— Tu vois, c'est maintenant au tour des trois matadors, toujours classés par ordre d'ancienneté. À gauche dans le sens de la marche vient le plus ancien, à droite le deuxième d'ancienneté et au milieu, le plus récent. Si un matador se présente pour la première fois dans la « plaza », il doit avancer tête nue, sinon, il est coiffé du chapeau traditionnel qu'on appelle la montera, comme les deux autres. Suivent après les peones, qu'on appelle aussi les banderilleros et qui sont les assistants des matadors. Ils sont également classés par ordre d'ancienneté, puis c'est au tour des picadors.
Et José continuait son récit, apportant moult détails sur les rôles de chacun des acteurs qui allaient par la suite se produire dans l'arène.
— Là, les picadors sont en quelque sorte des toreros à cheval. Tu vois, le cheval a les yeux bandés pour éviter qu'il ait trop peur et il est recouvert d'un caparaçon, une protection contre les coups de cornes. Mais ce n'est pas toujours très efficace et il arrive que le taureau puisse passer ses cornes sous le caparaçon et éventre le cheval. Mais c'est assez rare. Les picadors ne mettent pas le taureau à mort. Tu vois, ils sont munis d'une pique en bois de 2mètres 60 de long et terminée par une pointe en acier. Leur rôle consiste à affaiblir le taureau et à modifier le port de sa tête en endommageant les ligaments du cou. Comme ça, l'animal n'arrive plus à relever la tête.
Eusébio commençait à comprendre. Le taureau était premièrement affaibli par les deux picadors si bien que le matador se retrouvait devant un adversaire qui n'était plus en possession de tous ses moyens.
— Tu vois, continuait José, là maintenant, ce sont les areneros appelés aussi monosablos qui arrivent. Ce sont des employés des arènes qui sont chargés de remettre la piste en état entre deux taureaux et là, tout à la fin, c'est le train d'arrastre. Ce sont trois mules qui sont chargées de tirer les cadavres des taureaux hors de l'arène après leur mise à mort.
José était intarissable. Même s'il avait toujours vécu en France, il utilisait un vocabulaire espagnol pour décrire ce qui se passait devant lui. C'était un vrai aficionado qui vibrait en racontant tous les détails de la corrida. Il vivait complètement ce qu'il était en train de voir. Il était rouge de plaisir.
— Voilà, maintenant c'est l'heure, ça va commencer. En Espagne, on appelle ça la Lidia. Une corrida formelle comprend normalement la mise à mort de six taureaux. Pour chacun d'entre eux, ça se déroule selon un protocole immuable, en trois parties, appelées les tercios.
Et effectivement, le premier matador fit son entrée dans l'arène, accompagné de ses péones. Et José poursuivait, imperturbable, le récit de tout ce qui se déroulait sur la plaza.
— Tu vois ça, c'est le tercio de pique. Après la sortie du taureau, le matador et ses péones effectuent des passes de cape. La cape, c'est une pièce de toile généralement de couleur lie de vin à l'extérieur et jaune ou bleu à l'intérieur. Cette toile sert de leurre pour le taureau. Ces premières passes permettent de jauger le comportement du taureau, sa course, sa façon de charger, etc.
Un moment, plus tard, ce fut au tour des deux picadors d'entrer en scène.
— Avant, poursuivait José, c'étaient eux qui étaient les véritables héros de la corrida. Les toreros à pied n'étaient que des aides. Maintenant, c'est l'inverse et c'est le picador qui est l'assistant du torero. Son rôle, comme je te l'ai dit avant, c'est premièrement de tester la bravoure du taureau, mais aussi de l'affaiblir. Tu vois, en enfonçant la pointe de sa pique qui mesure quatorze centimètres dans la peau du taureau, ils sectionnent les muscles releveurs et extenseurs du cou ainsi que les ligaments de la nuque. Comme ça, le taureau ne peut plus relever la tête et est obligé de la garder baissée pendant toutes les différentes passes.
Enfin, José se tut pendant un moment, soit durant le temps pendant lequel œuvraient les picadors. Il jouissait du spectacle, étudiant avec attention comment et où les picadors plantaient leurs piques.
Eusébio, quant à lui, commençait à beaucoup moins apprécier. Il avait l'impression de ressentir dans la chair chaque coup de pique donné par les tortionnaires. Le dos du pauvre animal commençait à se teinter de rouge et ça, ça ne le faisait pas vraiment vibrer.
— Regarde, regarde, s'excitait de nouveau José. Voilà les banderilleros. Ils vont planter trois paires de banderilles dans le dos du taureau. Tu vois, les banderilles, ce sont ces tiges multicolores qui sont terminées par des harpons longs de cinq à six centimètres. Les couleurs vives sont là pour distraire le public et le détourner de la vision du sang. Et tu sais, si un taureau refuse le combat, ça arrive quelques fois, on lui plante des banderilles noires, plus longues, pour lui faire honte. La raison de ces banderilles, c'est de faire des ouvertures pour permettre au sang de couler à l'extérieur et éviter que le taureau fasse une hémorragie interne suite aux blessures infligées par les picadors. Ça permet au taureau de tenir le coup et de ne pas flancher avant la fin du spectacle. Faut être malin, finit-il par dire en riant.
L'Italien était écœuré. Ce pauvre animal, forcé de courir de long en large dans l'arène, le dos ruisselant de sang ne l'amusait pas du tout. Il en était là de ses réflexions lorsque José lui tapa sur l'épaule.
— Regarde, c'est le dernier tercio, le tercio de la mise à mort. Ça va durer une quinzaine de minutes. Le matador va commencer par une faena. C'est une série de passes qu'il va faire à l'aide de la muleta, cette cape de toile rouge. C'est pour préparer le taureau à la mort. Il y a plusieurs sortes de passes, à droite, à gauche, mais c'est trop compliqué à expliquer et à détailler et de toute façon, ça ne t'apporterait rien de plus.
Eusébio était de plus en plus mal. Voir ces guignols au milieu de l'arène s'amuser aux dépens de ce pauvre taureau complètement ensanglanté, qui ne comprenait rien à ce qui était en train de lui arriver, le dépassait complètement. Soudain, Ange, qui ne disait rien depuis le début du spectacle, lui posa la main sur l'épaule et lui dit :
— Je ne peux pas en voir plus. Je t'attends à la sortie. Toi, tu restes autant que tu veux, pas de problème. Je t'attends, mais moi, je ne peux pas en voir plus.
Et il quitta les gradins, le visage blême. Eusébio l'aurait volontiers suivi, mais il se forçait à assister à ce spectacle jusqu'au bout. Il ne voulait pas qu'on puis ensuite lui reprocher de parler de quelque chose qu'il ne connaissait pas. Dans sa tête se bousculaient plein d'idées tandis qu'il se demandait comment et surtout pour quelles raisons de telles horreurs pouvaient soulever un tel engouement de la part d'une partie de la population locale. Il en était là de ses réflexions lorsque José lui tapa violemment sur l'épaule.
— Regarde, regarde, c'est le moment de l'estocade, le matador va enfoncer son épée dans le haut du dos du taureau et le tuer d'un seul coup.
Effectivement, dans l'arène, le torero s'approcha face à l'animal, leva son épée et dans un élan, la planta d'un coup dans le dos de l'animal. Mais ce dernier ne broncha pas et resta debout, bien droit sur ses pattes. Quelle honte pour le matador qui avait raté son coup et qui dut renouveler son geste à deux reprises avant que les pattes de la pauvre bête ne fléchissent. Du sang jaillissait de sa bouche et de ses naseaux alors que la musique se faisait de plus en plus fort. Mais le brave taureau luttait encore et ne s'effondrait toujours pas. Chaque mouvement de tête projetait des traînées pourpres sur le sable. Les spectateurs se mirent à siffler et à crier. Ce spectacle ne leur convenait pas. Non pas qu'ils s'offusquaient du sort réservé à l'animal, mais plutôt devant la maladresse de l'homme. Finalement, c'est un des péones qui s'approcha et planta sa puntilla, une sorte de couteau à lame courte et large, entre la base du crâne et le début de la colonne vertébrale du taureau, afin de détruire le cervelet et sectionner la moelle épinière. Enfin, l'animal s'effondra et roula sur le côté. Mort ! Enfin !
Le public continuait de siffler et de huer le matador qui n'avait pas réussi à mettre à mort son taureau proprement. Et dire qu'il en avait un second à combattre, c'était vraiment inquiétant. Le train d'arrastre vint se positionner devant le cadavre auquel il fut accroché et finalement traîna hors de l'arène le pauvre animal, enfin libéré de ses souffrances. Enfin, en principe puisqu'il n'était pas rare que le taureau soit ainsi tiré hors de l'arène alors qu'il vivait encore.
Finalement, les petites mains des arènes arrivèrent avec leurs râteaux afin que ce sable pourpre, gorgé du sang du martyr, soit vite retourné pour effacer toute trace du m******e qui venait de s'y dérouler.
Eusébio décida qu'il en avait assez vu et qu'il n'allait pas passer tout son après-midi à regarder ces horreurs. Il en serait d'ailleurs pas capable. Il fit part de ses intentions à José, lequel éclata de rire en se moquant de lui :
— Ah ! C'est que ce n'est pas un spectacle pour les fillettes. Ici, on est des vrais hommes mais c'est normal qu'un petit Suisse comme toi ne soit pas capable de comprendre tout ça. Allez, va donc boire une tisane et pleurer un bon coup. Ça te fera du bien, dit-il encore en riant.
Alors qu'il se retournait pour partir, les sifflets et les huées reprirent de plus belle. Que se passait-il donc encore ? Dans l'arène, une vingtaine de spectateurs s'étaient rués au milieu de l'arène et s'étaient couchés, certains portant des panneaux sur lesquels figuraient des propos anti-corrida. Voilà donc la manifestation dont avait parlé Ange. Les membres du MAC montraient ainsi à tous leur opposition à ces jeux de m******e.
Eusébio s'arrêta tout net afin de voir ce qui allait maintenant se passer. Dans un premier temps, les responsables de la sécurité dans les arènes tentèrent en vain de les faire évacuer les lieux, mais, au vu de leur farouche résistance, ils durent y renoncer rapidement. Dans les gradins, les huées et les sifflets avaient repris de plus belle, accompagnés maintenant d'insultes des plus graveleuses. Le niveau volait vraiment au plus bas et les injures se situaient principalement en dessous de la ceinture. La situation dura ainsi une quinzaine de minutes avant qu'une compagnie de CRS débarque et évacue l'arène en portant les manifestants qui refusaient catégoriquement de faire le moindre mouvement. C'est ainsi qu'ils furent transportés à l'extérieur des arènes, tout en vociférant des slogans contre la barbarie des corridas.
Lorsqu'Eusébio parvint enfin à s'extraire des gradins et à sortir des arènes, il retrouva Ange qui avait repris des couleurs et qui discutait avec quelques manifestants.
— Ce sont tous des membres du MAC dit-il à l'Italien. Je me doutais bien qu'ils allaient entreprendre quelque chose, mais comme j'ai passé tous ces derniers jours avec toi, j'ignorais ce qu'ils préparaient exactement. Je suis très content de leur action, même si celle-ci ne fait que de retarder le déroulement de la corrida de quelques minutes. Mais il est important que les gens sachent que tout le monde n'adhère pas à ces pratiques barbares et cruelles.
Pendant ce temps, Eusébio consulta sa tablette électronique et constata que tout semblait calme au niveau du toril et qu'aucun signe de maltraitance des taureaux n'était visible à ce niveau-là. Les pauvres bêtes étaient suffisamment torturées dès leur entrée dans la plaza.