Chapitre 6
Le nom sur l’écran fit sursauter Alyssa. Son regard se durcit instantanément.
— Dois-je décrocher ? interrogea Jonah, hésitant.
— Absolument ! répondit-elle sans ambages.
Jonah prit une inspiration, mit l’appel en haut-parleur et laissa résonner la tonalité, comme s’il retardait le moment de parler.
— Jonah, es-tu avec ma femme ? rugit Jasper d’une voix rauque à l’autre bout du fil.
Les mots frappèrent Alyssa comme des coups de fouet. Sa colère monta aussitôt.
— Monsieur Beckett, veillez à choisir vos paroles, répliqua-t-elle avec force. Je ne suis plus votre épouse.
— Alice White… je me doutais bien que tu serais avec lui, marmonna Jasper, grave.
— Et donc, devrais-je poireauter chez vous pour me faire jeter dehors ? lança-t-elle, moqueuse.
À l’autre bout, le visage de Jasper se ferma.
— Je vous conseille la prudence. Le divorce n’est pas encore finalisé, le certificat n’a pas été émis. Vous restez mon épouse aux yeux de la loi. Prenez soin de notre réputation, celle des Beckett, comme si c’était la vôtre.
Alyssa laissa échapper un rire amer.
— Vous avez conduit Liana Gardner à Seaview Manor et m’avez forcée à signer ces papiers, Jasper. Et vous vous préoccupez de ma réputation ? siffla-t-elle. Une courtoisie unilatérale ne vaut rien. Puisque la mienne vous importe peu, pourquoi devrais-je m’inquiéter de celle des Beckett ? J’ai renoncé à mon titre pour Liana, questionnez-la.
Jonah, surpris, leva un sourcil et but une gorgée de thé. Enfin, la vraie Alyssa s’exprimait. L’épouse docile et silencieuse qu’il connaissait n’avait été qu’une façade. Cette Alyssa-là, vive, audacieuse et implacable, était revenue.
Jasper, quant à lui, semblait las.
— Je n’ai pas le temps pour ce débat, souffla-t-il. Grand-père est hospitalisé. Il souhaite te voir. Il refusera de prendre ses médicaments si tu n’es pas là.
Alyssa sentit une pointe de trouble. Malgré leur divorce, Newton Beckett avait toujours été bienveillant envers elle. Elle aurait pu partir sans réclamer quoi que ce soit, mais elle ne pouvait ignorer ce vieil homme attachant.
— L’hôpital du Taylor Group, n’est-ce pas ? J’arrive.
Après avoir raccroché, elle inspira profondément.
— Je conduirai, annonça-t-elle à Jonah. Pas besoin d’augmenter les tensions, je préfère gérer cela moi-même.
À l’entrée du service, Jasper et Xavier attendaient. Alyssa remarqua la silhouette amaigrie de Jasper.
— Peu m’importe ! pensa-t-elle. Que l’on maigrisse ou grossisse, ce n’est jamais ma responsabilité.
Elle s’avança sur ses talons hauts. Les deux hommes levèrent les yeux, surpris. Jasper lui-même peinait à reconnaître celle qu’il avait épousée pendant trois ans.
— Xavier, comment se porte grand-père ? demanda Alyssa, sans adresser un mot à Jasper.
— M-Madame Alice… c’est vraiment vous ? balbutia Xavier, ébahi.
Devant lui, Alyssa affichait un maquillage soigné et des lèvres carmin, un tailleur noir sculptant sa silhouette, et la broche papillon en rubis scintillait sur sa poitrine.
— C’est bien moi. Mon nouveau style vous surprend ? demanda-t-elle avec un sourire.
— Pas du tout ! répondit Xavier, sincère. Vous êtes rayonnante, plus confiante et pleine d’énergie.
— Sans doute grâce au divorce, murmura Alyssa. Enfin libérée, je retrouve la lumière.
Jasper fronça les sourcils, irrité.
— Si tu étais si malheureuse, pourquoi rester trois ans ? Nous aurions pu annuler ce mariage à tout moment. Je t’aurais ramenée chez grand-père et tout effacé.
Ces paroles ravivèrent en elle un mélange d’amertume et de colère. Elle connaissait trop bien son ancien mari : impassible face aux sentiments des autres, il n’était touché par aucune démonstration d’affection.
— J’ai tenu ma promesse à grand-père. Trois années, je les ai respectées. Mais maintenant, tu es libre. Tu peux vivre avec celle que tu souhaites. Plus besoin de te cacher pour retrouver ta maîtresse, ricana Alyssa.
Jasper resta muet, abasourdi par la témérité et le changement radical de son ex-femme. Malgré tout, elle semblait plus irrésistible que jamais, et une étincelle d’émotion traversa son regard habituellement glacial.
— Jasper ! cria Alyssa lorsqu’elle aperçut Liana et Sophia s’approcher.
Liana lança à Alyssa un regard initialement hostile, qui s’adoucit rapidement.
— Que faites-vous ici ? demanda Jasper, surpris.
À peine avait-il parlé que Liana se jeta dans ses bras.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? s’exclama-t-elle. Me considères-tu ou non comme ta petite amie ?
— Oui, répondit Jasper. Liana était si inquiète que grand-père soit hospitalisé qu’elle en a vomi son déjeuner, expliqua Sophia, visiblement peinée.
— Quoi ? demanda Jasper, inquiet.
— Son estomac réagit toujours ainsi sous le stress, soupira Sophia. Rien de grave, mais persistant.
— Je trouverai un médecin compétent, ici ou à l’étranger, pour la soigner, murmura-t-il en passant un bras autour de Liana.
Alyssa, amusée, repensa au souvenir de Liana malade sans que Jasper ne s’en soucie. Elle comprit que ce n’était pas qu’il était incapable d’aimer, mais qu’elle n’avait jamais été digne de son affection.
Liana, blottie contre lui, lança un sourire malicieux à Alyssa.
— Attends… pensa Alyssa. Elle est devenue sublime ! La broche papillon… ce n’est pas une création Alexa à cinq millions ? Comment une simple héritière aurait pu se l’offrir ? Certainement une imitation !
— Jasper, laisse Liana t’accompagner voir grand-père. Elle a tellement pleuré et s’inquiète tant pour lui, insista Sophia.
Alyssa, elle, garda un masque d’indifférence. Si elle ne se souciait pas de Jasper, pourquoi de Liana ?
À ce moment, la secrétaire de Newton sortit du bureau.
— M. Beckett souhaite voir sa petite-fille par alliance. Est-elle présente ?
Liana émit un soupir de satisfaction, mais Alyssa, sereine, s’approcha sans se laisser influencer par les titres ou les honneurs.
— Je suis là, répondit-elle simplement.
— Madame Alice, fit Ben avec respect, M. Beckett souhaite vous voir, vous et M. Jasper.
Sans mot de plus, Alyssa pénétra dans la salle, Jasper serrant les lèvres derrière elle.
— Jasper, attends-moi… tenta Liana, mais Ben intervint :
— Désolé, M. Beckett souhaite ne recevoir que son petit-fils et sa belle-petite-fille. Merci de vous retirer.