Chapitre sept

3028 Mots
Pourquoi lui, le président, avait-il pris cette décision ? Pour des raisons très importantes. Lui, le président, était la mère de la république et tous les citoyens en étaient les enfants. La mère a le devoir d’être parfois dure avec les enfants. La mère fait connaître la dureté de ses duretés lorsque les enfants versent par terre le plat de riz que la maman a préparé pour son amant. Et l’amant à lui, le président, était le développement économique du pays, et le complot compromettait gravement cet avenir, versait par terre cet avenir. Une des raisons de cette libération décidée en toute connaissance de cause était que la méchanceté, la colère, l’injustice, l’impatience, le mal et la vilenie, tout comme la maladie sont un état provisoire, alors que la bonté, la douceur, la justice et la patience sont comme la santé ; elles peuvent être permanentes. Les tensions politiques et la discorde installées dans le pays amenuisaient l’audience internationale du président. « Les investisseurs s’éloignaient de nous, les journaux supputaient ma fin prochaine : et des présidents des États voisins me faisaient des affronts. » Les anciens proverbes de nos aïeux restaient toujours vrais. La plus belle harmonie, ce n’est ni l’accord des tambours, ni l’accord des xylophones, ni l’accord des trompettes, c’est l’accord des hommes. « Un seul pied ne trace pas un sentier ; et un seul doigt ne peut ramasser un petit gravier par terre. Seul lui, le président, ne pouvait pas construire le pays. Ce sera l’œuvre de tout le monde. » Si grand que soit le pays où règne la discorde, sa ruine est l’affaire d’un jour. C’est pour réaliser l’entente dans le pays que tous les détenus étaient libérés. Tam-tams et applaudissements repartirent. Chaque détenu pouvait demander ce qu’il voulait : le parti et le gouvernement l’accorderaient. Les ex-détenus malades seront soignés et s’il le faut envoyés en France ou en Amérique dans les grands hôpitaux et centres de cure. « Vive la république des Ébènes ! Vive la réconciliation des cœurs ! » Les applaudissements, les tam-tams et les cris saluèrent la fin du discours, se poursuivirent, et ne s’arrêtèrent plus. Le secrétaire général et le président eurent la plus grande peine du monde à rétablir le silence ; les joueurs et danseurs avaient cru que le coup d’envoi de la fête était donné. Et lorsque le silence revint, le président conclut par ces mots. « Cet enthousiasme plus qu’un long discours montre à nos frères libérés comment le peuple est heureux de les voir réintégrer leurs foyers. » Le président se fit présenter ensuite à tous les libérés. Il les embrassa l’un après l’autre et remit à chacun une épaisse liasse de billets de banque. Évidemment chaque embrassade était saluée par des cris, des applaudissements et des tam-tams. Puis le programme de la fête de la réconciliation fut annoncé : « Ce sera dans la capitale que la fête battra son plein. Les libérés feront le tour de la ville dans des voitures découvertes. Les menteurs qui avaient raconté qu’ils étaient tous morts seront contredits par les faits. Un spectacle de feux d’artifice sera donné à vingt et une heures, suivi d’un grand dîner. Tout sera clôturé par des bals et des danses qui se poursuivront jusqu’au matin. » Le président avait fini. Les parents et amis se ruèrent sur les détenus et se les arrachèrent. Tout le monde embarqua dans des voitures. Il fallait partir immédiatement pour la capitale. Les voitures démarrèrent les unes après les autres.Fama voyageait avec son ami Bakary. Celui-ci ne cessait pas de l’embrasser. « Ne regrette rien, disait-il, tu seras heureux maintenant. » Une embrassade. « Tu as de l’argent, et tu pourras en avoir beaucoup plus. » Une embrassade. « C’est vrai que tu es mal en point, mais le président a dit que tu pourras aller te retaper partout où tu voudras. Moi à ta place, c’est Vichy que je choisirais. Oui, à Vichy, c’est là où vont les milliardaires. » Une embrassade encore. « Et puis tu peux obtenir la situation que tu veux. Moi à ta place, je prendrais la direction d’une coopérative. » Une embrassade. « Tu vois qu’un malheur c’est parfois un bonheur bien emballé et quand tout s’use c’est le bonheur qui tombe. Nous qui avons été libérés avant vous, on n’a pas été aussi gâtés. Finalement ça a été ta chance, Fama. Cette prison a été ta chance. » Bakary voulut embrasser, mais Fama le fit éloigner avec le poing. Bakary n’insista pas et peut-être s’aperçut-il que depuis qu’ils s’étaient vus, Fama n’avait pas prononcé un seul mot et peut-être regretta-t-il son grand enthousiasme et ses remarques. Ce fut au tour de Bakary de démarrer et de se mettre dans la file des voitures. Bakary conduisit en silence, mais lorsque la voiture sortit de la caserne il recommença à parler, mais cette fois posément. Il comprenait les raisons du silence de Fama. Les épouses de tous les détenus étaient venues chercher leurs maris, sauf celles de Fama. Mais les femmes, on ne devait pas trop s’en soucier ; tant qu’on a l’argent on peut avoir des femmes. Les femmes de Fama ne s’étaient pas respectées ; elles ne connaissaient même pas un bout de honte aussi large que la main. Maintenant que Fama a de l’argent, c’est d’autres femmes qu’il lui faudrait acheter. Des parents seraient prêts à lui donner leur fille. Lui Bakary, à la place de Fama, il aurait choisi une petite rondelette crue et chaude, il lui en présentera une à l’occasion. Vraiment Salimata et Mariam avaient très mal agi. Et Bakary raconta ce qui s’était passé dans la cour de Fama en son absence. Dès qu’elles apprirent l’arrestation, elles se dépêchèrent de trouver des remplaçants. Salimata retourna consulter Abdoulaye, le marabout qu’elle avait poignardé avec le couteau rouge de sang du coq sacrifié. Abdoulaye ne la crispait plus, ne puait plus Tiécoura. Et Mariam ? Comme elle était broussarde encore, donc sans grand discernement, elle s’appropria ce qu’elle avait sous la main : le chauffeur de taxi qui la transporta de la gare. Ce chauffeur se nommait « Petit à petit », mais Bakary préférait l’appeler « Papillon », parce que son taxi, une Dauphine, s’appelait « Papillon Indépendance Jazz » écrit en quatre couleurs sur le pare-brise arrière, et parce que lui- même se parait en papillon : foulard vert, chapeau de paille tricolore (les trois couleurs nationales), lunettes de soleil à monture blanche, chemise rouge négligemment débraillée, pantalon jaune, sandalette traînante. C’était un frêle adolescent, élancé, noir comme un sourd-muet, mais impoli comme le fondement d’une chienne pleine. Il papillonnait nuit et jour au portail, faisait ronfler le moteur et klaxonnait. Mariam sortait. Avec Papillon elle allait se promener et ne se rassasiait jamais de partir en voiture. C’était une honte ! Une honte aussi épaisse que celle qui a conduit le varan de rivière à se cacher dans l’eau. Tout le quartier en parlait. Bakary à la longue n’a pas pu le supporter. Un jour il s’était dit : « Fama est-il oui ou non mon ami ? Il reste toujours mon ami. C’est vrai qu’on s’était séparé à la veille de l’indépendance ; mais avec qui ne s’était-on pas brouillé ! C’est un vrai prince et c’est toujours difficile de vivre avec un prince. Malgré tout il reste un ami. On ne partage pas la mort avec son ami, mais s’il est humilié, couvertde honte, tu partages sa honte. » Aussi Bakary avait-il saisi Papillon au collet, un matin, au détour d’une rue, et avait dit tout juste : « Tout le monde voit que tu détournes Mariam. N’as-tu pas honte, Papillon, de t’amuser avec les choses des vieux ? Attention, Papillon, le mari de Mariam s’appelle Doumbouya, c’est un vrai prince ; il reviendra. Il n’est pas un homme de l’indépendance et jamais il ne te pardonnera d’avoir entré la lame de ton couteau dans la gaine de son sabre. Et même si tu t’enfuis, le malheur te poursuivra, car Mariam est ensorcelée. Elle ne te l’a pas dit parce que son entendement ne va pas plus loin que ses seins. Balla le plus grand sorcier du Horodougou l’a ensorcelée et si tu continues d’aller avec elle, Papillon, sois sûr qu’un jour, tôt ou tard, ton pénis va disparaître, s’engloutir dans ton bas-ventre comme un fusil arrêté dans la boue mouvante. » Papillon n’avait pas bronché : Bakary l’avait relâché, il était parti, et en s’asseyant dans sa voiture il avait haussé les épaules. Fama restait toujours pensif, toujours muet. Le cortège avançait dans le même continuel brouhaha qui énervait Fama. — Mais pourquoi ne dis-tu rien ? demanda Bakary. Fama ne répondit pas. Bakary enchaîna encore. Il savait que Fama était malade, très atteint, mais c’était à Allah qu’appartenait la vie. Bakary d’ailleurs rassurait Fama ; la mort ne le visiterait pas dans les prochaines années. Car lui, Bakary, connaissait la mort, qui avait beaucoup de défauts : elle mentait, trompait, mais jamais elle n’oserait surprendre un homme comme Fama qui pour la première fois possédait de l’argent. Puis après un court silence et comme s’il regrettait d’avoir parlé de la mort à un malade, Bakary s’écria : — J’allais oublier de te parler de Togobala, de te donner les nouvelles de Togobala, et il raconta ce qui se passa au Horodougou pendant l’incarcération de Fama. Un colporteur montant du Sud avait annoncé à ceux de Togobala l’arrestation. Nouvelle aussi retentissante qu’un décès ! Le tambour sacré crépita, le comité et le conseil des anciens palabrèrent, des sacrifices furent tués. On cria la nouvelle dans l’oreille de Balla qui ne manifesta aucune surprise, il s’y attendait. Le vieux féticheur, de naturel aussi prudent qu’un margouillat à la queue tranchée, déclara sur-le-champ : « Fama ne reverra plus Togobala. » Il pouvait s’être trompé, ses fétiches, mânes et génies devaient commencer à s’éloigner, car la mort approchait du vieux clabaud. Une nuit, « l’Ancienne », la vieille hyène, l’oracle de Togobala, descendit des montagnes, hurla et s’arrêta sur la place du village au pied du vieux baobab. On lui jeta une chèvre et on interpréta ses hurlements ; ils disaient : « Une ancienne et grande chose sera vaincue par une autre ancienne et grande chose. » On était au gros de l’hivernage. Pourtant pendant quatre jours, nuages et pluies disparurent du firmament. Le cinquième matin vint avant son heure ; mais le soleil ne sortit pas : l’espace se distendit pendant que les horizons se mirent à sourdre une atmosphère étrange. Les oiseaux continrent leurs chants de réveil, les vautours leurs vols. Tout était silencieux, tout était immobile. Les yeux se tournèrent vers la porte du vieux féticheur Balla ; elle était close et bien close. Quand on l’ouvrit, le sommeil avait trahi, la mort avait frappé le vieux féticheur endormi, et celui-ci s’était éteint et raidi.Alors le tam-tam frappa, frappa dans tout Togobala, et les rivières, les forêts et les montagnes, d’écho en écho roulèrent la nouvelle jusqu’à des villages où d’autres tam-tams battirent pour avertir d’autres villages plus lointains. Tout le Horodougou poussa un grand « Ah ! » de surprise et la terre, les animaux et les choses se réanimèrent. Le soleil éclata, mais demeura immobile jusqu’à l’heure de la deuxième prière où il fut voilé par la petite averse qui chaque fois que se creuse la tombe d’un grand du Horodougou ne manque pas de tomber pour détremper le sol avant le premier coup de pioche. Comme Balla était Cafre, on le conduisit sans prière et on l’inhuma à l’ouest de Togobala, au lieu de l’est où s’enterrent les musulmans. Mais de grandioses funérailles de septième et de quarantième jour furent célébrées (quatre bœufs !). Les chasseurs se dépassèrent en miracles, en sorcelleries, et beaucoup de génies, beaucoup d’animaux, beaucoup de morts sous des formes humaines assistèrent à la fête pour rendre le suprême hommage au savoir et à l’expérience du vieux disparu. Ah ! avant longtemps le Horodougou ne connaîtrait pas un homme du savoir de Balla ! Après quelques instants de silence, Bakary exerça toute sa verve pour exagérer les derniers exploits (entendez les dernières roueries) du vieux sorcier défunt. Il voulait émouvoir, ébouriffer pour arracher ce moindre soupir, un petit mot à Fama ! Mais on était arrivé. Bakary fut obligé de s’interrompre. La capitale battait la fête de la réconciliation nationale. Il lorgna son voisin toujours muet et pensif et commença à conduire avec l’attention qu’exigeait une ville en fête. La file de voitures s’engagea dans la rue centrale bordée des deux côtés d’une foule bigarrée et endiablée. Les tam-tams redonnaient, les griots chantaient, les hommes et les femmes dansaient sur les trottoirs, dans les fossés et sur les places publiques. Lorsque leur voiture arriva à hauteur de l’autogare d’où partaient les camions pour le Nord, Fama fit un signe. Bakary répondit qu’on ne pouvait pas s’arrêter : « On ne s’arrête pas dans un cortège officiel. » Fama cria : « Arrête ! » et accompagna l’injonction des gestes autoritaires et nets du dernier descendant des Doumbouya. Bakary comprit qu’il fallait obéir sur-le-champ, obéir sans discuter. Il se serra sur le bas-côté de la route et freina. Fama ouvrit la portière, descendit et s’éloigna. Bakary serra les freins à main, le poursuivit et entreprit de le convaincre. Fama allait encore commettre une faute. Où partait-il ? Maintenant qu’il pouvait tout avoir, pourquoi ne voulait-il pas continuer la fête comme les autres ? Partait-il à cause des femmes ? Mais les femmes, ça s’achète. Ne voulait-il pas de jeunes filles crues ? Mais Salimata était là. Elle était une femme respectable qui allait revenir pourvu que Fama le veuille. Salimata aimait toujours Fama et se rendait chez le marabout uniquement pour avoir un enfant, et c’était d’ailleurs pour cette raison que Bakary n’avait pas cogné ou même inquiété le marabout. Fama continuait de se frayer un chemin, de trouver une sortie. L’autogare était située à l’autre extrémité de la place grouillante de danseurs. Fama contourna un cercle de balafons, passa entre deux batteurs de tam-tams, revint sur ses pas pour ne pas se faire écraser par des danseurs acrobates exécutant des sauts périlleux, évita les jongleurs d’enfants et entre les cercles des charmeurs de serpents et les frappeurs de calebasses d’eau, déboucha sur la place de l’autogare.Bakary suivait toujours, et même un moment il pensa retenir Fama par les manches du boubou ; mais devant les réactions violentes prévisibles il renonça et se fit plus pressant, mais aussi plus convaincant et mielleux : — Ecoute, Fama ! On ne part pas quand on a la possibilité d’avoir l’argent, d’avoir une situation, d’être quelqu’un, d’être utile aux amis et aux parents. Que feras-tu à Togobala ? La chefferie est morte. Togobala est fini, c’est un village en ruine. Tu n’es pas une feuille d’arbre qui jaunit et tombe quand la saison change. Les soleils ont tourné avec la colonisation et l’indépendance ; chauffe-toi avec ces nouveaux soleils, tu n’es pas un serval qui préfère mourir de faim plutôt que de se repaître de la viande qu’on lui a servie, quand cette viande n’est pas celle d’un animal qu’il a chassé. Adapte-toi ! Accepte le monde ! Ou bien est-ce pour les funérailles de Balla que tu veux partir ? Mais les funérailles, ça peut toujours attendre. Reste, Fama ! Le président est prêt à payer pour se faire pardonner les morts qu’il a sur la conscience, les tortures qu’il vous a fait subir ; il est prêt à payer pour que vous ne parliez pas de ce que vous avez vu. Profite de cette aubaine ! Buvons ensemble le lait de la vache de tes peines. L’argent que tu as en poche n’est qu’un grain de foin en comparaison du panier que tu recevras. Fama marchait fièrement, comme si les propos de Bakary n’étaient pas pour lui. Lorsque le prince atteignit un camion à moitié chargé, il monta tranquillement. Les autres passagers se serrèrent pour lui laisser la place de s’allonger, parce que visiblement Fama était très fatigué. Le dernier Doumbouya s’installa sans remercier, sans même saluer, parce qu’il crut que les autres voyageurs s’étaient dérangés pour honorer un prince. Bakary ne put tenir à terre, il sauta dans le camion et se mit à gourmander Fama : — Fama, tu n’as rien compris à la vie. Tu es un vautour et tu vas mourir en vautour. Crois-tu que tous les hommes sont des sujets du Horodougou ? Tu vas mourir à Togobala. Oui, mourir dans la pauvreté. Alors qu’ici tu peux nous être utile : tu peux avoir quelque chose, tu peux aider les amis. Moi, quand j’avais appris ta libération et su ce qu’on allait vous promettre, j’étais heureux et voilà que… Le chauffeur du camion interrompit Bakary et lui demanda de descendre. C’était le départ. Comme le camion démarrait et avançait doucement, Bakary du quai eut le temps de s’écrier : — Fama, en mourant tu te rappelleras d’avoir été un mauvais ami. Je comptais sur toi pour vivre le reste de mes jours et gagner de l’argent. Tu me laisses dans le désespoir, tu es un mauvais ami. Ce fut l’adieu de Bakary. À cause de la fête de la réconciliation nationale, le camion devait suivre un circuit détourné très long pour sortir de la ville. Fama ne voulait plus revoir la capitale, ses maisons, ses rues, ses hommes ; il ne voulait plus respirer son air. Il poussa un gros « Pouah ! » de dégoût, ferma les yeux et se mit à réfléchir.Brusquement Fama éclata de rire. Tous les autres passagers, surpris, se turent et regardèrent ce vieux maigre et décharné, les yeux clos comme un aveugle, rire comme un fou. Maintenant loin de Bakary, Fama se moquait de son ami embarrassé et déçu qui devait, du quai, regarder le camion partir. Fama se félicitait de l’avoir tourné ainsi en dérision par le silence. Les petites causeries entre la panthère et l’hyène honorent la seconde mais rabaissent la première. Aussi soudainement qu’il avait commencé, Fama s’arrêta de rire et se remit à penser.
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