15.
La SicileOn raconte qu’il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille unique, belle autant qu’il se pouvait et qui s’appelait Sicile. Le roi et la reine étaient heureux d’avoir cette petite princesse et ils la contemplaient avec des yeux pleins d’amour.
L’enfant venait d’avoir sept ans et demi quand passa une voyante très âgée.
– Oh, dit le roi, pourquoi ne pas nous faire prédire l’avenir de notre fille ?
– D’accord, dit la reine.
C’est ainsi qu’ils firent appeler la vieille.
– Voici cinq pièces d’argent, dis-nous l’avenir de cette petite.
La vieille regarda la paume de la main de l’enfant, la tourna et la retourna, lui passa la main dans les cheveux blonds et restait là sans rien dire. Alors le roi :
– Eh bien, bonne femme, tu ne nous dis rien ?
– Eh que puis-je dire, Majesté ?
– Comment que puis-je dire, répliqua le roi, parle donc.
Ainsi forcée la vieille dit alors :
– Que Votre Majesté sache que cette enfant court un grave danger : dans sept ans et demi quand elle entrera dans sa quinzième année un épais brouillard et un tremblement de terre surviendront et dans la cité apparaîtra un monstre sous la forme du loup garou. Et si vous ne faites pas attention à cette petite (mais ce sera inutile), le monstre la prendra, pauvre petite, et la mangera.
À cette triste nouvelle les pauvres parents restèrent abasourdis. Que faire, il n’y avait aucun remède et les années passèrent avec rapidité. L’enfant avait maintenant quatorze ans et demi et les parents pleuraient et se désespéraient, mais ils ne savaient que faire ni à qui demander de l’aide. Encore six mois et leur fille serait perdue. Un jour le roi alla au bord de la mer car il voulait pleurer sans que sa fille le vît. Par hasard, il vit une petite barque, sans propriétaire, sans rames ni voile. Il se dit : « C’est Dieu qui me l’envoie, tout s’arrange », et il retourna au palais pour prendre sa fille. Il l’amena au bord de mer et lui dit :
– Écoute, Sicile, Dieu m’a envoyé le moyen pour te sauver et pour que le monstre ne te mange pas. Mets-toi dans cette barque, il y a des trésors en quantité, il y a du pain, du vin et des vivres. Que Dieu t’assiste et puissent la mer et le hasard te sauver.
La barque partit avec les premières vagues. Ballottée çà et là, la pauvre Sicile resta trois mois sur la mer sans savoir où elle allait et sans jamais voir un seul visage chrétien. Mais le pain se termina et elle commença à éprouver la faim. Elle dit :
– Maintenant je vais vraiment mourir, et elle se jeta au fond de la barque.
Mais Dieu aide les malheureux. Un vent fort se leva et une très haute vague prit la barque et la déposa sur terre. Qu’a fait le hasard ? Cette terre était la nôtre et Sicile se trouva protégée du danger marin et en plus avec tous ses trésors préservés.
En marchant Sicile découvrit tous les dons de Dieu : fruits, pommes, froment, tous les animaux, en somme tout ce que pouvait souhaiter une femme enceinte ou malade. Mais il n’y avait pas d’homme, pas même l’ombre d’un. « Et comment vais-je faire toute seule ? C’est vrai que je suis dans un paradis, mais dans un désert, même les animaux ne se trouvent pas bien. » Et la pauvrette se lamentait parce que, d’une façon ou d’une autre, elle était toujours dans le malheur. Elle se sentait perdue et elle était vraiment triste. Mais, selon la volonté de Dieu, après un mois, tandis que, couchée par terre, elle se lamentait à haute voix, elle vit paraître un homme beau et de grande taille :
– Qui es-tu, la belle ? Pourquoi pleures-tu ?
Elle répondit :
– Comment puis-je ne pas pleurer si le sort est contre moi ? Écoutez donc, et elle raconta son histoire.
Il l’écouta, puis il lui dit, tout heureux :
– C’est bien, ne te soucie plus de rien car tout est arrangé et nous serons heureux. Tu dois savoir que sur cette terre il y a eu la peste, Dieu nous préserve de son retour, et tous les habitants sont morts, tous jusqu’au dernier. Moi seul je suis resté pour mon malheur, seul à pleurer comme un homme condamné aux galères pour toute sa vie. C’est le ciel qui t’a envoyée.
Seuls tous les deux, jeunes et beaux tous les deux, les choses ne pouvaient aller mieux et ils se réjouissaient comme on peut se l’imaginer. Ainsi s’aimèrent Sicile et cet homme (mettons qu’il s’appelait Peppino), un homme fort, courageux, un vrai chevalier. Ils étaient les maîtres de tout le royaume, mangeant ce que la terre produisait et possesseurs d’innombrables trésors. Peppino se sentait heureux, il aimait Sicile comme la prunelle de ses yeux et par amour pour elle il donna à cette terre le nom de Sicile comme elle a toujours été appelée.
Ces deux époux heureux firent une ribambelle d’enfants, tous forts, ingénieux et beaux comme leurs parents, et de père en fils la Sicile devint encore plus peuplée qu’avant.