Présidence, à la vie du camp sans nom ; c’était encore cette destinée qui expliquait cette
surprenante libération qui le relançait dans un monde auquel il avait cru avoir dit adieu.
À Mayako, en priant profondément et très souvent, il s’était résigné, il avait fini par
accepter sa fin, il était prêt pour le rendez-vous avec les mânes, prêt pour le jugement
d’Allah. La mort était devenue son seul compagnon ; ils se connaissaient, ils s’aimaient.
Fama avait déjà la mort dans son corps et la vie n’était pour lui qu’un mal. À Mayako tout
était sûr. Alors que cette surprenante libération et cet enrichissement soudain étaient une
sorte de résurrection, relançaient Fama dans le monde et l’obligeaient à rebâtir des projets,
à espérer de nouveau, même à aimer, détester, regretter et à combattre de nouveau. De tout
cela, Fama en avait assez. À l’esprit de Fama vint ce proverbe que le Malinké chante à
l’occasion d’un grand malheur :
Ho malheur ! Ho malheur ! Ho malheur !
Si l’on trouve une souris sur une peau de chat
Ho malheur ! Ho malheur ! Ho malheur !
Tout le monde sait que la mort est un grand malheur.
Fama rouvrit les yeux. Le camion sortait de la capitale. Le soir descendait. Bientôt ils
furent au sommet de la colline surplombant la ville.
Toute la capitale paraissait enlevée par la fête de la réconciliation. Tout devait
trémousser, on le percevait aux toits et touffes d’arbres qui branlaient et tournoyaient ; tout
devait s’envoler, on le connaissait aux quartiers, rues, ponts et jardins qui se mélangeaient
et se surpassaient. Même un petit train accroché aux falaises de la lagune, comme une
bande de magnas en butte à des obstacles, s’épuisait dans mille détours en se balançant. Et
plus bas et plus proche, le seul bout de la lagune qui restait encore éclairé par le soleil
frémissait sous les coups des accents, des chants et des échos des tam-tams. Fama voulut
échapper au vertige qui animait chaque chose de la frénésie de la fête. Il se releva, se
pencha pour saisir, reconnaître un seul toit, un seul arbre, une seule rue ou un seul pont.
Maintenant c’était fini ; il était parti, il fallait jeter un dernier regard sur ce qui enfermait
Salimata. Mais ce fut trop tard ; car au même moment la camionnette descendit la pente
opposée, la ville disparut et le soir tomba. Tout avait fini. Fama referma les yeux et
sommeilla.
Il se réveilla au petit matin. Depuis la nuit la camionnette était arrivée à la frontière, au
bord du fleuve, en terre Horodougou. Fama était en terre Horodougou ! Tout lui
appartenait ici, tout, même le fleuve qui coulait à ses pieds, le fleuve et les crocodiles
sacrés qui l’habitaient en cet endroit. Bâtardise de la colonisation et des Indépendances !
Sans l’occupation des Toubabs et les soleils des Indépendances, une fête, un tam-tam,
des griots l’auraient accueilli, réveillé ; un cortège l’aurait accompagné. Mais tout cela
était fini, tout cela ne l’intéressait plus. Que la récolte du sorgho de l’harmattan prochain
soit bonne ou mauvaise, le mourant s’en désintéressePlusieurs autres camions arrivés avant celui de Fama stationnaient dans les fossés. Du
côté gauche de la route des voyageurs avec les femmes et les enfants dormaient sur des
nattes autour de grands feux de brousse. Les cases des gardes frontaliers et les bureaux des
douanes à droite se confondaient indistincts dans la brume. La route était barrée et fermée
par un dense réseau de fils de fer barbelés, à l’entrée du pont. Dans les deux hauts
miradors surplombant le tout luisaient les canons des fusils des gardes de faction. Au-delà
du pont on devinait, plutôt qu’on ne les voyait, les miradors d’en face perdus dans les
feuillages des fromagers. Toute la vallée était remplie d’une brume fine. Il n’y avait pas de
vent.
Ce furent les tisserins qui commencèrent. Ils remplirent les touffes des fromagers et des
manguiers par des gazouillis et des piaillements. Les cocoricos des coqs partirent. Les
chiens répondirent d’abord par les aboiements habituels du matin mais, aussitôt après,
commencèrent à hurler aux morts d’une façon sinistre à vous arracher l’âme.
Cela risquait d’annoncer, de préparer une journée maléfique. C’est pourquoi les
charognards et les hirondelles des arbres et des toits s’élevèrent et disparurent dans le ciel
pour y tirer le soleil. Et ils réussirent. Le soleil aussitôt pointa. Les chiens serrèrent leurs
queues et fermèrent leurs gueules, et les crocodiles sacrés sortirent de l’eau, et après de
brèves querelles de préséance, occupèrent les bancs de sable et fermèrent les yeux pour
mieux jouir des premiers rayons du soleil.
Fama se sentit revigoré, enlevé par le bon matin du Horodougou. « C’est dans le
Horodougou qu’il fait bon de vivre et de mourir », murmura-t-il. Il regretta toutes les
années passées dans les bâtardises de la capitale, puis il respira profondément plusieurs
fois de suite avant d’adresser à Allah le salut matinal que l’on doit au Tout-Puissant. Mais
le calme ne dura que quelques moments. Les chiens se relancèrent dans les cours et
reprirent à hurler aux morts. La porte du bureau des douanes s’ouvrit, un garde en sortit, il
courut après les cabots et les fit taire à coups de bâton et de cailloux. Après cette victoire il
se dirigea vers les fils de fer au pied des miradors.
Tous les voyageurs se précipitèrent pour aller savoir les dernières nouvelles ; ceux qui
étaient près des feux se levèrent et ceux qui étaient dans les camions en descendirent. Et
en foule tout le monde suivit le garde frontalier qui venait de faire taire les chiens. Celui-ci
était grand, élégant dans l’uniforme et surtout (Fama allait le constater dans la suite) très
respectueux et très aimable, comme un homme d’avant la colonisation et les
Indépendances. Il s’appelait Vassoko. Lorsque Vassoko arriva aux fils de fer barbelés, il
s’arrêta, fit face à la foule des voyageurs, et après des sourires et des plaisanteries il
annonça qu’il n’avait pas reçu de télégramme dans la nuit et que les choses étaient comme
hier. Il allait finir de parler lorsqu’il constata de nouvelles figures ; il s’excusa et expliqua
ce qu’il avait appelé « comme hier ». La frontière était fermée jusqu’à nouvel ordre, dans
les deux sens ; tout passage restait suspendu. Cette mesure était en vigueur depuis un
mois. Elle était due à la tension existant entre les deux pays. Un cri de réprobation salua
ces explications. Le garde frontalier, sans se départir de son sourire, répliqua que la
mesure était une décision politique et qu’il ne pouvait même pas indiquer quand la
frontière serait ouverte à nouveau. Mais ceux des voyageurs qui le désiraient pouvaientcamper à côté des services des douanes, dormir autour des feux de bois comme le faisaient
beaucoup d’autres, mais à condition de ne pas faire trop de bruit. Hier soir, le chef de
poste avait été réveillé par les éclats de rire des voyageurs. C’était une chose qui ne devrait
plus se renouveler.
Les voyageurs mécontents se dispersèrent et s’éloignèrent, sauf Fama. Le prince du
Horodougou ne pouvait évidemment pas se contenter des explications du garde. Vassoko
resalua Fama avec le même sourire et parla. Lui, Vassoko, et les autres du peloton, ne
faisaient qu’exécuter les ordres, et leur travail n’était pas facile. Les lois, les ordres et les
circulaires des soleils des Indépendances étaient aussi nombreux que les poils d’un bouc et
aussi complexes et mélangés que le sexe d’un canard. « Voilà un garde intelligent à qui on
pouvait dire des choses sans s’énerver », murmura Fama. Et le dernier des Doumbouya se
présenta à Vassoko, parla des limites géographiques du Horodougou, de la grandeur de sa
dynastie, expliqua qu’il était malade et devait assister aux funérailles de Balla. Mais le
garde s’empressa de répondre que personne ne laisserait passer Fama et que même si de
leur côté ils le permettaient, ceux d’en face ne lui ouvriraient pas la porte de la république
de Nikinai.
D’ailleurs Vassoko voulait que Fama présente les papiers qu’il avait sur lui. Le prince
n’avait même pas une carte d’identité. Vassoko décocha un petit sourire. Sans papiers on
ne pouvait pas passer. Le dernier des Doumbouya déclara qu’il était un ex-détenu
politique. Le garde eut un autre petit sourire. Une circulaire interdisait de laisser sortir les
ex-détenus politiques.
Fama sentit la colère monter en lui ; elle brûla les aisselles, le cou et le dos. Le soleil
était déjà haut. La brume s’était envolée. Le prince des Doumbouya chercha autour de lui
un caillou, un bâton, un fusil, une bombe pour s’armer, pour tuer Vassoko, ses chefs, les
Indépendances, le monde. Heureusement pour chacun de nous, il n’y avait rien à sa portée
et peut-être le garde comprit-il la menace, puisqu’il s’éloigna, laissant Fama pensif devant
la grille.
Les bruits des pas de Vassoko s’éloignèrent et cessèrent de se faire entendre. La rumeur
des voix des voyageurs près des camions et le murmure d’une conversation téléphonique
lui parvenaient. Peut-être le garde avait-il parlé à ses supérieurs et peut-être la
conversation téléphonique avait-elle pour but de conduire Fama au dispensaire de la
subdivision la plus proche, d’où sûrement il serait évacué sur la capitale. Fama était dans
le Horodougou, jamais il ne devait accepter d’en sortir. La grille de fils de fer barbeiés
était à quelques pas. Une porte y était faite du côté du parapet gauche. Un Doumbouya, un
vrai, père Doumbouya, mère Doumbouya, avait-il besoin de l’autorisation de tous les
bâtards de fils de chiens et d’esclaves pour aller à Togobala ? Évidemment non. Fama, le
plus tranquillement du monde, comme s’il entrait dans son jardin, tira la porte et se trouva
sur le pont. Il redressa sa coiffure, replia les manches de son boubou et fièrement, comme
un vrai totem panthère, marcha vers l’autre bout du pont. Après quelques pas, craignant
que tous ces enfants de la colonisation et des Indépendances n’identifiassent son départ à
une fuite, il s’arrêta et cria à tue-tête comme un possédé : « Regardez Fama ! Regardez le
mari de Salimata ! Voyez-moi, fils de bâtards, fils d’esclaves ! Regardez-moi partir ! » Des
cris de stupeur échappèrent aux voyageurs. Les gardes en faction dans les miradors
lancèrent la première sommation :— Halte-là !
Vassoko se précipita du poste de douane et en courant cria à l’intention des sentinelles.
— Ne tirez pas ! Il est fou ! fou !
Fama, avec sa dignité habituelle, marcha encore quelques pas, puis s’arrêta encore et
scanda les mots :
— Regardez Doumbouya, le prince du Horodougou ! Regardez le mari légitime de
Salimata ! Admirez-moi, fils de chiens, fils des Indépendances !
— Halte-là !
— Il est fou ! Ne tirez pas. Je l’attraperai.
Vassoko rapidement était arrivé au barrage, l’avait passé et courait sur le pont. Fama
était déjà à l’autre bout, au pied de la grille de la république de Nikinai et cherchait une
issue. Mais les fils étaient croisés de près et à aucun endroit n’apparaissait un interstice par
lequel pouvait passer un poing. Désespéré, Fama se retourna. Le garde courait vers lui.
Fama marcha le long du barrage. Il n’y avait aucune possibilité de monter. Fama se
retourna encore : Vassoko avait fait la moitié du chemin, il allait attraper Fama. Mais un
Doumbouya ne se laisse pas saisir comme un lièvre épuisé. Fama s’avança vers le côté
gauche du pont. Le parapet n’était pas haut et sous le pont, en cet endroit, c’était la berge.
Les gros caïmans sacrés flottaient dans l’eau ou se réchauffaient sur les bancs de sable.
Les caïmans sacrés du Horodougou n’oseront s’attaquer au dernier descendant des
Doumbouya. Vassoko n’était plus qu’à quelques pas. Fama escalada le parapet et se laissa
tomber sur un banc de sable. Il se releva, l’eau n’arrivait pas à la hauteur du genou. Il
voulut faire un pas, mais aperçut un caïman sacré fonçant sur lui comme une flèche. Des
berges on entendit un cri. Un coup de fusil éclata : d’un mirador de la république des
Ébènes une sentinelle avait tiré. Le crocodile atteint grogna d’une manière horrible à faire
éclater la terre, à déchirer le ciel ; et d’un tourbillon d’eau et de sang il s’élança dans le
bief où il continua à se débattre et à grogner.
Et comme toujours dans le Horodougou en pareille circonstance, ce furent les animaux
sauvages qui les premiers comprirent la portée historique du cri de l’homme, du
grognement de la bête et du coup de fusil qui venaient de troubler le matin. Ils le
montrèrent en se comportant bizarrement. Les oiseaux : vautours, éperviers, tisserins,
tourterelles, en poussant des cris sinistres s’échappèrent des feuillages, mais au lieu de
s’élever, fondirent sur les animaux terrestres et les hommes. Surpris par cette attaque
inhabituelle, les fauves en hurlant foncèrent sur les cases des villages, les crocodiles
sortirent de l’eau et s’enfuirent dans la forêt, pendant que les hommes et les chiens, dans
des cris et des aboiements infernaux, se débandèrent et s’enfuirent dans la brousse. Les
forêts multiplièrent les échos, déclenchèrent des vents pour transporter aux villages les
plus reculés et aux tombes les plus profondes le cri que venait de pousser le dernier
Doumbouya. Et dans tout le Horodougou les échos du cri, du grognement et du fusil
déclenchèrent la même panique, les mêmes stupeurs.Fama inconscient gisait dans le sang sous le pont. Le crocodile râlait et se débattait
dans l’eau tumultueuse.
Tout n’avait duré que le temps d’un éclair, car aussitôt après, un deuxième coup de fusil
résonna. Les montagnes, les rivières, les forêts et les plaines encore une deuxième fois se
relayèrent pour faire entendre la détonation à tout le pays. Les oiseaux, les animaux et les
hommes rebroussèrent, les oiseaux s’élevèrent, les hommes et les chiens revinrent, les
bêtes sauvages regagnèrent la brousse.
Puis ce fut le troisième et le quatrième coup de feu, un autre va-et-vient dans le tumulte
assourdissant des oiseaux, des animaux et des hommes.
Les gardes frontaliers, par-dessus le fleuve, se livraient un véritable duel. Ceux d’en
face avaient cru que l’on avait tiré sur un fugitif se trouvant déjà sur leur sol.
Fama gisait toujours sous le pont. Le caïman se débattait dans un tourbillon de sang et
d’eau. Les coups de feu s’arrêtèrent. Mais le matin était troublé. Tout le Horodougou était
inconsolable, parce que la dynastie Doumbouya finissait. Les chiens qui les premiers
avaient prédit que la journée serait maléfique hurlaient aux morts, toutes gorges déployées,
sans se préoccuper des cailloux que les gardes leur lançaient. Les fauves répondaient des
forêts par des rugissements, les caïmans par des grognements. Les hommes priaient pour
le dernier Doumbouya, les femmes pleuraient. Les tisserins gazouillaient dans les
feuillages des fromagers et des manguiers, alors que très haut dans les nuages, les
charognards et les éperviers patrouillaient pour superviser le vacarme.
Pourtant la fusillade était arrêtée. Les gardes frontaliers de la république de Nikinai,
drapeaux blancs dans les mains, vinrent relever Fama qui avait été atteint sous la partie du
pont relevant de leur juridiction. Ils le transportèrent dans leur poste ; leur brigadier
l’examina : il était grièvement atteint à mort par le saurien.
On coucha Fama dans une ambulance, le brigadier et quatre gardes frontaliers
constituèrent l’escorte. Ils allaient au chef-lieu : Horodougou, après Togobala. Donc,
direction Togobala du Horodougou.
Le soleil était maintenant haut, très haut, mais le Horodougou ne s’était pas encore
remis des coups et cris qui avaient déchiré son matin. De temps en temps on entendait le
hurlement des chiens et le rugissement des fauves. Mais les charognards paraissaient avoir
réintégré les feuillages des arbres.
Le convoi démarra. Au chevet de Fama dans l’ambulance deux infirmiers veillaient. Ils
l’examinèrent et lorsqu’ils constatèrent qu’il n’y avait aucune trace de balle, ils se
récrièrent. Allah le tout-puissant ! Un caïman sacré n’attaque que lorsqu’il est dépêché par
les mânes pour tuer un transgresseur des lois, des coutumes, ou un grand sorcier ou un
grand chef. Ce malade n’est donc pas un homme ordinaire. Lui Fama délirait, rêvassait,
mourait. Des cauchemars ! Quels cauchemars !…
Une douleur massive, dure, clouait sa jambe.
— Tranquille, reste tranquille et calme-toi, Fama ! Est-ce que ça va mieux ? murmura
sur un ton compatissant l’infirmier de gauche.Fama ne répondit pas, tout son corps était devenu un caillou, il ne se sentait vivre que
dans la gorge où il devait pousser pour inspirer, dans le nez qui soufflait du brûlant, dans
les oreilles abasourdies et dans les yeux vifs. À travers les voiles de l’ambulance, des
troncs, des ponts et parfois des villages défilaient. On partait. Mais où ? Mais oui… N’as-
tu rien entendu, Fama ? Tu vas à Togobala, Togobala du Horodougou. Ah ! voilà les jours
espérés ! La bâtardise balayée, la chefferie revenue, le Horodougou t’appartient, ton
cortège de prince te suit, t’emporte, ne vois-tu pas ? Ton cortège est doré.
— Non, je ne le veux pas doré.
Donc argenté. Mais attention ! qu’est-ce ? Fama, ne vois-tu pas les guerriers te cerner ?
Fama, avec la souplesse et la dignité, avec les pas comptés d’un prince du Horodougou, se
porte devant. La cohue des guerriers hurle, se balance sur place et s’immobilise. Lâches !
Pleutres ! Enfants des Indépendances ! Bâtards ! vos mères ont fleuri mais n’ont pas
accouché d’hommes ! Fama seul et cet unique doigt vous trouera, vous mitraillera. La
multitude, la cohue poltronne de troupeaux d’hyènes moutonne, grouille, et en masse
chante, s’incline et se relève comme le champ de riz en herbe quand balaient les vents.
Fama, l’Unique ! Le grand ! Le fort ! Le viril ! Le seul possédant du rigide entre les
jambes !
Il se réveilla. Deux infirmiers le maîtrisaient sur le brancard. Un autre agitait une
seringue. A-t-il été piqué ? Fama l’ignorait, mais il voyait à nouveau, entendait à nouveau
les pétards, les feux, les secousses, la poussière. Mais pourquoi Fama, qui allait à la
puissance, au pouvoir, ne rêvait-il pas de lune ? N’est-il pas certain que rêvent toujours de
lune ceux qui ont sur leur chemin la grande fortune, le grand honneur ? La lune… La lune
de Fama… Sa lune ! La lune…
Fama sur un coursier blanc qui galope, trotte, sautille et caracole. Il est comblé, il est
superbe. Louange au Miséricordieux ! Mais Fama se retourne. Son escorte s’est évanouie.
Où ont-ils disparu, mes suivants ? proteste-t-il. Il est seul, il sent la solitude venir, elle
assaille, pénètre dans son nez qui souffle un nuage de fumée, balaie les yeux, répand les
larmes, vide le cœur, remplit les oreilles de la nausée jusqu’à ce que pointe et sorte la
queue fuyante et le manque, Fama les pourchasse. Soudain un éclair explose, éparpille
l’air, le ciel et la terre, et le coursier se cabre au bord du gouffre. Fama tremblote. Une
prière. Tout s’arrange doux et calme, la douceur qui glisse, la femme qui console, et
l’homme, et la rencontre d’un sous-bois frais et doux, et les sables menus et fins, et tout se
fond et coule doucement et calmement, Fama coule, il veut tenter un petit effort.
Fama avait fini, était fini. On en avertit le chef du convoi sanitaire. Il fallait rouler
jusqu’au prochain village où on allait s’arrêter. Ce village était à quelques kilomètres, il
s’appelait Togobala. Togobala du Horodougou.
Un Malinké était mort. Suivront les jours jusqu’au septième jour et les funérailles du
septième jour, puis se succéderont les semaines et arrivera le quarantième jour et
frapperont les funérailles du quarantième jour et…