Des baisers

473 Mots
DES BAISERS« Dieu sait à qui était adressé ce b****r d’adieu, mais je savourai avidement sa douceur. » Ivan Tourgueniev, Premier amour Ses lèvres s’approchent des miennes. Elles avancent en prudence, dignes, oscillent, et demeurent en suspension. Décentes, pudiquement jointes, elles flânent, flottent, flirtent et frémissent. Elles vont de gauche et de droite, viennent, en alternance, rejoindre mes commissures, vaguent pour mieux retrouver ma lippe, à distance. Fendues, s’entrouvrant parfois sur une rangée de dents saines, elles exhalent, ainsi qu’une buée, un parfum de biscuit, de vanille, comme une saveur, comme une envie d’étreinte, de moelleux mordillement. Puis, avant même que de s’offrir, avant que je les reçoive, si jeunes, elles reculent, si fraîches, éternelles. Leur carmin devant moi volette, éthéré, petit papillon pourpre dans la pénombre, touche sombre dans la nuit. Sagement galbées, renflées, ses ailes s’étendent ; elles s’amincissent vers un sourire naissant, timide, lâchant quelques lettres, des mots contenus. Ses lèvres effleurent les miennes. Elles les frôlent, ou presque, à peine, les émeuvent et en rient. Elles s’en jouent, coquines, les lutinent, mutines, se retirent encore. Charnues, charnelles, elles m’attirent, m’attendent et m’attendrissent. Sensuelles, elles les touchent. Alors sa bouche, son grain, leur goût se révèlent ; elle déploie ses beautés, sa splendeur, suave, sublime, d’une infinie douceur ; elle pavoise, prépare ses philtres, et je faiblis. Tout à leur fragile caresse, calme de crainte de l’interrompre, je les devine, les sais lisses, brillantes, évoquant la peau frêle des fruits rouges, des baies, le velours d’une framboise, le sucre des raisins. Déhiscentes, elles s’écartent, s’ouvrent sur un minuscule cœur rose, un léger pétale, printanier, en un bouton qui éclot, s’épanouit, fleurit, sur la surface grenue de ses papilles, précieuses ; contre elles, transi, de froid peut-être, je tremble. Ses lèvres s’appliquent sur les miennes. Elles s’en éloignent à nouveau, marquent un temps, très bref, trop bref, hésitent, y reviennent en un formidable élan pour enfin s’y presser, par bonheur, et s’y attardent. Voluptueuses, elles les couvrent de baisers, de chastes baisers, d’abord, de baisers d’oiseaux, piquent, picorent, picotent, ensuite s’enthousiasment et s’envolent, s’élèvent ; elles les étoilent. Sur ma bouche, leur pulpe palpite, languide, lascive, prodigue un bouquet de flatteries, de troublantes chatteries, délicieux prélude, passionnées promesses. Elles m’accueillent ; douillettes, elles m’accaparent, se blottissent. Elles me b*****t, m’embrassent et m’enlacent, cèlent la pointe d’une langue badine, taquine, la taisent, cherchant, trouvant la mienne, qui s’y mêle et s’y fond, s’y lie et s’y confond. Elles m’offrent des trésors, leurs faveurs et leur flaveur, en une longue luxure. Je m’y plais. Ses lèvres se retroussent délicatement. Sans se départir de leur grâce, sans déparer la scène, elles se froissent et se rétractent, soudain discrètes. Evanescentes, effacées, elles dévoilent, affleurant d’une jolie ligne de dents blanches, d’un éblouissant émail, elles découvrent, candides, surgies de nulle part, l’éclat de deux canines vives, deux tristes esquilles qui s’enlèvent sur la toile des ténèbres, l’incisent, acérées, une soif sans fin ; ivre, à l’abandon, je les contemple en souriant. Je les regarde. A travers mes paupières plissées, mes cils fébriles, fébricitants, dans le reflet d’une larme insensible, je peux seulement les entrevoir, mais, avant de sombrer, l’aime davantage encore.
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