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2150 Mots
Loras Assis dans mon fauteuil, j’observe les flammes qui crépitent dans l’âtre tandis qu’Henri choisi ma tenue du jour avec soin : veste impeccable, gilet parfaitement ajusté et cravate. Thora, quant à elle, prépare Jody avec une délicatesse presque maternelle, arrangeant ses cheveux en un chignon élégant, maintenu par un ruban sombre qui tranche avec la pâleur de sa peau. Sa robe, confectionnée dans une laine fine bleu-gris, suit la mode hivernale : taille haute, soulignée d’une ceinture étroite, petits boutons décoratifs qui courent le long du corsage, manches longues ajustées et col finement brodé, doublé de satin pour plus de chaleur et de confort. La jupe tombe avec fluidité, révélant sa silhouette élancée, tout en lui conférant une allure distinguée et raffinée. Thora lui tend une cape en velours bleu nuit, doublée d’un tissu soyeux, ainsi qu’une paire de gants en cuir assortis pour compléter l’ensemble. Chaque détail respire l’élégance et la richesse, sans jamais paraître ostentatoire. Parfait. Jody se tourne vers moi, hésitante. — Est-ce que ça vous plaît ? me demande-t-elle avec un petit rire nerveux. Je me lève de mon fauteuil, mon regard ancré au sien, un sourire discret aux lèvres. — Vous êtes ravissante, mon ange, je murmure d’une voix rauque. Je glisse une main sous son menton et incline sa tête vers moi. Mes lèvres effleurent les siennes dans un b****r furtif, mais chargé de tendresse. Un léger tintement retentit dans le couloir. Elle se détache de moi, les joues empourprées, les yeux brillant d’amour et de chaleur. — Rejoignez les autres dans la salle à manger, j’arrive tout de suite. (Elle acquiesce.) Thora, veillez à ce que Mademoiselle soit placée à l’extrémité de la table, face à moi, j’ajoute à l’attention de sa femme de chambre. — Bien, Milord. Elle s’incline dans une révérence avant de guider discrètement Jody comme prévu. Je me tourne vers mon valet de chambre qui m’attend, vêtements en main, prêt à m’habiller. — Faisons vite, Henri. Je ne tiens pas à laisser Mademoiselle Beauchamp livrée aux tortionnaires que sont sa grand-mère et la fiancée de mon cousin. ** ** Une petite demi-heure plus tard, je sors de mes appartements pour rejoindre mes invités dans la salle à manger. A mon grand soulagement, Maberly est absorbée dans une conversation avec Mrs. Beauchamp, tandis que Mr. Beauchamp discute avec mon oncle. À l’autre bout de la table, ma mère, Rosalie et Wynn débattent littérature avec Jody qui, sans grande surprise, fidèle à elle-même, s’intègre avec un naturel et une élégance désarmante. Je salue chacun d’un signe de tête, avant de m’approcher de Jody. Je dépose un b****r sur son front, puis prends place face à elle. — Jody et moi sommes invités à déjeuner chez Lord Reece Junior et sa famille, j’annonce à la cantonade. Un rire condescendant s’élève de l’autre côté de la table. Maberly observe l’intéressée d’un regard oscillant entre curiosité feinte et dédain à peine dissimulé. — Un déjeuner chez votre père biologique…C’est pour le moins singulier, n’est-ce pas ? demande-t-elle. Jody ouvre la bouche, prête à répliquer, mais sa grand-mère maternelle l’interrompt d’un ton sec et tranchant : — Je compte sur vous, ma petite-fille, pour laisser derrière vous vos manières de jeune fille campagnarde. Evitez, je vous prie, de faire des commentaires sur la générosité des plats, comme vous l’avez fait hier soir, et veillez à vous comporter en demoiselle du monde. — D’autant plus que Lord Reece Junior et sa famille jouissent d’une influence presque égale à celle des Pembleton, reprend Maberly. Mais je suppose que vos grands-parents paternels ont déjà eu l’occasion de vous en informer. Jody garde les mains sagement jointes devant elle mais le tressaillement de sa mâchoire ne m’échappe pas. Elle prend sur elle pour ne pas laisser sa répartie avoir le dessus. Je repose ma serviette avec une lenteur calculée, mes yeux rivés sur Mrs. Beauchamp et sur Maberly. — Mesdames, loin de moi l’idée de vous froisser, mais vos remarques sont pour le moins singulières. Depuis que je connais Mademoiselle Beauchamp, je n’ai jamais eu à reprendre son attitude. Elle s’est toujours distinguée par une tenue irréprochable et une élégance qui n’ont rien à envier aux plus hautes familles. Mrs. Beauchamp pince les lèvres, mais reste parfaitement silencieuse. Maberly se raidit, piquée au vif, et tente de cacher son agacement derrière une gorgée de thé. Ma mère, ma cousine, mon oncle et mon cousin, quant à eux, me fixent avec une satisfaction à peine voilée. — Si le besoin de leçons de savoir-vivre se faisait réellement sentir, je crois que certaines jeunes femmes, pourtant mieux favorisée par la naissance, y trouveraient bien davantage matière à méditer, j’ajoute froidement. Un silence pesant s’installe seulement troublé par le cliquetis régulier des couverts sur la porcelaine. Jody se tient droite, le menton légèrement relevé, et je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de fierté monter en moi devant tant de dignité. Nos regards se croisent un instant, chargés d’affection et de complicité muette. C’est alors que Wynn décide de rompre la lourdeur ambiante : — Mon amour, avez-vous eu l’occasion de visiter la maison de couture de Lady Amanda Crew ? demande-t-il à l’attention de sa fiancée. On dit que ses créations sont devenues incontournables cette saison. La diversion fonctionne aussitôt : Maberly, encore raide, se redresse, fière et hautaine. — Bien sûr, mon cher, répond-elle avec un petit sourire. (Puis, se tournant vers. Jody :) Nous devrions y aller ensemble à l’occasion. Il serait avisé que vous renouveliez votre garde-robe auprès d’elle. — Mes tenues actuelles me conviennent parfaitement, je vous remercie, rétorque calmement ma protégée. Ce sont des présents de Lord Pembleton et, à mes yeux, il n’y a rien de plus précieux que ce qui vient de lui. Ses mots, simples et clairs, tombent comme une évidence. Une chaleur depuis longtemps oubliée envahit ma poitrine à la voir manifester son affection pour moi, sans éclat ni impertinence, mais avec une sincérité pure et touchante. Je repose ma tasse, mes yeux ancrés aux siens : — Vous voyez, Mesdames, je dis à l’attention des deux harpies, la réponse de notre chère Jody se passe de tout commentaire. Néanmoins, je tiens à souligner que je la trouve bien plus distinguée que n’importe quelle autre jeune femme de ma connaissance… Même plus que vous, chère cousine, qu’au dîner de fiançailles au cours duquel vous arboriez la parure de bijoux familiaux que Wynn vous avait offerte, j’ajoute en braquant mon regard sur Maberly. L’intéressée, piquée au vif, serre les lèvres, ses yeux lançant des éclairs tandis qu’elle tente de garder contenance. Mrs. Beauchamp, quant à elle, se raidit, mais aucun son ne sort de sa bouche. Wynn, pris de court, manque de recracher sa gorgée de thé. Un mince sourire menace d’apparaître sur mon visage tandis qu’il camoufle son amusement derrière une quinte de toux. — Eh bien, voilà ce que l’on appelle une très belle diatribe, commente-t-il, après s’être raclé la gorge. — Merci, cher cousin. Maintenant, si vous voulez bien nous excuser… (Je me lève, pose soigneusement ma serviette et m’approche de Jody, main tendue, le regard empli douceur.) Venez, mon ange. Nos regards s’accrochent un instant, chargés d’affection et de complicité. Elle glisse sa main dans la mienne, un petit sourire illuminant son visage. Ensemble, nous nous dirigeons vers les portes de la salle à manger. Une fois ma protégée à l’abri dans le hall, je me retourne calmement, mais fermement vers les deux harpies, toujours à table. — Ce soir, Mademoiselle Beauchamp intègre le Girlton College. J’ai par ailleurs l’intention de formuler une requête à Lord Reece Junior concernant son avenir, et j’ai de bons espoirs pour qu’il y réponde favorablement. J’espère sincèrement que vous saurez adopter une attitude plus agréable à son égard lors de son prochain séjour parmi nous. Sans prendre la peine d’attendre leur réponse, je leur adresse un signe de tête et quitte la salle à manger. Je rejoins Jody, déjà vêtue de sa cape, ses gants et son chapeau. Ses prunelles, chargées d’inquiétude, cherchent les miennes. — Tout va bien, mon ange, je la rassure. Je m’approche, saisis son visage et l’embrasse longuement, avec toute la tendresse et l’intensité que je possède, pour dissiper ses doutes. Elle se laisse aller, frémissante, ses mains tremblantes posées fermement contre mon torse. Je glisse un bras autour de sa taille pour l’attirer encore plus, alors que mon autre main se perd sur sa nuque, inclinant sa tête pour approfondir notre b****r. Elle s’agrippe davantage, comme pour se fondre en moi, jusqu’à ce que nous finissions par nous séparer, à bout de souffle, nos fronts pressés l’un contre l’autre. — Vous n’avez rien à craindre, je murmure d’une voix basse et assurée. Tant que je serai à vos côtés, ni ces harpies ni qui que ce soit d’autre n’aura jamais le pouvoir de vous diminuer. — Je sais, répond-elle le regard brillant de confiance. Elle se hisse sur la pointe des pieds et dépose un b****r à la commissure de mes lèvres, avant de se reculer, les joues encore rosies par l’émotion. Son geste, à la fois tendre et audacieux, me procure un frisson le long de la colonne vertébrale. Je prends une lente inspiration et ramasse mes gants, mon chapeau, mon écharpe et mon manteau posés sur le guéridon, que j’enfile à la hâte. Leech, mon majordome, ouvre la porte. Une bourrasque glacée s’engouffre aussitôt dans le hall. Jody resserre sa cape autour d’elle. Je lui tends mon bras. Elle y glisse sa main avec grâce, et nous franchissons ensemble le seuil de la demeure. La voiture nous attend dans l’allée, luisante sous la lumière de cette matinée hivernale. Je l’aide à monter à bord, puis prends place à ses côtés. Le moteur vrombit doucement et bientôt la demeure de ma famille s’éloigne derrière nous. Jody tourne la tête vers la fenêtre, les mains sur ses genoux. Ses doigts s’agitent légèrement, signe de la nervosité qu’elle s’efforce de contenir. Je tends la main et prends doucement l’une des siennes, attirant son regard. — Cela ne sert à rien de gaspiller votre énergie en inquiétudes inutiles, je lui dis avec douceur. Tout va bien se passer. Elle acquiesce lentement, un mince sourire crispé sur le visage, avant de reporter son attention sur l’extérieur. Quelques minutes s’écoulent dans un silence ponctué par le ronronnement du moteur et le roulis de la voiture. — C’est étrange de penser que je vais rencontrer mon père aujourd’hui, finit-elle par commenter la voix tremblante, mais claire. Toute ma vie, il n’a été qu’un nom, une silhouette lointaine dont je n’osais même pas rêver. Et maintenant…Tout est sur le point de devenir réel. (Elle se mordille la lèvre inférieure, avant de poursuivre :) A la Maison de Travail et à la Children’s House, on me rappelait souvent que j’étais une enfant de la honte. Que je ne méritais pas une place ailleurs que là-bas. J’ai longtemps cru que ces mots disaient vrai. Mon cœur se serre en voyant une ombre de tristesse se dessiner sur son visage angélique. — Jody… Je resserre doucement ma main sur la sienne et glisse lentement mon autre bras autour de ses épaules, l’attirant contre moi juste assez pour qu’elle sente ma présence et ma protection, sans gêner notre position assise. Nos fronts se touchent à peine, mais ce simple contact semble apaiser ses craintes. — Ces voix-là ne sont que le reflet de la bassesse de ceux qui les portent, je lui assure d’une voix ferme. Elles ne disent rien de vous, et certainement pas de votre valeur. Vous n’êtes ni un fardeau, ni une erreur, mais une jeune femme intelligente, tendre, douce, de bonne famille et, je l’espère, bientôt plus. Il est grand temps que le monde s’en aperçoive. — Merci pour votre gentillesse, Loras, souffle-t-elle, la voix emplie de gratitude. — Vous n’avez pas à me remercier, je ne fais que dire la vérité, mon ange. Je l’embrasse furtivement, puis elle se blottit contre moi, la tête posée sur mon épaule. J’appuie ma joue sur le sommet de son crâne, tandis que ma prise se raffermit autour de son corps fin, mais solide. Le paysage enneigé défile à l’extérieur, mais mon esprit reste entièrement tourné vers elle. La voir s’ouvrir un peu plus à moi, révéler ses appréhensions, ne fait que renforcer l’affection que je lui porte : chaque épreuve, chaque peine qu’elle a traversée a façonné la force et la grâce de la jeune femme qu’elle est devenue. Je sens son cœur battre contre le mien, et, dans le doux silence qui règne entre nous, je me fais la promesse d’être son refuge, de veiller à ce qu’aucune parole ni aucun geste malveillant ne puisse plus jamais l’atteindre, et de révéler enfin au monde la valeur de cette jeune femme aussi précieuse que le plus rare des joyaux. ** ** ** ** **
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