7

2303 Mots
Il déposa le sucre et un carton de lait sur le comptoir, mit une poêle sur la gazinière et sortit le bacon et les œufs du réfrigérateur. Bien entendu, il faisait tout ça sous le regard attentif de son invitée, il le sentait. — Bien frit ou non, le bacon ? demanda-t-il. — Pas trop. On dirait que tu as fait ça toute ta vie. Cuisiner, je veux dire. Kale lui fit volte-face pour lui jeter un bref coup d’œil. Elle était assise sur un des tabourets, recroquevillée sur sa tasse. Sans doute avait-elle froid. Il faisait frais dans la région, et quand on n’avait pas l’habitude, on se ressentait encore plus de la température. En toute discrétion, il monta le thermostat d’un cran. — On cuisine à tour de rôle, au dortoir, dit-il. — Le dortoir, répéta-t-elle, comme s’il s’agissait d’un endroit mystérieux. Elle se trompait lourdement. On ne faisait qu’y manger et y dormir, pas de quoi fantasmer, bien au contraire. Ce qu’il s’empressa de lui faire comprendre. — Comment cela s’explique que tu n’y sois pas, au dortoir de ton ranch ? s’enquit-elle. Tu en as eu marre, de la vie de chambrée ? Sur ce point-là, pour en avoir eu marre, il en avait eu marre. On se lassait assez vite de ce mode de vie communautaire. Par coup de chance pour lui, il était monté en grade, l’année précédente. Et comme tous les contremaîtres, il avait emménagé dans le bâtiment principal. Pas pour longtemps, hélas… Avec vigueur, il secoua la poêle et déposa les tranches de bacon dans une assiette qu’il prit soin de recouvrir d’un couvercle, et cassa les œufs dans l’huile bouillante. — En fait, j’ai eu un accident, l’an dernier, reprit-il. — Quel genre d’accident ? — Un cheval m’a atterri sur la jambe. — Aïe ! — Comme tu dis, aïe, marmonna-t-il, portant machinalement une main à sa cuisse pour la masser, avant de se raviser. — Et ? On t’a forcé à déménager, c’est ça ? voulut-elle savoir. Kale fit rouler ses épaules pour les débarrasser de la tension qui s’y était installée. Toute l’histoire lui revenait en force, et ce n’était pas plaisant. — Il n’y a pas de place pour les gens qui ne travaillent pas, alors oui, j’ai dû prendre mes quartiers chez Chimène, avoua-t-il. Cela dit, je suis en voie de guérison. Normalement, je ne devrais pas trop traîner ici. — On est deux, alors. Parce que moi non plus, je ne vais pas moisir ici. — Tu viens à peine d’arriver, lui fit-il remarquer avant de glisser deux tranches de pain dans le toasteur. — Ce qui n’empêche que je ne fais que passer. Kale se renfrogna. Il sentit la tension gagner sa nuque et s’efforça de ne rien montrer. — Alors là, tu m’étonnes. Qui aurait pensé que tu n’étais pas venue t’installer dans notre merveilleuse région ? lança-t-il d’un ton ironique. Priscille haussa un sourcil parfaitement épilé. — Qu’est-ce que ça veut dire ? Que je n’ai pas l’air d’une fille du coin ? — Non, et tu le sais très bien. J’irais même jusqu’à dire que ça te plaît tellement que tu cultives ton image de citadine. La jeune femme écarquilla les yeux d’un air surpris. Faisant comme s’il n’avait rien remarquer, il remplit les assiettes, les fit glisser sur le comptoir, retourna chercher les couverts, puis se joignit à son invitée, dans la ferme intention de découvrir à qui il avait affaire exactement. * * * Il ne le laissait pas paraître mais ce type était plus malin qu’il ne le laissait voir, songea Priscille en buvant une nouvelle gorgée de café salvateur. Elle avait tenté de le provoquer, de le forcer à prononcer des paroles un tant soit peu insultantes sur son look. Au lieu de quoi il lui avait exposé son avis, comme s’il s’agissait d’une évidence. C’était… déconcertant. — Tu comptes rester combien de temps ? s’enquit-il. En lieu et place de répondre, elle commença à manger. C’était délicieux et elle se prit à espérer que son hôte n’entendrait pas son ventre gargouiller, comme il en avait la fâcheuse habitude, lorsqu’elle était affamée. — Super ! s’exclama-t-elle une fois sa bouchée terminée. Les œufs sont cuits exactement comme je les aime. — C’est la graisse du bacon. Qu’est-ce que tu es venue faire à Backcountry Rentals ? Travailler ? Ce type avait de la suite dans les idées nom de Dieu… Elle se retint de l’envoyer promener et reprit une bouchée, essayant de ne pas bâfrer. Le fait est qu’elle n’avait rien mangé de consistant depuis son départ de La cité des anges. Les barres de céréales et les chips qu’elle avait grignotées dans le car n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Et elle mourait de faim. — Je te l’ai déjà dit, répliqua-t-elle, la bouche pleine. Je suis de passage. — Et tu vas où, comme ça ? — A Vancouver. Kale la considéra d’un air dubitatif. — Vancouver au Canada ? Dis donc, tu fais de sacrés détours ! Que tu viennes de la côte Est ou de la côte Ouest, on ne peut pas dire que ce soit vraiment la route. Elle secoua ses épaules dans un geste désinvolte. Il était temps de changer de sujet. — C’est vraiment gentil de m’avoir invitée à déjeuner. Et merci pour le café aussi. Il est vraiment bon. Corsé… Elle ne termina pas sa phrase. Kale l’examinait avec attention, elle le sentait, bien qu’elle ait les yeux baissés sur son assiette. — Et puis là encore, t’as rien vu, dit-il d’une voix lente. Tu devrais essayer un café qui est resté toute la journée à côté d’un feu de camp. Ça réveillerait un mort, crois-moi ! De toute évidence, il avait renoncé à l’interroger. Et c’était tant mieux, parce qu’elle n’avait qu’une envie : prendre son assiette et retourner chez elle pour pouvoir s’empiffrer à loisir. S’il s’était acharné à lui poser des questions idiotes, c’est exactement ce qu’elle aurait fait ! Maintenant qu’elle avait un peu retrouvé son calme, elle entreprit d’étaler une énorme couche de beurre sur un toast dont elle en avala presque le quart en une seule bouchée. Oh Seigneur, ce que c’était bon, de manger après avoir eu aussi faim ! Pour un peu, elle en aurait ronronné. Il n’était peut-être pas si nul que ça ce mec, en fin de compte. En fait, à cet instant précis, il lui paraissait même génial. Elle constata tout d’un coup qu’elle attaquait son troisième œuf. — Tu nous en as préparé combien de douzaines, comme ça ? demanda-t-elle. — Quatre chacun. Pas des douzaines ! Des unités. Elle laissa malgré elle échapper un petit rire. — Tu penses que j’ai l’air de pouvoir avaler les mêmes quantités qu’un cow-boy de ton envergure, peut-être ? — Bah j’en sais trop rien moi. En tout cas, tu as un sacré coup de fourchette. Sur ce coup, elle rit si franchement qu’elle dut s’arrêter de manger sous peine de s’étrangler. — Je ne t’ai pas dit ? J’étais bûcheronne, en Californie. — Pour tout t’avouer, c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit quand je t’ai vue, rétorqua-t-il. Cerise sur le gâteau, il était un vrai comique. Un cow-boy doté d’un sens de l’humour ? Qui l’eût cru ? Elle les imaginait plutôt taciturnes, au contraire. C’était bien comme ça qu’ils étaient dépeints dans Le Secret de Brokeback Mountain, non ? Sans trop s’attarder la-dessus, elle chassa cette pensée. Pour une raison qui lui échappait totalement, elle n’avait aucune envie d’associer Kale Wayne à ce type particulier de cow-boys. — Alors comme ça, tu viens de La cité des anges ? demanda-t-il. — Malheureusement, oui. — Qu’est-ce que tu fais, dans la vie ? — Rien pour le moment. — Et tu… — Je n’en peux plus, là, l’interrompit-elle en grimaçant. Tu veux mon quatrième œuf ? — Merci, non. Je n’ai plus faim, moi non plus. Il entama de débarrasser, mais elle ne résista pas à l’envie d’attraper le dernier morceau de bacon qu’elle croqua, juste pour le plaisir. Et tout d’un coup, elle s’en voulut. Kale allait se poser des questions. En même temps, à quand remontait son dernier repas chaud ? A une éternité, semblait-il, et elle ne savait pas quand viendrait le prochain. Mais bref, cela n’avait que peu d’importance. Elle allait trouver du travail. Si ce n’était pas aujourd’hui, ce serait demain. Quoi qu’il en soit, d’ici à la fin de la semaine, elle aurait un peu d’argent en poche. Et dès que ce serait le cas, elle commencerait à rembourser sa dette, de manière à ne plus jamais avoir à penser à son ex. — J’imagine que tu vas avoir besoin d’un coup de main pour emménager, reprit Kale. — Non, non. Ça ira, merci. Elle avait le ventre plein. A présent, elle devait sortir au plus vite de cet appartement. Ce type avait le chic pour poser les mauvaises questions. Non qu’il y en ait de bonnes, d’ailleurs. Par contre elle n’avait jamais aimé parler d’elle, c’était juste un fait. — Ne sois pas ridicule ! Tu ne t’en tireras pas toute seule, ex-bûcheronne ou pas. — Je ne possède pas grand-chose, tu sais, expliqua-t-elle, s’efforçant de ne pas sourire de cet euphémisme. Et je te rappelle que tu es blessé. — N’exagérons rien. Je devrais tout de même réussir à porter un futon, dit-il en brandissant ses deux mains. Il n’avait pas du tout tort. Elles étaient immenses, et criblées de cicatrices blanchâtres qui tranchaient avec sa peau hâlée. Quant à ses avant-bras, ils étaient superbes. Du moins si l’on aimait les muscles et la virilité rurale. A un moment donné, elle fut même tentée de lui effleurer un bras pour voir si les poils qui le recouvraient étaient doux ou raides… — Alors ? Tu me laisseras t’aider ? insista-t-il. Elle réprima un juron et descendit de son tabouret. Ça commençait à bien faire, les questions. Il était temps de partir. — Ce ne sera pas la peine. Allez, j’y vais. Merci pour le petit déjeuner. Et pour le café. Toute volontiers, elle en aurait réclamé une deuxième tasse, cependant elle ne voulait pas être plus redevable qu’elle ne l’était déjà. Ce n’était pas dans ses habitudes, ça non plus. — A la prochaine, lança-t-elle. — Attends ! Elle aurait pu ne pas s’arrêter et continuer son chemin sans se retourner si son étrange voisin ne lui avait pas préparé le meilleur des petits déjeuners qu’elle ait jamais dégustés. En fait, il se serait agi de n’importe qui d’autre, elle ne se serait même pas retournée. Comme il ne disait rien, elle revint sur ses pas. Il était occupé à noter quelque chose sur un morceau de papier. — Tiens. Mon numéro de téléphone. — Tu habites ici, Kale, murmura-t-elle avec méfiance. Si j’ai besoin de quoi que ce soit, j’arriverai à te trouver, j’en suis sûre. — Tu connais du monde dans le coin, à part Chimène ? Elle croisa son regard bleu pâle et ne répondit rien. « Non. Je suis seule et vulnérable. Tu es content, maintenant ? » songea-t-elle avec amertume. — On n’est pas à Los Angeles ici, tu en as conscience, reprit-il. Si tu te retrouves coincée Dieu sait où au beau milieu de la nuit, ou que tu tombes en panne en pleine cambrousse, tu peux attendre des heures avant que quelqu’un passe sur ton chemin. Alors fais-moi le plaisir de prendre mon numéro, d’accord ? Il avait décidément raison. On n’était décidément pas à La cité des anges. Et si ce type s’imaginait une seconde qu’elle était du genre à angoisser à l’idée de rester seule pendant une heure, il ne savait pas ce que c’était que la peur, la vraie. Le temps qu’elle en arrive à cette conclusion, il lui avait pris la main pour y déposer le bout de papier. Elle referma machinalement les doigts dessus, ce qui lui valut un clin d’œil égrillard. — On ne sait jamais, tu pourrais avoir besoin de moi, murmura-t-il, une pointe d’amusement dans la voix. — O.K., O.K. Je m’incline. Si jamais j’ai du bétail à marquer, je ferai appel à toi, bel étalon. — Bel étalon ? Bon sang ! J’ignorais que les filles de La cité des anges étaient aussi directes. Pour un peu, j’en rougirais ! Elle traversa le seuil, referma brusquement la porte, et pu l’ouïr rire à travers la cloison. Elle fit la mine. Il ne s’imaginait tout de même pas qu’elle flirtait avec lui ! Si. C’était même plus que probable. Ah le pauvre. C’est vrai il était canon comme jamais, il n’était pas son genre. Trop buriné. Trop propre sur lui. Trop… Bon, d’accord. Il était beau comme un dieu. Mais beaucoup trop sûr de lui. Il devait penser qu’une citadine comme elle mettrait un peu de piment dans son lit. Et de toute évidence, il ne doutait pas un instant de pouvoir l’y entraîner, dans son lit. Mais le truc c’était qu’elle n’avait aucune intention de l’assister dans son désir d’exotisme. Même si elle avait eu envie de s’envoyer en l’air — et ce n’était pas le cas —, elle ne lui aurait pas donné la satisfaction de s’encanailler avec une fille de la grande ville. Elle prit la direction de sa salle de bains pour se laver les dents. Elle alluma la lumière, se regarda dans la glace et se figea sur place. Elle avait oublié de se démaquiller avant de se coucher ! Son mascara et son fard dégoulinants la faisaient ressembler à un panda. En fin de compte, son voisin ne la draguait pas. Son hilarité était plus probablement due à un amusement sans limites. Une honte comme on en connaissait très peu.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER