IV-2

2505 Mots
— Ne dites pas d’inconvenances !… Vous savez qu’il croit toujours en elle. Et, bien entendu, je ne prétends pas qu’il y ait rien de réellement coupable dans le cas de Bertha. Seulement, elle adore rendre les gens malheureux, et particulièrement ce pauvre George. — Mais c’est qu’il semble taillé pour ce rôle : je ne m’étonne pas qu’elle préfère une compagnie plus gaie. — Oh ! George n’est pas aussi funèbre que vous pourriez le croire. Si Bertha ne le tourmentait pas, il serait tout différent… Ou si elle le laissait tranquille et libre d’arranger sa vie à sa guise… Mais elle n’ose pas lui lâcher la bride sur le cou, à cause de l’argent, de sorte que, quand lui n’est pas jaloux, elle fait semblant de l’être. Miss Bart continua d’écrire en silence, et son hôtesse se rassit, poursuivant le cours de ses pensées : elle en fronçait le sourcil. — Savez-vous quoi ? s’écria-t-elle après un long silence. Je crois que je vais appeler Lawrence au téléphone et lui dire tout bonnement qu’il faut qu’il vienne. — Oh ! ne faites pas cela ! — dit Lily, rougissant brusquement. Cette rougeur la surprit presque autant que son hôtesse. Mrs. Trenor ne remarquait pas, d’habitude, les changements de physionomie ; elle regarda pourtant Lily d’un œil intrigué. — Mon dieu, Lily, que vous êtes belle !… Mais pourquoi ? vous déplaît-il tant que cela ? — Pas du tout, il me plaît. Mais, si vous êtes poussée par l’intention bénévole de me protéger contre Bertha… je ne crois pas avoir besoin de votre protection. Mrs. Trenor se mit debout, avec une exclamation : — Lily !… Percy ?… Voulez-vous dire que c’est positivement fait ? Miss Bart sourit : — Je veux simplement dire que monsieur Gryce et moi sommes en train de devenir très bons amis. — Hum !… je vois !… (Mrs. Trenor fixa sur elle un œil ravi.) On dit, vous savez, qu’il a huit cent mille dollars de rentes… et il ne dépense rien, sauf pour quelques sales vieux bouquins. Et sa mère a une maladie de cœur et lui laissera encore bien davantage… Oh ! Lily, allez doucement, je vous en prie ! — l’adjura cette amie parfaite. Miss Bart continua de sourire, sans avoir l’air contrariée. — Par exemple, — remarqua-t-elle, — je ne m’empresserai pas d’aller lui dire qu’il a un lot de sales vieux bouquins. — Non, naturellement !… je sais que vous êtes merveilleuse pour vous mettre au courant des spécialités de chacun… Mais il est horriblement timide et facilement scandalisé, et… et… — Pourquoi ne pas le dire, Judy ? J’ai la réputation de courir après un mari riche ? — Oh ! je ne veux pas dire cela… Il ne le croirait pas de vous, pour commencer ! — fit Mrs. Trenor avec une malice un peu naïve. — Mais, vous savez, on est assez vif ici quelquefois : il faut que j’avertisse Jack et Gus. S’il vous supposait ce que sa mère appellerait une jeune fille fast !… Mais vous me comprenez. Ne mettez pas votre crêpe de Chine rouge à dîner, et ne fumez pas, si vous pouvez vous en empêcher, Lily chérie ! Lily poussa de côté son travail terminé, avec un sourire contraint. — Vous êtes bonne, Judy : je vais enfermer à clef mes cigarettes, et je mettrai cette robe de l’an dernier que vous m’avez envoyée ce matin… Et si vous vous intéressez vraiment à mon avenir, peut-être serez vous assez gentille pour ne pas me demander de jouer encore au bridge, ce soir. — Au bridge ?… Le bridge lui fait peur aussi ?… Oh ! Lily, quelle vie affreuse vous mènerez !… Mais, naturellement, je ne vous réclamerai pas : pourquoi ne pas m’avoir dit un mot, hier soir ? Il n’y a rien que je ne ferais, mon pauvre chou, pour vous voir heureuse ! Et Mrs. Trenor, avec toute l’ardeur de son sexe, brûlant d’aplanir la voie du véritable amour, enveloppa Lily dans une longue étreinte. Et, comme Lily se dégageait : — Vous êtes bien sûre, — ajouta-t-elle avec sollicitude, — que vous n’aimeriez pas que je téléphone à Lawrence Selden ? — Tout à fait sûre, — dit Lily. Les trois jours suivants démontrèrent, à sa complète satisfaction personnelle, les talents de miss Bart pour conduire ses affaires sans l’aide d’autrui. Assise, le samedi après-midi, sur la terrasse de Bellomont, elle souriait de la crainte de Mrs. Trenor qu’elle ne pût aller trop vite. Si un tel avertissement avait pu jadis être utile, les années lui avaient donné une leçon salutaire, et elle se flattait aujourd’hui de savoir régler son allure d’après l’objet de sa poursuite. Dans le cas de M. Gryce, elle avait jugé bon de voleter en avant, s’égarant artificieusement et l’attirant par degrés, sans qu’il s’en aperçût, dans les profondeurs de son intimité. L’atmosphère ambiante était favorable à ce mode de cour. Mrs. Trenor, fidèle à sa parole, n’avait pas fait mine de compter sur Lily à la table de bridge ; elle avait même prévenu les autres joueurs de ne manifester aucune surprise de cette défection insolite. En conséquence, Lily se trouva devenir le centre de cette sollicitude féminine qui enveloppe une jeune fille dans la saison du mariage. Une solitude fut tacitement créée pour elle dans l’existence encombrée de Bellomont, et ses amis n’auraient pu montrer plus d’empressement à s’effacer s’il se fût agi d’un mariage romanesque. Dans le clan de Lily, cette conduite impliquait une sympathique intelligence de ses desseins, et M. Gryce grandit dans son estime, à elle, quand elle vit la considération qu’il inspirait. La terrasse de Bellomont, par une après-midi de septembre, était un lieu propice aux rêveries sentimentales, et, tandis que miss Bart s’appuyait contre la balustrade, penchée sur le jardin profond, à une petite distance du groupe animé qui entourait la table à thé, elle paraissait perdue dans les dédales d’un indicible bonheur. En réalité, ses pensées trouvaient à s’exprimer de façon très précise dans la paisible récapitulation des joies qui lui étaient réservées. D’où elle se tenait, elle pouvait les voir ayant pris corps en la personne de M. Gryce qui, revêtu d’un léger pardessus et le foulard au cou, était assis quelque peu nerveux au bord de sa chaise, pendant que Carry Fisher, avec toute l’énergie du regard et du geste dont la nature et l’art combinés l’avaient douée, insistait près de lui sur le devoir de prendre part à la réforme municipale. La réforme municipale, tel était le dernier dada de Mrs. Fisher. Il avait été précédé d’un zèle égal pour le socialisme, qui avait remplacé, à son heure, une énergique apologie de la Christian Science [4]. Mrs. Fisher était petite, ardente et dramatique ; ses mains et ses yeux étaient d’admirables instruments au service de toutes les causes qu’il lui arrivait d’adopter. Elle avait, néanmoins, le défaut de tous les enthousiastes : ils ne s’aperçoivent pas de la mollesse avec laquelle leurs auditeurs leur répondent ; Lily s’amusait à la voir ignorer la résistance que montrait, dans tous ses détails, la posture de M. Gryce. Lily, elle, savait que l’esprit de M. Gryce était partagé entre la peur de prendre froid, s’il restait trop longtemps dehors à cette heure, et la crainte que, s’il battait en retraite vers la maison, Mrs. Fisher ne le suivît avec un papier à signer. M. Gryce avait une répugnance constitutionnelle pour ce qu’il appelait « se compromettre », et, si tendrement qu’il chérît sa santé, il était évident qu’il jugeait plus sage de se tenir hors de portée de la plume et de l’encrier jusqu’à ce que le hasard le délivrât des rets de Mrs. Fisher. En attendant, il jetait des regards d’agonie dans la direction de miss Bart ; mais celle-ci n’y répondait qu’en s’abandonnant de plus en plus à une attitude de gracieuse absorption. Elle savait le prix du contraste pour mettre ses charmes en valeur, et elle se rendait pleinement compte à quel point la volubilité de Mrs. Fisher rehaussait sa propre indolence. Elle fut tirée de sa rêverie par l’approche de son cousin Jack Stepney qui, aux côtés de Gwen Van Osburgh, traversait le jardin, revenant du tennis. Le couple en question vivait un roman analogue à celui où Lily figurait, et celle-ci éprouvait un certain désagrément à contempler ce qui lui semblait une caricature de sa propre situation. Miss Van Osburgh était une forte fille dont la physionomie manquait de relief, et l’esprit de vivacité : Jack Stepney avait dit d’elle, une fois, qu’elle était de tout repos comme un rôti de mouton. Ses goûts, à lui, le portaient vers une nourriture moins substantielle et plus relevée ; mais la faim donne de la saveur à n’importe quel mets, et il y avait eu des périodes où M. Stepney avait été réduit à une croûte. Lily examina avec intérêt l’expression de leurs figures : celle de la jeune fille se tournait vers celle de son compagnon comme une assiette vide que l’on avance pour la remplir, tandis que l’homme flânant à ses côtés trahissait déjà l’ennui croissant qui ferait bientôt craquer le mince vernis de son sourire. « Ah ! que les hommes sont impatients ! — se disait Lily. — Jack, pour obtenir tout ce qu’il veut, n’a qu’à se tenir tranquille et laisser cette fille l’épouser ; au lieu que moi, il me faut calculer, combiner, avancer, puis reculer, comme si j’exécutais une danse compliquée, où un seul faux pas me jetterait de façon irrémédiable à contre-temps. » Comme ils approchaient, elle fut bizarrement frappée par une sorte d’air de famille entre miss Van Osburgh et Percy Gryce. Il n’y avait aucune ressemblance dans les traits. Gryce avait une espèce de beauté classique, — celle d’un dessin de bon élève d’après la bosse, — et le visage de Gwen n’avait pas plus de modelé qu’une figure peinte sur un ballon d’enfant. Mais l’affinité profonde était indéniable : tous deux avaient les mêmes préjugés, le même idéal, et ce don de supprimer tout point de vue, autre que le sien propre, en l’ignorant. Cette grâce était commune à la plupart dans le clan de Lily : ils avaient une force de négation suffisante pour abolir tout ce qui dépassait la portée de leur perception. Bref, Gryce et miss Van Osburgh étaient faits l’un pour l’autre, d’après toutes les lois de l’attraction physique et morale… « Pourtant ils n’auraient jamais eu l’idée de faire attention l’un à l’autre, — pensait Lily. — Chacun d’eux veut une créature de race différente, de la race de Jack et de la mienne, avec toutes sortes d’intuitions, de sensations, de perceptions dont ils ne soupçonnent même pas l’existence… Et ils arrivent toujours à se procurer ce qu’ils veulent… » Elle resta debout, causant avec son cousin et miss Van Osburgh, jusqu’à ce qu’un léger nuage sur le front de celle-ci vînt l’avertir que même les aménités du cousinage étaient sujettes à suspicion, et miss Bart, attentive à ne pas se créer d’inimitiés à ce tournant décisif de sa carrière, quitta l’heureux couple qui se dirigeait vers la table à thé. S’asseyant sur la marche la plus élevée de la terrasse, Lily appuya la tête contre le chèvrefeuille qui festonnait la balustrade. Le parfum des dernières fleurs semblait une émanation de ce décor paisible, du paysage bien stylé qui atteignait le dernier degré de l’élégance rurale. Au premier plan, s’embrasaient les teintes chaudes des jardins. Au delà, c’était la pelouse avec ses pyramides d’érables en or pâli, ses sapins veloutés, ses pâturages en pentes, tachetés de bétail ; et, à travers une longue clairière, la rivière s’élargissait en lac sous la lumière argentée de septembre. Lily n’avait nul désir de se joindre au groupe qui entourait la table à thé : ce groupe représentait l’avenir qu’elle avait choisi ; elle en était satisfaite, de cet avenir, mais sans hâte d’anticiper ses joies. La certitude de pouvoir épouser Percy Gryce quand il lui plairait avait délivré son esprit d’un pesant fardeau, et ses embarras d’argent étaient trop récents pour que leur disparition ne lui laissât pas un sentiment de soulagement qu’une intelligence moins perspicace aurait pu prendre pour du bonheur. Elle était au bout de ses tracas vulgaires. Elle pourrait arranger sa vie à sa guise, monter à cet empyrée de sécurité où les créanciers n’ont pas accès. Elle aurait des robes plus chic que Judy Trenor, et beaucoup, beaucoup plus de bijoux que Bertha Dorset. Elle serait libérée à jamais des subterfuges, des expédients, des humiliations imposés aux gens relativement pauvres. Au lieu d’avoir à flatter, c’est elle qui serait flattée ; au lieu d’être reconnaissante, c’est elle qui recevrait des remerciements. Il y avait des comptes anciens qu’elle pourrait régler et d’anciens bienfaits qu’elle pourrait reconnaître. Et elle n’avait aucun doute sur l’étendue de son pouvoir. Elle savait que M. Gryce était du petit type circonspect, le plus inaccessible de tous aux impulsions et aux émotions. Son caractère était de ceux chez qui la prudence est un vice, et les bons conseils la plus pernicieuse nourriture. Mais cette espèce n’était pas inconnue à Lily : elle n’ignorait pas qu’une nature aussi parfaitement sur ses gardes est contrainte de trouver un immense débouché pour son égoïsme, et elle décida d’être pour lui ce que ses Americana avaient été jusqu’à ce jour, — c’est-à-dire la seule propriété dont il s’enorgueillit suffisamment pour faire des dépenses en son honneur. Elle savait que cette générosité envers soi est un des modes de l’avarice, et elle résolut de s’identifier à tel point avec la vanité de son mari que de satisfaire ses désirs, à elle, deviendrait pour lui la façon la plus exquise de se gâter lui-même. Ce système la forcerait peut-être, d’abord, à recourir à quelques-uns de ces subterfuges, de ces expédients, dont elle entendait, justement, qu’il la délivrât ; mais elle était sûre qu’en peu de temps elle serait capable de jouer le jeu à sa manière. Comment se serait-elle défiée de ses facultés ? Sa beauté même n’était pas la simple possession éphémère qu’elle aurait pu demeurer aux mains d’une femme inexpérimentée : son talent de la rehausser, le soin qu’elle en prenait, l’usage qu’elle en faisait, semblaient lui conférer, à cette beauté, un caractère de permanence. Lily sentait qu’elle pouvait compter sur elle pour la conduire jusqu’au but. Et ce but, après tout, avait son prix. La vie n’était pas aussi dérisoire qu’elle l’avait cru, il y a trois jours. Il y avait finalement place pour elle dans ce monde du plaisir, égoïste et encombré, d’où naguère sa pauvreté paraissait l’exclure. Ces gens qu’elle avait tout à la fois tournés en ridicule et enviés étaient charmés de l’accueillir dans ce cercle enchanté autour duquel tous ses désirs convergeaient. Ils n’étaient pas aussi brutaux, aussi infatués qu’elle l’avait imaginé, ou, plutôt, puisqu’il ne serait plus nécessaire de les flatter et de les distraire, ce côté de leur nature devenait moins apparent. Car la société est un astre en mouvement qu’on est apte à juger selon la place qu’il occupe dans le ciel de chaque individu ; et, maintenant, c’était la face éclairée que Lily avait devant les yeux. À la lumière rose épandue par cet astre, ses compagnons semblaient tout pleins d’aimables qualités. Elle aimait leur élégance, leur légèreté, leur absence d’emphase : même cette assurance qui parfois ressemblait tant à de la stupidité paraissait maintenant le signe naturel d’une supériorité sociale. Ils étaient les seigneurs du seul monde dont elle eût souci, et ils étaient prêts à lui ouvrir leurs rangs et à la laisser gouverner avec eux. Déjà elle sentait s’insinuer en elle une sorte de soumission à leurs critériums, elle acceptait leurs limites, elle devenait incrédule aux choses auxquelles ils ne croyaient pas, elle éprouvait une pitié dédaigneuse pour ceux qui ne pouvaient pas vivre comme eux. Les premiers rayons du soleil couchant glissaient obliquement à travers le parc. Entre les branches de la longue avenue, au delà des jardins, elle aperçut l’éclair jeté par les roues d’une voiture, et devina que de nouveaux visiteurs arrivaient. Il y eut un mouvement derrière elle, un bruit de pas et de voix qui s’éparpillaient : évidemment, le cercle autour de la table de thé s’était rompu. Peu après, elle entendit marcher sur la terrasse : elle supposa que M. Gryce avait enfin trouvé moyen d’échapper au sermon, et elle sourit en songeant combien il était significatif qu’il vînt la rejoindre au lieu de se réfugier aussitôt près du feu. Elle se retourna, prête à l’accueillir comme une telle galanterie le méritait ; mais son salut vacilla et elle rougit d’étonnement, car l’homme qui s’approchait d’elle était Lawrence Selden. — Vous voyez, — dit-il, — je suis venu, en fin de compte ! Mais elle n’eut pas le temps de lui répondre : Mrs. Dorset, lâchant son hôte au milieu d’un morne entretien, vint se jeter entre eux avec un petit geste de revendication.
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