Happy Hour, Alan WARD-3

2504 Mots
— Salut M. H, dit Mo. — Sympa de vous revoir, dit Fred. — Vous avez eu votre train avec… ? — Vous rigolez ! Ils étaient en f****e grève, les enfoirés. On a dû prendre un p****n de bus. Ça nous a pris une heure. On ne sait pas si on arrivera à rentrer ce soir. Et Mo a dû quitter le boulot plus tôt. Garnier n’a pas apprécié. Il va probablement le déduire de sa paie, le sale radin. Il est inhabituel pour Fred de se mettre dans un état pareil. C’est en général lui le plus calme et réfléchi. Il est probablement nerveux à cause des filles. Il regarde (un peu trop) souvent vers la porte. — Ne vous inquiétez pas, je vous laisserai quand vos deux beautés arrivent. Je ne voudrais pas qu’elles passent trop de temps avec moi. Elles pourraient se rendre compte à quel point un homme de cinquante-sept ans est plus séduisant et intéressant que deux hommes de dix-neuf ans… Et plus riche. — Allez-vous faire foutre M. H, si vous me permettez. Ils éclatent tous de rire, lèvent leur verre et les garçons se détendent un peu. C’est exactement ce que Steven espérait : relâcher la tension avant qu’ils ne retrouvent les deux Anglaises, aussi jolies que joliment stupides. — Et si vous avez besoin d’aide en traduction, appelez-moi. Mon vocabulaire est très étendu, très approfondi et très moderne ! — J’avais dit que c’était un vieux pervers, pas vrai Mo ? Nouvelles taquineries, puis il retourne à sa table alors que les deux filles font leur entrée. — Salut Monsieur… — Steven. — Steven. Comment allez-vous ? Vous êtes tout beau, habillé classe pour un vendredi soir ! — Et vous alors ! Fred et Mo vont devoir faire reculer les hordes mongoles ce soir. — Merci, vous êtes gentil. C’est vendredi soir pour nous aussi. TGIF. Dans le monde la moitié des gens qui ont notre âge, et certains du vôtre aussi (elles se regardent et gloussent, mais gentiment), sort le vendredi, boit, s’amuse, oublie le boulot et le monde. Et c’est notre dernier soir donc c’est sûr qu’on va en profiter. À plus. Tout en minijupes, tops moulants et talons hauts, elles se dirigent vers la table de Fred et Mo, où Steven l’observateur assiste à nombre de bises et de sourires. Les filles commandent du vin blanc. S’ensuivent davantage de cliquetis de verres, tchin-tchin, santé, quiproquos linguistiques amusants et supercompliments concernant les tenues « sensationnelles » des filles. — Vous savez, dit l’une d’elles, la blonde (l’autre est brune), nous ne connaissons même pas nos prénoms. Je suis Penny, mais tous mes amis m’appellent Pens. Et voici Chloë, mais tout le monde l’appelle Clo. Nous, c’est Pens et Clo. C’est un plaisir de vous rencontrer, chers Messieurs ! — Et nous sommes Fred et Mo, dit Fred. — C’est de la triche, ça doit être vos diminutifs. Quels sont vos vrais prénoms ? — Eh bien moi c’est Frédéric et lui, c’est Mohammed. Les garçons sourient. Les filles pas. Pause. Clo : Donc tu es quoi, m******n ? Mo : Oui mais je ne pratique pas beaucoup, juste les bases, certaines prières du vendredi avec mon père, et le ramadan. Ça c’est pénible, surtout en été lorsque nous étions petits. Pens : Et tu viens d’où ? Mo : Mon père est algérien et ma mère est moitié française, moitié algérienne. Clo : Ah donc ta mère n’est pas m*******e alors ? Mo : Si, elle s’est convertie après avoir épousé mon père. Pens : J’imagine que c’est pour ça que tu n’as pas l’air tellement… Mo : D’un Arabe ? La Happy Hour est une des composantes américaines les plus brillantes de la société de consommation : vendre le maximum de produits et toujours plus que ce dont vos clients ont besoin. Il y a longtemps aux États-Unis, entre dix-sept et dix-huit heures, toutes les boissons étaient à moitié prix. Juste après le boulot. Les gens en profitaient, buvant plus que de raison (moitié prix !) et à la fin de l’heure, ils continuaient à boire. Ils ne pouvaient plus s’arrêter. Et ils mangeaient. Des hamburgers, des frites, des côtes de bœuf, des steaks. Ils s’en allaient à une heure du matin ivres morts et allégés de quelques centaines de dollars. Depuis lors c’est devenu une institution mondialisée (comme nous avons bien appris la leçon) au point que les bars de l’Alaska jusqu’à l’Australie proposent des Happy Hours, qui débutent et finissent à l’heure que leur propriétaire choisit. Le Shakespeare est bondé. Heureusement c’est une soirée douce pour un mois de novembre et le trop-plein de clients se répand sur le trottoir (où ils peuvent aussi fumer…). La Happy Hour (Boissons à moitié prix – 19 h 30 à 21 h 30 !) est terminée mais elle a eu l’effet escompté. À l’intérieur comme dehors, la soirée est lancée, faite de bruits, rires, gros mots, cris, comme tout bon vendredi soir qui se respecte. La télévision dans le bar est une de ces méga Samsung que l’on peut voir à près de cinquante mètres, tournée vers L’Arène et l’entrée. Elle est perpétuellement allumée, diffusant du football (la semaine) ou MTV (le week-end), et les clips musicaux sont à fond, en Full HD, mégapixels, Double-Dolby Surround Sound. Si le 3D Live existait, les propriétaires l’auraient aussi. Légèrement comprimé à sa table et incapable de voir « ses » garçons et filles, Steven est occupé à boire sa dernière margarita et à prendre des notes. Mais le niveau sonore est devenu trop élevé pour lui et il glisse progressivement dans l’un de ses « états ». Il le sent. Ses connaissances micro-détaillées et obsessionnelles de la Première Guerre mondiale vont commencer à remplir son esprit d’images insoutenables, de chiffres incalculables, d’horreurs, prenant le dessus jusqu’à ce qu’il retrouve son calme. Il se met à paniquer, piégé comme il l’est par tous ces gens, tout ce bruit. Il se lève pour s’en aller mais est incapable de bouger, écrasé par ces gens de plus en plus oppressants, leurs rires et leurs cris de plus en plus tonitruants. Il faut qu’il sorte. Maintenant. Soudain MTV s’arrête. La musique s’arrête. Les images s’arrêtent. Une grande banderole « FLASH INFO » apparaît. Rouge vif. Puis il entend des tirs, tourne la tête et voit deux jeunes hommes en noir avec des fusils d’assaut se frayer calmement un chemin parmi la foule et tirer sur tous et n’importe qui. Les rires et les cris se transforment en hurlements de panique, de douleur, d’hystérie, à mesure que les gens tombent, tentent de se cacher, s’enfuient, se retrouvent coincés par la foule, se font piétiner. Il voit deux serveuses touchées à la tête et à la poitrine, le sang explosant sur leurs uniformes noirs alors qu’elles s’effondrent dans la foule. Il voit Mo et Pens pulvérisés de leurs sièges par un tir automatique nourri, le sang giclant de leurs poitrines sur Fred et Clo au cours de leur chute. Puis c’est au tour de Fred et Clo de tomber quand l’assaillant mitraille dans l’autre sens. L’homme lance une grenade derrière le bar. Des bouteilles éclatées, des verres, des bras et autres membres non identifiés encore vêtus de leurs oripeaux sanglants volent dans l’air comme des feux d’artifice multicolores. Les tirs, les hurlements et les gémissements sont insupportables. Sa tête va exploser. Jusqu’à présent il a eu de la chance parce que les tireurs ont commencé à droite et au milieu de L’Arène, or il est à gauche. Mais les tirs se dirigent maintenant de son côté. Deux jeunes femmes tombent sur sa table, leur sang coule le long du bord, il est absorbé par des serviettes jusqu’à ce qu’elles en soient pleines et dégorgent leur contenu sur le sol. L’une des deux femmes est tombée sur son verre de vin brisé et de son cou lacéré coule un ruisseau de sang qui goutte le long de la table et va rejoindre la rivière en crue. Il est pétrifié par cette vision de la nature au sein de la mort. Puis il entend d’autres tirs, beaucoup plus près, et il dégringole sous la table, glisse dans le sang, se roule en boule. À travers un interstice entre bras ballants, pieds de table et cascade de perles sanglantes, il voit les deux tireurs se retourner et partir, mitraillant dans la rue. À ce moment, la plupart de ceux qui se trouvaient dehors ont détalé, en panique. Il entend des sirènes. Il parvient tout juste à voir les hommes monter dans une voiture noire et s’en aller, même pas vite, juste comme s’il s’agissait d’une journée de boulot ordinaire. La télévision est allumée. Le bar est silencieux. Il ouvre les yeux, il est assis sur sa chaise, à sa table. Il regarde autour de lui, tremblant. Il n’y a pas de sang, pas de morts, pas de blessés, pas de chaos. Juste un bar plein de gens en train de regarder la télévision en silence. Des images de rues parisiennes, de bars, de sang, de gens pris en charge par les ambulanciers, de voitures de police, de camions pompiers, de hurlements, de sanglots, tout ça en Full HD, mégapixels, Double-Dolby Surround Sound. — Pour ceux qui viennent de nous rejoindre, il y a eu une attaque t********e coordonnée dans plusieurs endroits de Paris. Une tentative d’attentat a eu lieu au Stade de France, où le Président de la République se trouvait pour un match amical contre l’Allemagne, mais les trois auteurs de l’attaque-suicide n’ont pu pénétrer dans l’enceinte et ont déclenché leurs ceintures d’explosifs à l’extérieur, provoquant leur mort et celle d’un passant. Au centre de Paris, des cafés et restaurants des dixième et onzième arrondissements ont été la cible d’attentats. Les attaques semblent avoir été bien préparées et coordonnées. Les terroristes ont quitté les lieux mais nous avons reçu des informations concernant une attaque majeure au Bataclan, où a lieu un concert de rock. Nous ne disposons pas de chiffres précis concernant le nombre de morts et de blessés, mais les premières estimations font état de plusieurs centaines. Nous vous tiendrons informés des… Steven fixe le sang et les victimes en Full HD et mégapixels. Toutes les images qu’il a vues et collectionnées de la Première Guerre mondiale sont des photos en noir et blanc ou en sépia, instants de douleur, d’agonie, de mort récente, d’épreuves extrêmes et de désespoir. Il contemple à présent du sang réel en temps réel, du sang carmin foncé qui s’écoule des gens sur leurs visages, leurs vêtements, la rue, les ambulanciers. C’est un choc terrible. Comme tous ceux de sa génération, il n’a jamais dû faire l’armée, aller à la guerre et la voir de première main. Car ceci est la guerre, comme toutes les autres avant elle, petites ou grandes. Cela ne change rien qu’elle ne soit pas menée soldats contre soldats. Des civils ont été la cible d’agressions militaires et idéologiques des milliers de fois depuis des milliers d’années. Le bar commence à s’agiter. Les gens étaient sous le choc mais se mettent à parler. Et ils parlent de deux choses. Personne n’aurait pu imaginer que des attaques d’un tel sang-froid seraient menées contre des civils innocents lors d’une soirée sympa dans les bars de Paris. C’est trop près de chez eux. C’est chez eux. Selon les premiers témoignages, les assaillants, dont aucun ne portait de masque, étaient « d’origine nord-africaine ». Ce qui signifie marocaine, algérienne ou tunisienne. Une poudrière d’opinion publique et de politique nationale est sur le point d’être allumée, qui sait ce qu’elle emportera avec elle lorsqu’elle explosera ? Un silence embarrassé règne du côté de la table de Fred, Mo, Pens et Clo. Ils ont tous été instantanément calmés par les infos. La routine du vendredi soir, alcool et rituel d’accouplement, a été dévastée. Cela n’aurait pas été pire si leur serveuse était tombée raide morte en leur apportant leurs boissons. C’est Pens qui ose le dire. — Est-ce que tous les mecs comme toi pensent comme ça ? Est-ce que vous planifiez secrètement de tuer des gens comme nous lorsque vous traînez dans la rue ou vous rencontrez après la prière ? Elle s’adresse manifestement à Mohammed. Il ne peut donner à ces filles aucune réponse claire, univoque ou compréhensible. Et même s’il le faisait, même s’il en était capable, elles ne comprendraient pas. Elles ne sont pas des flèches, ils l’ont constaté assez rapidement au cours de la soirée. Donc à quoi ça servirait ? Après ce qu’il a vu à la télé et la manière dont ça l’a affecté, davantage qu’aucun d’eux ne pourrait comprendre, pas même Fred, il n’est clairement pas prêt à affronter une paire de racistes débiles, aussi jolies qu’elles soient, aussi belles que soient leurs tenues. Mo jette un coup d’œil à Fred, qui hoche légèrement la tête, et ils descendent de leurs tabourets de bar, font deux bises à chaque fille, leur disent bonne nuit et s’en vont. Le dernier bus part dans dix minutes. Avec un peu de chance, ils l’auront. Steven commande un expresso et un whisky. Son esprit déambule dans les ruelles du temps et parvient à la porte de Wilfred Owen. Qui d’autre ? Il sonne. — Tu sais, Wilfred, le vers que tu as tiré d’Horace, en 1917, « Dulce et decorum est pro patria mori » ? Que tu as utilisé dans ce poème ? Tu étais le premier à l’appeler « Ce Mensonge de toujours ». Wilfred garde le silence, tout ouïe. — Eh bien tu n’es pas allé assez loin, tu vois. Donc, avec tout le respect que je te dois, et à Horace bien sûr, j’ai inventé ma propre version pour le monde d’aujourd’hui. Tu veux l’entendre ? Wilfred garde le silence mais penche la tête de côté, ce que Steven interprète pour de l’intérêt. Et il esquisse le sourire des morts, qui savent tout ou ne savent rien. Dulce et decorum est pro patria, fide, doctrina, potestate, religio mori. Il est doux et juste de mourir pour un pays, une foi, une idéologie, un pouvoir, une religion. C’est ça. C’est la clé, l’énorme erreur qu’ils ont commise pendant toutes ces années, chacun d’entre eux. Pro patria mori signifie mourir pour un pays, pas son pays. Pas nécessairement. Cela inclut tout le monde : les victimes, les civils, tout le monde ! Donc c’est de la m***e, Wilfred. Exactement comme tu l’as dit lorsque tu as retourné l’argument pour la première fois. Surtout quand ce n’est pas son pays, sa foi, son idéologie ou sa religion. Cela donne au tueur une raison, ou peut-être juste une excuse. Mais pour le tué ce n’est PAS doux et juste de mourir pour le pays, la foi, l’idéologie ou la religion d’un autre. C’est MAL, Wilfred. Et c’est MAL de se tuer en emportant avec soi des centaines de victimes. Tout comme c’était MAL de la part de ces imbéciles incompétents de vous envoyer à la mort, toi et tes millions de camarades. Ils ne vous ont pas tués pour leur pays, ils vous ont tués pour leur idéologie. Il est temps d’enseigner un peu de révisionnisme latin aux guerriers, décideurs de politique étrangère, factions dissidentes, « complexoteurs » militaro-industriels, sionistes, escadrons de la mort financés par l’État, unités spéciales d’intervention, pilotes de drones, djihadistes, tueurs d’écoliers, groupes terroristes privés, milices terroristes gouvernementales… et les enfants terrifiés qui doivent grandir en connaissant le sens réel des mots, afin de les utiliser comme leurs armes. Steven est clairement en train de sombrer, sa voix réduite à un murmure. — Je vais en parler à Fred. Ça sera bien pour ses études. Suis sûr que Mo se joindra à nous. Gars intelligent. A seulement besoin d’un peu d’aide… Tu n’aurais pas pu savoir, Wilfred. La guerre, ses rejetons, ses sous-espèces, sont contemplés par des milliards de gens à présent. En temps réel. En couleur. Un tireur muni d’un fusil d’assaut et d’une intention est vu par un million de fois plus de gens qu’un million de fusiliers avec l’intention d’un autre il y a cent ans. Lorsque tu es mort. Un de mes amis étudie cela. « La mort dans un monde numérique – redéfinir la guerre à l’ère d’internet ». C’est bon ça. Je viens d’y penser. Ça doit être le whisky. Rappelle-moi de le dire à Fred… Il pose la tête sur ses bras et s’endort. Wilfred tend la main, retire doucement les lunettes de Steven et les met dans sa poche pour éviter qu’elles ne se brisent. Il veille sur lui pendant un moment, puis rentre chez lui et ferme la porte.
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