8

2113 Mots
Priscille n’aimait pas du tout être à cran. Cela la rendait grognon, sur la défensive. Bref, pas l’attitude idéale pour décrocher un emploi. Néanmoins, il était évident que cet entretien n’allait avoir rien de formel. Elle n’avait pas rendez-vous. Très rapidement elle avait glissé dans le bus pour se rendre au studio d’Indiana Chamberz, au centre-ville, et attendait plus ou moins patiemment que cette dernière termine de revoir des épreuves avec une cliente. Du moins elle supposait que c’était ce qui se passait derrière la porte close surmontée d’une lumière rouge et dont s’échappaient des murmures. Une fois sur les lieux, elle fut tout de suite séduite par l’endroit. Si l’un des murs disparaissait quasiment sous les incontournables photos de mariage, les autres cloisons étaient bien plus originales. On y voyait des paysages, des publicités ainsi que quelques photos de mode vraiment étonnantes, prises en extérieur, avec les montagnes en arrière-plan. Indiana Chamberz était une photographe de talent, de façon irréfutable. Priscille lissa nerveusement son pantalon noir. Faute d’avoir un fer à repasser, elle avait accroché ses meilleurs vêtements sur un cintre, dans la salle de bains, avant de laisser couler l’eau chaude jusqu’à ce que la pièce ressemble à un sauna. En théorie, elle était donc tout à fait présentable. En théorie. Car en pratique, elle se demandait si elle n’avait pas fait une bêtise en choisissant de mettre son pull de laine bleu ardoise. Il avait été volontairement vieilli et agrémenté de traces grisâtres qui lui donnaient un air délavé. Un peu risqué, dans le cas présent, même si elle comptait sur la beauté de la matière brute pour attirer l’œil exercé de l’artiste qu’était Indiana Chamberz. Un article de ce type se vendait trois cents dollars sur le marché artisanal branché de La Tiakola, mais la créatrice, une de ses connaissances, le lui avait offert en remerciement d’un service quelconque. Priscille l’adorait. C’était, de loin, son pull préféré. N’empêche qu’elle aurait peut-être mieux fait de s’abstenir. Ici, dans le Wyoming, il se pouvait fort bien qu’un vêtement d’apparence usée soit considéré comme une guenille pour laquelle personne n’aurait déboursé deux dollars. Il ne manquerait plus que son interlocutrice aille s’imaginer qu’elle l’avait trouvé dans une poubelle ! Cette grande interrogation lui occupant ses pensées, elle décida de retourner chez elle pour se changer. C’était sans doute plus sage. Une nouvelle pensée, encore plus dérangeante, l’empêcha de mettre son projet à exécution. Déjà c’était une bonne idée de vouloir se changer, seulement pour mettre quoi, au juste ? Le T-shirt dédicacé par les Dead Kennedy qu’elle avait déniché lors d’un vide-grenier l’année précédente ? La tunique Vargas ornée d’une splendide pin-up légèrement dénudée des années cinquante ? Ce serait pas mal ça, tiens ? Après tout, une professionnelle de la photo était susceptible d’apprécier Vargas… ou, à l’inverse, considérer son œuvre comme de l’érotisme soft. — Et m***e, grommela-t-elle, exaspérée. Voilà encore quelque chose qu’elle n’aimait pas le moins du monde. S’efforcer de plaire aux gens, essayer de leur faire bonne impression. Bien que, sous l’influence de Scott, elle se soit pliée à ce genre de diktat, elle ne voyait toujours pas le rapport entre son apparence physique et ses talents de maquilleuse. Parce qu’elle était douée, elle aussi, dans son domaine. Une véritable bénédiction pour un employeur hollywoodien normalement constitué — à plus forte raison pour une petite photographe du fin fond du Wyoming. Alors pourquoi ce manque total d’assurance, tout d’un coup ? Cela s’expliquait sans doute par le fait qu’elle avait le sentiment que c’était la dernière occasion qu’elle aurait… Et pourtant elle était très loin de là. Au pire, elle pourrait travailler dans un restaurant ou dans une station-service, devenir femme de chambre… Peu importe le job, elle était convaicue qu’il ferait l’affaire, en somme. Sauf que ceux qu’elle venait d’énumérer ne payaient pas, ou si peu, et que sa dette s’élevait à huit mille dollars. Combien d’années mettrait-elle à la rembourser, si elle ne gagnait que le salaire minimum ? La porte de la chambre noire s’ouvrit, et deux voix féminines emplirent soudain le studio. Bon sang ! Elle avait tout juste le temps de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir en courant. C’était exactement ce qu’elle allait faire, d’ailleurs. Quelle idée elle avait eue, de venir ici dans cette tenue ! Se mettant debout en un bond, elle trébucha sur le portfolio qu’elle avait posé à ses pieds. Perchée comme elle l’était sur ses talons de dix centimètres, elle perdit l’équilibre. Il ne lui restait plus que deux solutions : soit elle s’affalait de tout son long, achevant ainsi de se ridiculiser, soit elle se laissait retomber sur sa chaise et attendait la suite avec un semblant de dignité — ce qu’elle fit, bien sûr. Elle venait de se redresser sur son siège lorsque les deux femmes s’aperçurent de sa présence. Prenant son courage à deux mains, elle s’empara de son portfolio et se leva, prête à exposer l’objet de sa visite. Une des deux femmes, la plus jeune, lui sourit brièvement avant de raccompagner l’autre femme à la porte. — Je vous appelle dès demain, d’accord ? lança-t-elle. Puis, se tournant vers Priscille, elle enchaîna : — Bonjour. Que puis-je faire pour vous ? — Bonjour. Permettez-moi de me présenter. Priscille Donovan, dit-elle en tendant la main à son interlocutrice. Elle prit soin de la lui serrer fermement. On lui avait toujours dit qu’une poignée de main franche constituait un atout, dans le monde du travail. — Indiana Chamberz. Ravie de faire votre connaissance. Dites-moi tout, Priscille. — Je… Grace, vous savez, la serveuse du… du saloon. Elle m’a conseillé de venir vous voir. — Quel saloon ? — Je vous présente mes excuses. Je ne sais pas comment il s’appelle. C’est à côté de… Elle déglutit péniblement avant de préciser : — A côté de ce que vous appelez « le haras ». Vous voyez de quel endroit je veux parler ? — Ah oui, bien sûr ! Grace, du Gragu R. La propriétaire s’appelle Chimène et elle n’est pas toute jeune, d’où le nom du saloon. Priscille dut avoir l’air un peu perdu, car Indiana ajouta : — Chimène, cette vieille femme toute tordue. Bon. Vous avez besoin d’une photographe ? — Non. Je vous explique. Je suis maquilleuse. Je suis arrivée à Backcountry Rentals hier après-midi, et bien que j’ignore totalement si mes services peuvent vous intéresser, je vous ai apporté mon press-book. Si vous voulez y jeter un coup d’œil… J’ai travaillé à La cité des anges pendant presque dix ans. Indiana s’empara du portfolio, intriguée. — Et vous avez décidé de vous installer dans notre petite ville ? demanda-t-elle. — Je ne sais pas encore. Elle n’avait menti qu’à moitié, tout compte fait. Au moins, elle ne s’était pas engagée à rester. — Venez. Asseyons-nous, que j’étudie cela d’un peu plus près, proposa Indiana Chamberz. — Volontiers, merci. Priscille accompagna la photographe dans une petite salle voisine et prit place face à elle pour la regarder feuilleter son press-book. Elle n’avait aucune inquiétude quant à cette partie de l’entrevue. Elle faisait du bon travail, elle le savait. Elle en profita donc pour étudier Indiana Chamberz à loisir. La femme avec elle d’environ trente-cinq ans, jolie et sans prétention. Elle ne se maquillait presque pas — elle n’en avait pas vraiment besoin d’ailleurs — et ses cheveux sombres, ramenés en queue-de-cheval, contrastaient agréablement avec son visage légèrement hâlé. Ses yeux noisette, très espacés et brillants d’intelligence, trahissaient une légère lassitude. — Vous avez un talent fou, déclara-t-elle en relevant la tête. — Merci. — Êtes en mesure de me dire ce qui vous amène à Backcountry Rentals ? Au moins, elle était directe. Tant mieux. Priscille aimait les gens francs qui parlaient sans détour. — J’éprouvais un grand besoin de changer d’air, répondit-elle simplement, espérant que cela suffirait. Indiana hocha la tête et laissa son regard courir sur elle, s’arrêtant un moment sur ses mèches violettes, puis sur son pull grunge avant de reprendre : — Je n’ai pas énormément de travail à vous proposer. Il y a les mariages, bien sûr. Pour l’instant, ces demoiselles se font maquiller dans les salons de beauté de la ville, et ce n’est pas toujours une réussite ! Pour les photos, j’entends. C’est bien simple, je passe plus de temps à retoucher les épreuves qu’à préparer les albums. Priscille fit l’effort de ne pas lever les yeux au ciel. Les mariages… Ce à quoi elle s’était attendue, en somme. Au moment précis où elle s’apprêtait à demander à son interlocutrice si elle n’avait rien à lui proposer en free-lance, celle-ci reprit la parole : — Votre press-book contient principalement des photos de mode et de films. De toute évidence, vous connaissez l’industrie du cinéma. Je me trompe ? — Non. C’est parfaitement exact. — Donc, vous savez comment ça fonctionne, dans le milieu ? — En effet. — Dans ce cas, j’ai une proposition à vous faire. — Oui je vous écoute. — Il se trouve que je fais dans l’audiovisuel, moi aussi. Pour des magazines, des films, des défilés de mode. Et justement, en ce moment, j’ai un contrat si prenant que je n’arrive pas à fournir. Alors voilà. Vous connaissez les réalisateurs et les acteurs, vous savez comment les prendre, et j’imagine que vous savez aussi négocier avec les nababs du cinéma. Si vous vous sentez prête à m’assister dans ce domaine, en plus de maquiller quelques mariées de temps en temps et de faire un peu de paperasse, nous pourrions collaborer, qu’en dites-vous ? Hilarie fut si surprise qu’elle mit quelques secondes à réagir. Ainsi, cette femme était prête à lui donner sa chance ? A prendre le risque de travailler avec une fille aux cheveux violets, au passé obscur et à l’apparence frondeuse ? C’était trop beau pour être vrai. Son mutisme s’éternisant, Indiana s’éclaircit la gorge et reprit : — Si vous ne voulez vraiment plus vous frotter au milieu du cinéma, laissez-moi vos coordonnées. Je vous appellerai uniquement pour maquiller les mariées. Ou pour les soirées organisées par les œuvres caritatives de la région. Il arrive que… — Non, non ! l’interrompit Priscille. Ce n’est pas ça. Je serai ravie de travailler avec vous, au contraire. Son enthousiasme ne s’étendait pas aux mariages et à la paperasse, mais elle n’était pas en position de refuser une telle offre. — Quels sont vos tarifs, en free-lance ? demanda Indiana. — A La cité des anges, c’était cent dollars de l’heure pour le maquillage. Et comme je suis rapide, j’ai souvent terminé en une demi-heure, souvent moins. Ici, dans le Wyoming… Disons quarante dollars la session, ça vous va ? — Ça me paraît correct, oui. Voilà pour la partie free-lance. Pour ce qui est classement, comptabilité et autres, en revanche, je ne peux pas vous payer plus de quinze dollars de l’heure, et je ne vous emploierai qu’à mi-temps. — Parfait. C’était toujours mieux que rien. Et beaucoup plus que ce qu’elle aurait gagné en tant que serveuse peu aimable. Elle le savait d’expérience. — Super ! s’exclama Indiana Chamberz, se levant pour lui serrer la main une deuxième fois. Je dois néanmoins vous prévenir que je vais me renseigner sur votre compte. Vu le matériel que j’ai ici et le nombre de saisonniers qui passent par Backcountry Rentals, je ne procède jamais différemment. Priscille acquiesça. — Aucun problème. Cela ne la changeait pas des procédures en cours à La cité des anges. De plus, son casier était vierge — du moins depuis sa majorité. Le seul obstacle possible était Scott. Si elle n’avait pas réussi à le rassurer, lors de leur dernière conversation téléphonique, elle risquait de se retrouver dans un sérieux pétrin. — Merci infiniment, parvint-elle à murmurer malgré son appréhension. Je commence quand ? — Lundi matin, 9 heures, ça vous va ? Je ne peux pas vous promettre qu’il y aura beaucoup de boulot, cependant on ne sait jamais. Cette semaine, par exemple, je pensais que ce serait calme et je n’ai pas pu souffler une minute. Alors si vous pouviez prévoir de rester jusqu’à 17 heures, ça me tranquilliserait. — Bien sûr ! Pas de problème. — Oh ! Et on pourrait se tutoyer, non ? — Bien sûr. Ce serait plus simple. Ce fut une Priscille singulièrement excitée qui ressortit du studio de son nouvel employeur. Ce n’était pas si mal, le Wyoming, en fin de compte. En tout cas, la chance semblait avoir tourné, depuis son arrivée. Celui qu’elle avait abandonné derrière elle à La cité des anges avait peut-être été sa dernière erreur, en fin de compte…
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER