Histoire de Cédric Pignat
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Cédric Pignat

bc
D’Écosse
Mis à jour à Apr 10, 2020, 08:16
Elles ne demandaient pas grand-chose. Du haut de leurs quinze ans, Merrin et Fay voulaient courir, boire et crayonner, fouiller le ventre d’Edimbourg et rester à l’écart, pour s’asseoir et se plaire, pour peut-être s’embrasser. C’est pourtant leur corps qu’on découvre à l’aube dans le jardin botanique royal. L’une gît étranglée, comme morte par accident ; l’autre n’a plus de visage. D’Ecosse, toi, tu rentres à peine, fatigué des pas souffreteux de Robert Louis Stevenson, incapable de donner forme à tes notes. Alors quoi ? Tu vas froisser des feuilles, piétiner encore quelque temps, sans guère parler, sans rien ni dormir. Quelque chose te retient. C’est que Fay est belle comme un fruit, comme un personnage de roman. La violence la fascine ; elle aime Steinbeck. Tu vas la rêver, la caresser, coucher ses jours et sa mort, mais l’image t’en obsède. Tu retournes en Ecosse ; dans l’ombre de Stevenson, dans la ville qui a failli le tuer, pour rire ensemble et des chronologies ; pour Fay, sa chambre, les livres et la tombe d’une fille qui lit trop, pour te perdre à ton tour et lui rendre un peu vie. Passé et présent se mêlent dans ce roman noir entre amour et tragédie EXTRAIT L’eau blanche frémit d’une portée molle, phrase creuse qui s’égaille en veinules. Elle se complaît un temps, se recroqueville et s’étire doucement. Fragile, elle s’épuise, ondoie vers la saignée, s’orne enfin de bulles qui désenflent en notes liquescentes. L’enfant pourrait y flotter ; c’est d’ailleurs à peine si ses fesses et ses omoplates touchent l’émail encombré. L’indolence la lâche et la soutient, l’allège en l’emplissant d’une faiblesse obligeante. Elle s’étiole, souffle un peu. Elle se veut morte, évoquée, mais les carreaux la cloîtrent. À PROPOS DE L'AUTEUR D’origine valaisanne, né en 1980 à Moudon, Cédric Pignat vit aux Paccots. Juriste repenti, il enseigne le français, l’histoire et l’économie à Villeneuve. Ses premières nouvelles, Les Murènes, ont paru en 2012. Depuis lors, il griffonne, se navre et barbouille. Le soir, il lit les morts et s’en porte bien mieux.
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bc
Les Murènes
Mis à jour à Apr 10, 2020, 08:16
Trente et une nouvelles sur la complexité des sentiments « Je compris alors qu’elle était morte. Sans la voir, loin d’elle et sans nouvelles, j’avais ouvert les yeux. Je savais qu’elle reposait quelque part, inanimée, morte ou mourante, bientôt morte, qu’elle gisait ailleurs, désarticulée, désossée, comme endormie. Rasséréné, sous le charme d’une image que je n’avais osé me figurer, d’une toile jadis abstraite, je me plus à la détailler. » Un homme goûtant la fin d’un règne ; une femme qui trahit sa mère à l’agonie ; un père et un fils rapprochés par un manuscrit oublié, d’autres séparés par l´horreur ; des amants unis dans leurs lectures, un poète et sa muse en une étrange sarabande. Trente et une nouvelles qui disent la beauté, l’art et le silence, la solitude et la violence, dont les personnages se cherchent, se manquent, s’effleurent et s’écorchent. Contemplatives, troublantes, leurs histoires nourrissent le doute et l’ambiguïté : pantins et démiurges s’égarent, se débattent, ignorant que c'est le verbe qui mène la danse. Les masques ne tombent pas, les plaies ne cicatrisent pas, mais tout se suspend lorsque survient la grâce déliée d'une mystérieuse Ophélie... Des personnages écorchés et des histoires poétiques riches en images EXTRAIT Vêtu de noir de pied en cap, il arpente la pièce à pas lents et cérémonieux. Sa main droite caresse courtoisement la soie de sa cravate, tandis que l’autre, encore assoupie, se blottit au creux de sa poche. Il flâne, musarde, se hasarde dans le petit salon qui jouxte la porte, furète entre les rayons de la bibliothèque, lourds de bustes grecs et de chats d’Egypte, d’ouvrages anciens clairsemés. Il s’immobilise enfin devant le bureau, éprouve la lame d’un coupe-papier contre la pulpe de son pouce. L’enveloppe se déchire. Il parcourt une lettre concise et convenue qu’il laisse choir en s’approchant de la fenêtre. CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE « Cédric Pignat est un digne héritier de ceux qui ont rendu la littérature si belle et si riche, il n’y a rien à retirer, rien à découper, tout est là, intègre, plein, rempli, vrombissant de talent. Trente et une nouvelles aux rimes qui s’ignorent et riches d’images. Une mélodie littéraire exceptionnelle. » - David Campisi, La Cause Littéraire A PROPOS DE L’AUTEUR Né en 1980 à Moudon, juriste de formation, Cédric Pignat enseigne le français, l’histoire et l’économie à Villeneuve. La littérature occupe depuis toujours une place centrale dans sa vie. Les Murènes compilent la plupart de ses premières nouvelles, rédigées entre 2002 et 2011, dont plusieurs ont été primées.
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