre mondiale, me fascine depuis des années mais il commence à me faire un drôle d’effet. Comme s’il prenait le dessus. Et il me semble que ça empire.
Il se redresse sur son siège, se tourne vers Mo et esquisse un sourire.
— Mais je vais bien maintenant.
— Comment vous connaissez tout ça au fait ?
— Lectures, recherches, prises de notes. Tu serais étonné comme peu de gens savent tout cela.
— Je ne savais pas. Mais maintenant bien. C’est… difficile à encaisser.
Le visage de Mo s’anime et s’épanouit. Steven le regarde et pourrait lui dire que ce qu’il éprouve est une mini-fulguration (Mo, va voir sur Google) mais il garde le silence. Il attend jusqu’à ce que Mo soit prêt à mettre des mots sur ses pensées.
— M. H ?
— Oui, Mo.
— Je peux vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne avant ?
— Je t’en prie.
— Mon grand-père m’a un jour parlé de trucs à Paris dans les années soixante, où des Algériens manifestaient pacifiquement mais ont été arrêtés, torturés, tués dans un stade sportif, d’autres ont été battus et jetés dans la Seine pour y être noyés. Il dit que près de deux cents personnes sont mortes. Je le soupçonne d’avoir été là mais il ne me l’a pas dit. Et il y avait encore des choses mais il n’a pas voulu me les raconter. J’avais seulement quatorze ans. Mais bon, c’est le passé, pas vrai ? Je suis français maintenant. À quoi ça sert ? Qu’est-ce que ça m’apporte maintenant ?
Steven demeure silencieux pendant un moment, les yeux rivés sur le pare-brise. Le soleil commence à briller sur les mimosas et les eucalyptus.
— Mais ça t’a déjà apporté quelque chose. Le fait de m’avoir raconté cette histoire était un acte courageux de ta part et le début de quelque chose, je ne sais pas quoi, ça dépend de toi. Apprends seulement ceci, pour l’avenir. Ça a beau être un cliché (Mo, va voir sur Google) : la connaissance est un pouvoir.
S’ensuit une longue pause. Steven a l’air épuisé. Tous deux regardent par-delà le pare-brise. M. Garnier semble les avoir oubliés, constamment sur l’un ou l’autre de ses téléphones portables. Il faut avoir un certain tempérament pour être vendeur de voitures d’occasion.
C’est Mo qui finit par rompre le silence.
— La voiture, M. H.
— Ah oui ! Il sourit. Ça, c’est la partie agréable, après cette accumulation de mort et de destruction. Le bon vieux temps. Tu vois, après la Seconde Guerre mondiale, une grande partie de l’Europe était décimée, ce qui veut dire qu’il n’en restait pas grand-chose, même dans les pays victorieux. Tout le monde était pauvre et ne désirait que trouver du boulot, gagner un peu d’argent, acheter de jolies choses et être normal pour un temps. Au cours des années cinquante, les constructeurs automobiles partout en Europe se sont mis à fabriquer ce que j’appelle les « voitures du peuple », petites et pas chères, idéales pour aller voir la famille, les amis, la mer… La Morris Minor, Fiat et Seat 500, Coccinelle Volkswagen, BMW Isetta, Citroën 2 CV, Renault 4, et bien d’autres. En fait, tu vois, avant la guerre les gens n’avaient pas de voiture, ils avaient seulement un vélo et la plupart des gens allaient au travail à vélo. Certains avaient des side-cars mais la majorité prenait le bus, ou le train pour des trajets plus longs. C’était donc une révolution. En même temps, les gens ont commencé à reconstruire leurs vies et les rendre plus faciles, plus confortables. Ils ont acheté des frigos, des cuisinières, des machines à laver. Il s’agissait de réels besoins, surtout après de telles privations. C’était une sorte d’âge d’or après-guerre, un Temps de l’innocence.
— J’ai un peu décroché à la fin mais jusque-là je crois que je vous suivais.
— Puis sont arrivés les téléviseurs. Jusqu’à environ 1952 il n’y avait que des radios. Ce fut le début de la fin du Temps de l’innocence.
Il s’interrompt, sa respiration s’accélère. La colère commence à l’envahir.
— Et puis on s’est mis à tout foirer, on est allé trop loin, on a construit une société basée seulement sur ce que l’on achetait, sur ce que la pub nous disait d’acheter, sur ce qui nous rendait plus beaux que nos voisins, tout ça nous a donné trop de choix. La société de consommation était née. Le monde de la matérialité.
— Hé, comme Madonna, la Material Girl. Je l’aimais bien mais elle est devenue vachement vieille. Elle est naze. Alors que Lady Gaga, ça, c’est quelque chose.
Mais Steven était lancé, de plus en plus furieux, Madonna et Lady Gaga loin derrière lui.
— Et les valeurs que nous avions – aider, donner, écouter, travailler ensemble pour des vies meilleures – ont été remplacées uniquement par des objets et de l’argent. Nous avons perdu notre être intérieur, notre être spirituel (désolé si ça paraît ringard) et nous avons vendu notre boussole morale pour des voitures plus spacieuses, des maisons plus sophistiquées, des cartes de crédit… et nous nous sommes perdus.
Il s’interrompt, fixant au-delà du pare-brise les mimosas et les eucalyptus, à présent tachetés de toutes les nuances de vert par le soleil du matin.
— Et nous sommes devenus décadents (Mo, va voir sur Google). À présent, nombreux sont ceux, essentiellement parmi les jeunes, qui rejettent cette décadence, chacun à sa manière. Certains vivent de façon alternative, New Age, fermes bio, etc., mais d’autres, surtout dans la région du monde dont tes parents sont originaires, voudraient détruire notre société décadente et sans dieu, et nous avec, pour la remplacer par la leur. Bien sûr ils ne peuvent pas. Ils n’ont pas assez d’adeptes, de pouvoir et de soldats pour y parvenir, mais ils essaient. Tu te souviens de Charlie Hebdo ? Treize morts. Ça aussi c’était la guerre, Mo.
Il cesse de parler, prend une grande inspiration, se tourne vers le gamin et sourit.
— Voilà la raison pour laquelle j’aime collectionner et conduire des voitures populaires des années cinquante. Leur simplicité, pour qui et pour quoi elles étaient conçues, tout ça représente pour moi un âge innocent, de valeurs simples, réelles. Peut-être vais-je trop loin, par nostalgie, mais j’y trouve beaucoup de vrai. J’espère que tu comprends ce que je veux dire…
Il regarde sa montre.
— m***e, j’ai parlé trop longtemps. Désolé. M. Garnier doit penser que nous fomentons une révolution ensemble.
— Non, M. H, franchement, c’était super intéressant. Comme de se réveiller. Des choses que je ne connaissais pas, donc auxquelles je ne pouvais pas penser. J’ai pas tout pigé évidemment, mais j’ai de quoi tenir. Vous savez comme Fred essaie de m’apprendre des choses, comment penser aux choses. Mais c’est peut-être parce que c’est lui, mon vieux pote, mon partenaire de picole, mon associé en drague, que je n’écoute pas, que je ne veux pas écouter. De la jalousie peut-être. Fred le petit malin, qui est allé à l’université et moi pas. C’est de ma faute en fait, je suis un c****n d’avoir glandé au lieu d’étudier.
Il s’interrompt, pensif, un peu perdu.
— Mais après tout ce que vous avez dit, je vais mieux l’écouter maintenant. Apprendre des choses. Et en parler. Et faire des choses si je peux. Et peut-être que vous, moi et lui, nous pourrons en reparler de temps en temps au Shakespeare ? OK ?
Steven obtient 4 000 euros pour sa voiture, considérablement moins qu’il n’eût voulu mais assez, s’il rajoute un peu, pour acheter une Coccinelle ou même une vieille Renault 4 CV. Il décide de ne pas sortir au Shakespeare ce soir-là (c’est devenu un peu trop régulier, trop obsessionnel et il est convaincu que les margaritas sont en train de faire grimper son indice glycémique au niveau d’un diabète de type deux). Il est temps de se calmer un peu, surfer sur internet à la recherche de voitures à vendre et pourquoi pas faire des lectures sur la guerre d’Algérie ?
Mais demain, vendredi, il ira. TGIF, Thank God It’s Friday, ainsi commence le week-end. Difficile de se débarrasser des vieilles habitudes acquises durant la jeunesse. En plus il pourra observer comment les garçons se débrouillent avec les deux filles.
Vendredi 13 novembre 2015Steven Hardcastle pénètre dans Le Shakespeare et se dirige vers une de ses tables favorites, à gauche à côté des fenêtres, d’où il peut boire, manger et observer. Fred et Mo sont déjà installés à une des tables hautes et ont gardé deux places pour leurs rencards. Il commande une margarita (les meilleurs cocktails de ce côté-ci de New York, comme il dit souvent) puis se dirige vers les garçons.