I
Colin-maillard— Une bête de somme ! crie la mère, t’es rien qu’une bête de somme !
L’homme baisse la tête sans répondre tout en terminant de remplir la charrette qui déborde de foin. Il enroule plusieurs épaisseurs de chanvre aux bras de la carriole et les noue autour de ses épaules et de son torse. Puis il glisse quelques poignées de paille entre sa peau et ce harnais improvisé et, d’un mouvement de la tête, il fait signe à son fils et à sa femme de se placer à l’arrière. Saisissant les bras de la carriole, pliant les genoux, bandant ses muscles, il va chercher une respiration profonde au creux de sa poitrine et crie : « Poussez ! » Le chargement tremble sous la secousse. Les liens s’enfoncent dans ses côtes et au creux de ses épaules. La charrette s’ébranle. La mère se retire. L’homme, l’enfant, la carriole et le foin, enchaînés par l’effort, unis dans la recherche de l’équilibre, ne forment bientôt plus qu’un seul être hybride attentif à se garder des pierres et des nids-de-poules du chemin. La femme regarde le groupe s’éloigner en tanguant, et marmonne : « Même le colporteur, il est capable d’acheter un âne. Et moi qui trime tous les jours aux champs et le soir à rhabiller les nippes, qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’il me donne cet incapable de mari ? »
***
C’est le petit matin. La chaleur qui a pesé toute la nuit sur le village laisse craindre que la canicule qui règne sur la Normandie en cette année 1770 ne dure encore une bonne partie de l’été. Depuis une semaine, alors que la moisson bat son plein, chacun craint que l’orage éclate avant que les récoltes n’aient été mises à l’abri. Mais le ciel n’a pas eu la patience d’attendre et, voici deux nuits, il s’est déchiré d’éclairs. Le tonnerre a roulé en vagues sombres et grondantes avant qu’une avalanche de grêlons ne s’abatte sur les champs, couchant et saccageant le blé, l’avoine, l’orge et le seigle. Ceux qui avaient moissonné à temps s’en félicitaient. Aux autres, il ne restait plus que leurs yeux pour pleurer. Transpirant, tirant et poussant la carriole, l’homme et l’enfant engagent leur équipage dans le long chemin qui relie Guitry à Guiseniers. Ici, c’est la plaine, et les haies qui délimitent les parcelles cultivées ne suffisent pas à leur procurer suffisamment d’ombre pour éviter que leurs bras ne cuisent de chaleur. L’odeur âcre et sucrée de leur sueur se fond avec les senteurs des fleurs d’aubépine et des blés coupés et, se mêlant à la poussière du chemin, monte vers le ciel comme aspirée par le soleil déjà brûlant.
Ils aperçoivent enfin les deux chênes centenaires qui marquent l’entrée du domaine. Empruntant l’allée ombragée, ils entendent au loin des rires et des cris d’enfants. « Si Madame reçoit, c’était peut-être pas le jour de venir », dit l’homme. « Elle s’ra ben contente que tu lui vendes ton foin, répond le jeune garçon, ‘cause que toutes ses récoltes sont abîmées ». Dans la fraîcheur des arbres, ce n’est qu’un concert de chants d’oiseaux dominé par le roucoulement des ramiers. En apercevant le colombier, le père soupire : « Si elles ont plus rien à manger ici, les maudites bêtes vont venir se servir sur nos terres. Ça sera ’core ça de moins pour nous. »
La marquise de Beauval qui les accueille au bout de l’allée avec le sourire est une petite femme avenante aux formes généreuses. Elle protège son visage sous une ombrelle de dentelle, mais quelques gouttes de sueur perlent à la racine de ses cheveux blonds.
— Bonjour Belhoste, et merci à vous d’être venu si vite, dit-elle. Ce grand garçon, c’est votre fils ? Quel âge a-t-il ?
— Dix ans, répond l’homme.
— Comme Augustin, dit la marquise en se retournant vers le jeune paysan qui l’accompagne en poussant une brouette de branches cassées. Et comment s’appelle-t-il ?
— Nicolas Belhoste comme moi. C’est l’aîné de mes fils.
— Augustin va vous aider à décharger. Mais venez d’abord vous rafraîchir à la cuisine.
De sa main elle désigne un petit groupe d’enfants près de la pièce d’eau.
— Et toi Nicolas, veux-tu aller jouer avec eux ?
— Non merci madame, répond le garçon, je préfère rester avec mon père.
Mais la marquise insiste. Craignant de la vexer, le père pousse son fils.
— Obéis à madame la Marquise. Je n’ai pas besoin de toi.
L’enfant ébauche un pas en direction du groupe, puis s’immobilise. Ils sont bien habillés. On dirait des grandes personnes, pense-t-il. Moi je suis qu’un paysan. Une fillette l’a aperçu et se dirige vers lui. Elle a des rubans dans les cheveux, porte une robe de princesse et ses pieds sont chaussés de souliers vernis, brillants de propreté.
— Tu veux des gâteaux ? demande-t-elle.
Nicolas baisse les yeux sur sa blouse, essuie ses mains moites de sueur et d’émotion sur son pantalon de grosse toile déjà trop court et regarde ses pieds chaussés de sabots poussiéreux.
— Non merci mademoiselle, répond-il.
— Tu viens jouer avec nous ?
— Non merci, faut que j’aille aider mon père.
Mais le père est déjà loin et malgré ses protestations, le jeune garçon se laisse entraîner vers les autres enfants qui, sous les arbres bordant le bassin, font une partie de colin-maillard. Pourvu qu’ils m’obligent pas à jouer, pense-t-il, et surtout qu’ils me mettent pas le bandeau.
Sous les arbres qui offrent un peu d’ombre, madame de Beauval et ses amis conversent paisiblement autour d’une table de jardin portant des rafraîchissements et des sucreries. Autour du père Hallé, qui dessert la paroisse d’Écouis, les dignes représentantes de l’aristocratie locale sont rassemblées. À côté de madame de Beauval, madame de Nanteuil, venue des Andelys, s’évente gracieusement, et la marquise de la Haye, qui règne sur le château de Cahaignes, essuie délicatement quelques gouttes de sueur derrière sa nuque. Leurs filles, tout en dentelles et ombrelles ouvragées, se tiennent bien droites sur les sièges de jardin, regardant avec un brin de nostalgie les enfants qui s’amusent près du bassin, comme elles étaient autorisées à le faire l’an passé avant d’être devenues des jeunes filles, comme disent pudiquement leurs mères. À quelques pas de la table, les fleurs des bosquets exhalent leurs senteurs d’été, et les papillons sont nombreux à voleter en couple autour d’elles, poursuivis par Philippe, le jeune fils de madame de Beauval, un filet à la main. Attirées par les arômes des fleurs et des sucreries, les abeilles bourdonnent autour de la table et par instant, un gros bourdon vrombit, rapidement chassé par un éventail agile.
— Quel bonheur de les voir jouer ainsi, dit la maîtresse de maison en regardant Anne sa fille, et Raoul le fils de madame de Nanteuil qui courent autour du jeune paysan.
— Peut-être aurai-je la joie, dans quelques années, de marier ces deux jeunes gens, plaisante le père Hallé.
Les deux mères acquiescent d’un sourire retenu car, en effet, elles s’interrogent déjà, en silence, sur l’opportunité de réunir un jour leur famille et leur patrimoine à travers ces deux enfants.
— Pourquoi pas, répond la marquise de Nanteuil. On pourrait voir plus mauvais arrangement.
— Je vais leur porter quelques fruits, ajoute madame de Beauval en rectifiant les plis de sa robe.
— Chère amie, intervient madame de la Haye, ne devriez-vous pas envoyer ce jeune paysan se rafraîchir à la cuisine ?
— Mais pourquoi donc ?
— Il n’est pas de notre race.
Ce n’est pas la première fois que madame de Beauval entend ce genre de remarque. Régulièrement, elle va visiter les familles qui vivent et travaillent sur ses terres, et tient à emmener ses enfants avec elle malgré leur jeune âge. Elle sait que ses amies désapprouvent la promiscuité qu’elle impose ainsi au futur marquis et à sa sœur, mais elle reste ferme sur ses principes.
— Un jour, mes enfants seront responsables du domaine et des fermiers qui entretiennent nos terres. Je veux qu’ils connaissent ces familles et qu’ils sachent dans quelles conditions souvent difficiles elles vivent. Ainsi, deviendront-ils des maîtres justes. C’est notre devoir, à nous qui sommes nantis, de nous préoccuper de ceux qui le sont moins.
— Moi, j’aurais peur qu’ils prennent de mauvaises manières et qu’ils attrapent des maladies, objecte madame de Nanteuil en agitant son éventail.
Madame de Beauval sourit :
— Voulez-vous encore une goutte de sirop d’orgeat, chère amie ?
***
Autour du bassin, la partie de colin-maillard bat son plein. Comme Nicolas le craignait, c’est bien lui qui est choisi pour porter le bandeau, et le voici entre les mains autoritaires d’un garçon qui lui couvre les yeux et le fait tourner sur lui-même. Nicolas vacille et se tord les pieds tandis que des mains légères lui effleurent les épaules, le dos, le visage. Il tente de s’en saisir, fait quelques pas et glisse sur l’herbe mouillée. Il tombe sur quelque chose de gras et d’humide, essaie de se relever, perd un sabot, puis l’autre. Ses mains ne trouvent aucune prise et en quelques instants il est dans l’eau jusqu’à la ceinture. Il cherche le bord mais celui-ci s’éloigne au fur et à mesure que ses pieds glissent sur les parois du bassin en forme de cône et enduites de vase. Battant des mains, suffoquant, il entend les éclats de rire des enfants au-dessus de lui. Enfin, il arrache le bandeau, parvient à s’agripper à quelques roseaux et rampe jusqu’à la terre, puant, couvert de boue, la bouche pleine d’une eau saumâtre qu’il tente de recracher en toussant. Les enfants s’écartent en riant et en se bouchant le nez.
Alertées par le bruit, madame de Beauval et ses amies se précipitent vers leur progéniture.
— Il n’y a rien de drôle, dit la marquise d’un air sévère. Cessez de rire immédiatement.
Et s’adressant à sa fille :
— Anne, mon enfant, allez chercher Barbe pour qu’elle s’occupe de ce jeune homme et qu’elle lui donne des vêtements secs. Et vous, Philippe, prêtez-lui votre mouchoir pour qu’il s’essuie le visage.
— Oh non, mère, pas mon mouchoir brodé ! proteste le garçonnet de sa petite voix pointue, en secouant ses longues boucles blondes.
— Faites ce que je vous dis, insiste sa mère en haussant le ton.
Le jeune garçon s’exécute à regrets, allongeant le bras le plus possible et tenant le mouchoir du bout des doigts pour éviter le moindre contact avec l’enfant couvert de boue.
En un instant, la femme de chambre est là, et elle entraîne Nicolas vers le château.
— Mon pauvre garçon, dit-elle en lui ôtant sa chemise devant la cheminée de la cuisine, te v’là bien, mais t’en fais pas, je vais te donner des habits propres. Enlève déjà ceux-là.
L’enfant proteste. Il ne veut pas se déshabiller. Il est très bien comme ça. Ça va sécher au soleil. C’est pas la peine. Mais Barbe ne s’en laisse pas conter et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le voici nu comme un ver, tandis que la servante sort pour chercher des vêtements.
C’est alors que, tournant les yeux vers la fenêtre, il aperçoit des petits nez collés aux carreaux, des yeux grands ouverts et des bouches ricanantes. Il cache son sexe d’une main, ses fesses de l’autre et se réfugie derrière la table. La honte, le chagrin, la révolte lui font monter le rouge au visage, venir les larmes au bord des yeux et étouffer bruyamment un sanglot qui noue sa gorge, tandis que derrière la vitre les enfants le montrent du doigt en riant à perdre haleine.
Je me vengerai, se jure-t-il, un jour je me vengerai.