Point de vue : Ahmed
J’entre dans le salon en courant.
J’ouvre la porte, essoufflé. Et là, je la vois. Ma grand-mère, assise comme une reine, avec à ses côtés une jeune fille étrange. Elle porte deux énormes sacs sur les épaules, et son visage est dissimulé sous un voile.
Grand-mère Caroline : Surprise ! s’écrie joyeusement ma grand-mère, les bras ouverts.
Je reste figé. C’est bien elle. Ma grand-mère Caroline. Fidèle à elle-même, avec ses lunettes rondes et sa canne qu’elle ne quitte jamais.
Ahmed : Grand-mère !
Je m’incline pour la serrer dans mes bras, mais elle me salue à sa façon : un petit coup de canne sur mon épaule droite, puis sur la gauche.
Grand-mère Caroline : Heureux anniversaire, mon fils ! dit-elle, le sourire radieux.
Ahmed : C’est gentil, grand-mère.
Nos regards se croisent. Elle plisse les yeux et demande :
Grand-mère Caroline : Tu ne nous invites pas à entrer ?
Ahmed : Bien sûr, entrez, je vous en prie.
Grand-mère Caroline : Ah ! Ce n’est pas trop tôt !
Elle s’engouffre dans le salon en traînant la jeune fille avec elle. Je leur montre la table à manger, pas les canapés. Impossible de laisser cette inconnue s’asseoir sur mes fauteuils luxueux avec ses vêtements poussiéreux.
Grand-mère Caroline : Non, non ! proteste ma grand-mère. Nous allons nous asseoir sur ces beaux canapés. Nos fesses ont assez souffert des sièges durs pendant le voyage.
Ahmed : Grand-mère !
Je lève les yeux au ciel.
Grand-mère Caroline : Quoi encore ?
Ahmed : Cette fille... Elle ne peut pas s’asseoir sur les canapés ! Ses vêtements sont... bizarres.
Grand-mère Caroline : Comment ça, bizarres ?
Ahmed : Ce qu’elle porte. Et puis, c’est qui, d’abord ? Qu’est-ce qu’elle fait ici ?
Ma grand-mère me regarde, amusée.
Grand-mère Caroline : Elle est ta surprise d’anniversaire, chéri.
Ahmed : Quoi ?
Je manque de m’étouffer.
Grand-mère Caroline : Doucement, fils. Elle-même n’est pas au courant. Ne gâche pas la surprise.
Je soupire.
Ahmed : Grand-mère, pitié... dis-moi que je rêve. Tu ne vas pas me demander de la loger ici ?
Grand-mère Caroline : Tu n’auras pas besoin.
Ahmed : Ouf, heureusement !
Grand-mère Caroline : Elle va vivre avec toi pour toujours.
Je reste bouche bée.
Ahmed : Pardon ?
Grand-mère Caroline :(Tendrement) Chut ! Doucement, vilain garçon, ne me casse pas les oreilles.
Elle me pince la joue comme si j’étais encore un enfant.
Je suis un homme occupé, organisé, et je tiens à ma tranquillité. Je n’aime pas partager mon espace. Vivre avec quelqu’un, c’est un chaos assuré. J’ai déjà renvoyé plusieurs femmes de ménage pour moins que ça. Alors pourquoi ferais-je une exception ?
Ahmed :(Nerveux) Grand-mère, je ne veux pas de domestique chez moi. Je sais cuisiner et faire le ménage tout seul.
Grand-mère Caroline : Qui t’a dit qu’elle était là pour faire le ménage ?
Ahmed : Alors pourquoi est-elle ici ?
Grand-mère Caroline : Patience, fils. Tu finiras par le découvrir.
Grand-mère Caroline : Ma patience a des limites, grand-mère.
Grand-mère Caroline : La mienne aussi. Mais assieds-toi d’abord.
Je m’exécute, contrarié. La fille garde le silence, les mains croisées sur ses genoux. Elle ressemble à une mendiante. Peut-être que ma grand-mère veut que je lui donne de l’argent ?
Non, impossible.
Quelques instants plus tard, ma grand-mère chuchote quelque chose à l’oreille de la fille. Celle-ci se lève, va vers les sacs, et commence à dresser la table.
J’hallucine.
Elle a apporté des plats traditionnels, des assiettes en plastique... tout un festin sorti d’un autre siècle.
Ahmed : (Essoufflé) Seigneur... je vis un cauchemar, murmuré-je.
Grand-mère Caroline : Tu vois, elle t’a préparé tous tes petits plats préférés ! dit ma grand-mère avec fierté.
Ahmed : Pardon ?
Grand-mère Caroline : Allez, ne fais pas l’enfant. Mange avec appétit.
Ahmed : (Furieusement) Jamais ! Je ne mangerai rien de ce qu’elle a touché !
Ma grand-mère rit doucement.
Grand-mère Caroline : Tu ferais mieux de t’habituer à elle, mon garçon. Bientôt, vous serez inséparables.
Ahmed : (Surpris) Quoi !!!
Grand-mère Caroline : Je t’aime quand tu t’énerves, dit-elle en riant.
Ahmed : Grand-mère... assez plaisanté. Explique-moi ce qu’elle fait ici.
Elle se lève soudain.
Grand-mère Caroline : Viens dans la cuisine.
Grand-mère Caroline : (Je la suis. Elle baisse la voix ) : Ahmed, cette fille a besoin d’aide.
Ahmed : Ça, je m’en doutais.
BAM ! Sa canne frappe mon bras.
Ahmed : Aïe !
Grand-mère Caroline : Ça, c’est pour ton insolence ! Laisse-moi finir.
Je souris malgré moi.
Ahmed : Très bien, je t’écoute.
Grand-mère Caroline : Elle a des problèmes. Et je veux que tu la protèges.
Ahmed : En l’hébergeant ici ?
Grand-mère Caroline : Ce serait déjà un bon début.
Ahmed : Grand-mère ! C’est hors de question. J’ai déjà du mal à la supporter dans mon salon, alors dans ma maison ? Non. Si elle a besoin d’argent, je peux lui en donner. Qu’elle aille à l’hôtel.
Grand-mère Caroline : Elle ne connaît pas la ville, Ahmed.
Ahmed : Ce n’est pas mon problème.
Grand-mère Caroline : Si, justement. Je veux qu’elle vive ici, avec toi.
Ahmed : (Nerveux) Impossible !
Grand-mère Caroline : Ce n’est pas une demande, Ahmed. C’est une exigence. Je veux que tu l’épouses.
Mon cœur se fige.
Ahmed : Quoi ?
Grand-mère Caroline : Oui. Ainsi, elle sera en sécurité, et tu pourras veiller sur elle.
Ahmed : (Protester) Non ! Non, grand-mère, c’est absurde ! Je ne vais pas épouser cette... cette villageoise !
Grand-mère Caroline : Ahmed, cette fille a besoin de toi. Elle n’a pas eu la chance d’aller à l’école. Et le destin a mis entre ses mains une immense richesse qu’elle ne saura pas gérer seule.
Ahmed : En plus, elle est analphabète ?
Grand-mère Caroline : Calme-toi. J’ai promis à son grand-père que tu accepterais de l’épouser. Le mariage ne durera que trois ans, le temps qu’elle atteigne sa majorité. Ensuite, tu pourras divorcer et lui rendre ses terres.
Je reste sans voix.
Ahmed : Trois ans ?! Grand-mère, c’est une éternité !
Grand-mère Caroline : Ahmed, tu n’as jamais eu envie de te marier. Alors fais-le pour moi. Et qui sait ? Peut-être que cette fille t’apportera ce que les autres n’ont jamais su te donner.
Je secoue la tête, incrédule.
Ahmed : Grand-mère... quel âge a-t-elle ?
Grand-mère Caroline : Si je te le dis, tu promets de ne pas t’énerver ?
Silence.
Grand-mère Caroline : Elle a dix-huit ans.
Mon cœur se fend en deux.
Ahmed : J’en ai trente, grand-mère ! Je ne peux pas épouser une gamine !
Grand-mère Caroline : L’âge n’a pas d’importance, mon chéri. C’est ce que tu ressentiras pour elle qui comptera.
Ahmed : Je ne veux rien ressentir du tout. C’est ridicule. Je refuse, c’est clair.
Un lourd silence s’installe. Puis ma grand-mère soupire.
Grand-mère Caroline : Très bien. Si telle est ta décision, nous repartons.
Elle se tourne vers la fille et lui dit quelque chose dans une langue que je ne comprends pas.
Grand-mère Caroline ( langue étrangère) : Anà, beyaké á djal wa. Djokeu biambé bê seu.
Ahmed : (Supplications) Grand-mère, s’il te plaît... ne fais pas ça.
Elle me regarde, les yeux durs.
Grand-mère Caroline : Ne me cherche pas, Ahmed. Je rentre au village. Et jusqu’à ma mort, je ne veux plus jamais te revoir.
Je sens la panique monter.
Ahmed :(Impuissant, cède) D’accord ! D’accord, grand-mère. C’est bon... J’accepte. Calme-toi, je t’en supplie.