L’autre
L’AUTRE« J’avais deux personnages qui luttaient en moi : celui que je n’étais pas et celui que je ne voulais pas être. »
Romain Gary, Pseudo
Vêtu de noir de pied en cap, il arpente la pièce à pas lents et cérémonieux. Sa main droite caresse courtoisement la soie de sa cravate, tandis que l’autre, encore assoupie, se blottit au creux de sa poche. Il flâne, musarde, se hasarde dans le petit salon qui jouxte la porte, furète entre les rayons de la bibliothèque, lourds de bustes grecs et de chats d’Egypte, d’ouvrages anciens clairsemés. Il s’immobilise enfin devant le bureau, éprouve la lame d’un coupe-papier contre la pulpe de son pouce. L’enveloppe se déchire. Il parcourt une lettre concise et convenue qu’il laisse choir en s’approchant de la fenêtre.
Il arbore le sourire suffisant que je lui connais de longue date. Il s’avance. Voilé de blanc, l’horizon le déçoit. Il incline les lamelles des stores vénitiens, ajourant l’ombre qui s’abat sur le parquet.
Les tours de verre se dressent partout alentour, qui inquiètent les nuages. Ses pommettes saillent de fierté. Nos regards se croisent ; il détourne la tête et s’éloigne.
Son errance confinée le mène devant l’aquarium. Les minuscules poissons aux nageoires spectrales déambulent, désinvoltes, dans l’eau tiède. Ils effleurent le tapis de galets, se lovent contre les conques artificielles, s’élèvent paresseusement le long des algues vacillantes, à la rencontre des daphnies saupoudrées à la surface de leur monde.
La touffeur des lieux m’accable. Mon front s’emperle. Sa cravate reste étroitement nouée sous son col glacé. Seule sa main, fébrile, aplanit ses mèches moites.
Il s’affale sur le cuir frais de son fauteuil. Il n’y tient plus. Ses doigts se tendent, fléchissent, se raidissent à nouveau, s’entrecroisent. Quelques secondes s’écoulent.
Il ouvre un volumineux dossier, en extrait un petit encart rose. Il contemple, comme cent fois auparavant, les sept chiffres qui s’y prélassent, joliment esquissés, presque calligraphiés. Sa plume jaillit. Le bec d’or glisse, sursaute, virevolte et s’envole, lit les courbes des chiffres. Il flatte le galbe d’un six, l’élégance d’un quatre, se complaît dans la plénitude d’un zéro, se perd dans l’entrelacs d’un huit, les recouvre d’une encre noire aux reflets bleutés. Puis il ripe, traverse brusquement la feuille, s’enivre, s’énerve, décoche des traits aigus qui griffent le papier et égratignent son grain.
Il bascule dans son fauteuil, tient la feuille à bout de bras. L’encre luit. Son regard se trouble. La petite horloge, en perpétuelle avance, sonne ; cinq brefs et frêles carillons, qui lui semblent trop stridents.
Mes yeux se ferment. Il est épuisé. Son teint blafard dénonce ses nuits d’insomnie ; ses traits tirés, son dos voûté lui rappellent son acharnement. Demain lui paraît désespérément lointain.
Il s’adosse. Agacées, ses jambes impriment un léger mouvement au fauteuil. Le balancement et l’odeur du cuir l’apaisent. Les sourcils froncés, les yeux plissés, il scrute la silhouette ovée du pélican d’ébène qui lui sert de presse-papiers, comme s’il attendait qu’elle éclose et se déploie.
Les bruits de la rue s’étouffent, onze étages plus bas. Les paupières mi-closes, il tente de s’abstraire. Ses lèvres frémissent, soufflent machinalement quelques vers anonymes. Les syllabes hésitent. Il marque un temps. Un mot, trois pieds lui échappent. Il poursuit néanmoins sa mélopée muette. Sa langue s’empresse, scande en hâte les dernières strophes, non sans trébucher, piteuse, sur le dernier alexandrin.
Le papier crisse entre ses doigts. Froissé, il manque de peu la corbeille.
Il se lève, écarte le fauteuil, ouvre le dossier qu’il feuillette frénétiquement, le referme presque aussitôt. Il le connaît par cœur. La chronologie des faits, le rôle des parties, la hiérarchie des responsabilités, l’arborescence des griefs, les moindres détails lui sont parfaitement clairs.
Il me maudit. Devais-je précisément réapparaître aujourd’hui ? Son crâne le fait souffrir, vrillé par l’horreur d’un visage trop familier.
Deux coups secs sont frappés à la porte. Il se rengorge. Sa secrétaire lui tend une tasse de café. Elle ne me voit pas. Il la remercie, elle s’en va.
Dans quelques minutes, il gagnera l’étage supérieur et longera une galerie de pastels impressionnistes, un interminable couloir complanté de ficus, pour entrer enfin dans la vaste salle de conférences. Son estomac geint. Contre leur gré, ses pensées viennent à moi.
Entre et malgré nous, depuis toujours, tout est équivoque.
Nous nous sommes longuement côtoyés, sans jamais le vouloir. Tout au plus nous tolérions-nous, à l’image de frères ennemis, victimes d’une gémellité contre nature, chacun voyant en l’autre un corps étranger, un parasite vivace et vorace dont il n’espérait rien. Toute tentative de conciliation était vaine ; nos dialogues faisaient inexorablement long feu. Le mal, nous l’apprenions à nos dépens, restait incurable.
Je le savais pétri d’orgueil, imbu de certitudes et d’ambitions ; il s’en targuait. Je le devinais vicieux ; il s’en réjouissait. Il n’avait pour moi aucun égard. Je lui en savais gré. Sa haine nourrissait la mienne.
La cuillère s’agite dans les ténèbres de la tasse. Il se délecte des volutes parfumées qu’elle disperse.
Son mépris à mon endroit, toutefois, et quoiqu’il s’en défendît, laissait poindre de l’envie. Mes sentiments connaissaient une même ambiguïté. Rétif et narquois, rogue et sournois, il était ma parfaite antithèse et, partant ou pourtant, à mon grand dam, l’objet d’une forme dégénérée de mon admiration.
Aujourd’hui, je me contente de l’observer. L’angoisse et l’euphorie s’alternent en moi, s’évitent ou s’affrontent. Il n’a guère changé. En près de dix ans, il a eu le temps de m’oublier, d’oblitérer nos souvenirs communs. Il a pu se croire définitivement affranchi d’une vie trop longtemps asservie.
Cependant, à mieux y regarder, sa prestance boitille. Ma venue l’importune. Les minutes que nous partageons, je le sens, blessent son arrogance. Sa superbe, enfin, s’étiole. S’évertuant à faire bonne contenance, il s’empare d’un journal, fait mine d’en lire les titres, le plie sur son avant-bras en prêtant un œil absent aux variations boursières. Sur la page précédente, la b***e dessinée le laisse songeur.
Il glisse un carré de chocolat noir sur sa langue, l’y laisse fondre dans un léger bruit de succion, croque quelques brisures de cacao. Leur amertume le rassure.
L’un de nous devait l’emporter. Je suis parti, il est resté, défait de moi comme d’une gangue qui l’eût empêché de resplendir de son plein éclat.
Il jette le journal sur la table basse et fait volte-face. Accrochée au crépi, la Feuerquelle de Klee s’offre à lui. J’aime ce tableau, son évocation tourmentée d’un visage, lacérant une toile orangée, l’œil bleu qui s’y noie. Je l’ai acheté avec mon premier cachet. Il en époussette le cadre et porte la tasse à ses lèvres. La brûlure du café l’indiffère.
Il consulte sa montre. Il est temps. Le reste attendra. Il ajuste les quatre épingles de son complet, se tapote les joues et s’enquiert du lustre de ses chaussures. Il s’empare du dossier, fait claquer la porte ; je le suis.
Sa secrétaire lui sourit. Il marche, salue distraitement ses subordonnés. Eux aussi m’ignorent. Il trotte, maintenant. Ses semelles écrasent le semis de fleurs jaunes qui orne la moquette. Son pas rythme sa respiration.
La porte coulissante de l’ascenseur tinte, s’ouvre sur un large miroir. Ses pupilles, les miennes s’étrécissent. Je demeure immobile ; il ne bouge pas davantage. Face à face, nous nous toisons.
La porte se referme en un sourd grondement.
Mon reflet me révulse.