II. La sorcière du marais

3327 Mots
II La sorcière du maraisÀ Guitry, lorsque l’on quitte la place de l’Église en descendant vers Fontenay, on passe d’abord devant un grand pré de céréales : le pré sous Belhoste, et l’on aperçoit ensuite la maison de la famille du même nom. Entre les deux, une sente mène à des marais dont l’odeur pestilentielle flotte parfois, poussée par le vent, vers le village. L’eau croupie qui se répand entre les herbes dégage un brouillard malodorant et les parents interdisent cet endroit à leur progéniture car, dit-on, le marais avale les enfants désobéissants. Le conseil est d’autant mieux suivi que de l’autre côté de ce marécage vit la mère Gaudon dont la simple évocation suffit à faire fuir les plus aventureux. Dans les jardins, on s’active à terminer les travaux extérieurs avant que vienne l’hiver. Nicolas, le fils aîné de la famille Belhoste, a été affecté à la réparation de la clôture entre le jardin et la sente du marais. À quinze ans, il est presque aussi fort qu’un homme et remplacer la totalité des piquets ne lui fait pas peur. Assis sur une grosse pierre, il taille les pieux en pointe pour qu’ils s’enfoncent facilement dans la terre ramollie par les pluies des jours précédents. Un peu plus loin, son frère Louis répare les clapiers et Paul, le plus jeune, achève de nettoyer le potager. Le village est calme, mais le petit trot d’un cheval vient troubler le silence en s’arrêtant à quelques mètres de la maison. Nicolas tourne la tête. Ce n’est pas une charrette mais une petite calèche et il reconnaît immédiatement l’attelage de la marquise de Beauval. Il fronce les sourcils. Que vient-elle faire là ? se demande-t-il. Puis, se souvenant que leur voisine est la couturière du château et qu’elle vient de se casser la jambe, il suppose que la dame s’est rendue chez elle pour un essayage. J’espère qu’elle n’est pas avec ses maudits gamins, pense-t-il. Mais ceux-ci descendent de la calèche à la suite de leur mère. Il reconnaît Anne, la fille aînée, et Philippe le fils avec ses boucles blondes. Cinq ans ont passé et la fillette est devenue une jolie jeune fille, mais le garçon est resté fluet et fragile. La mère et sa fille entrent dans le logis de la couturière et le jeune fils reste auprès de la calèche avec son chien, un élégant lévrier au corps souple et léger. Nicolas se lève et va à sa rencontre. — Bonjour, lui dit-il. Il est beau ton chien. Comment s’appelle-t-il ? — Elle s’appelle Isis, comme la déesse égyptienne, répond le garçon d’une petite voix pointue. Bien sûr, ils peuvent pas appeler leurs chiens comme tout le monde, pense Nicolas. Ils se croient supérieurs parce qu’ils connaissent des noms bizarres. — Je crois que tu aimes les papillons, dit Nicolas. — Oui, les coléoptères sont un ordre d’insectes magnifiques. Je les collectionne. — Il y en a encore quelques-uns dans le chemin. Ce sont les derniers de la saison, dit Nicolas en indiquant la sente qui longe le jardin. J’en ai vu un tout à l’heure, il était sur les canneberges. Tu vois là-bas, les jolies fleurs roses ? — Il était de quelle couleur ? demande l’enfant. — Bleu clair. Avec des ronds blancs. Magnifique. Bon je te laisse j’ai du travail. Et Nicolas retourne vers la clôture pour se remettre à l’ouvrage. Ses pieux sont taillés, il peut maintenant les planter. Le jeune Philippe est indécis. Un papillon bleu clair, ce peut être un Polyommatus icarus, pense-t-il. Pourtant cette espèce n’a pas de ronds blancs, juste une bordure blanche autour des ailes. Sa mère lui a recommandé de ne pas s’éloigner, mais une telle découverte mérite peut-être de désobéir un peu. Poussé par la curiosité, il fait quelques pas dans la sente. Nicolas, qui a enfoncé un premier pieu, lève son maillet en souriant à l’enfant et, d’un geste, lui indique le bout de la sente : « Oui, c’est par là, un peu plus loin. Je le vois. » L’enfant avance. Un pas, puis un autre. Un autre encore. Il ne voit toujours pas le papillon et il continue vers l’eau stagnante. Soudain ses pieds s’enfoncent dans la boue. Il cherche à les retirer mais chaque mouvement l’empêtre un peu plus et il a bientôt de la gadoue jusqu’aux chevilles. Il se met à pleurer et appelle sa mère mais le bruit du marteau de Nicolas couvre ses cris. Seul le chien est alerté et se met à aboyer en allant et venant dans la sente. Nicolas tape sur les pieux. L’enfant crie et cherche à extraire ses pieds aspirés par le marais. Il a maintenant de l’eau jusqu’aux genoux. Le chien court en aboyant de plus en plus fort. Il dessine des cercles autour de Nicolas qui ne tourne pas la tête et continue à ficher ses pieux en terre à grands coups de maillet sonores, couvrant les cris de l’enfant qui s’enfonce peu à peu. Mais soudain, du fond du marais, dans la brume légère qui le recouvre, apparaît une grande silhouette noire. Elle semble marcher sur le marigot sans s’y enfoncer. En quelques enjambées, elle est auprès de l’enfant. Elle le saisit sous les bras, effectue quelques petits mouvements légers et le tire de la boue. Puis elle le sort du marécage et le pose sur le talus devant Nicolas, qui tourne alors la tête. Elle s’approche et se plante devant lui : « Chien, tu portes le mal en toi. Un jour j’ai maudit le village et je te maudis de la même manière. Comme moi tu verras mourir tes deux premiers fils ; et par tes mauvaises actions, tes enfants seront punis de la même manière. » Puis la vielle femme se retourne et disparaît comme elle était venue, semblant glisser sur le marais. Saisi d’un froid glacial, Nicolas tremble de tous ses membres et claque des dents. Puis il se reprend, franchit la clôture et s’approche du jeune garçon qui sanglote, affalé sur le talus. — C’est rien, lui dit-il. Regarde, voilà ton chien. C’est lui qui a donné l’alerte. Je vais chercher ta mère. En un instant, madame de Beauval, sa fille, la mère de Nicolas et ses frères sont autour de l’enfant. — Merci Nicolas, dit la marquise les larmes aux yeux en prenant Nicolas dans ses bras. Merci, merci. Un attroupement s’est formé dans la sente. Les voisins se sont approchés, étonnés de voir la marquise de Beauval se diriger en courant vers le marécage, sa robe traînant dans la boue. Ils l’entourent lorsqu’elle relève l’enfant et le serre contre elle. — Dis merci à Nicolas. — C’est la sorcière qui m’a sorti, murmure l’enfant. — Les sorcières n’existent pas mon chéri. Remercie plutôt Nicolas. Mais l’enfant persiste : — C’est la sorcière ! La mère n’insiste pas et entraîne l’enfant vers le logis de la couturière pour qu’il soit lavé, changé et réconforté. Le petit groupe de curieux ne se disperse pas et chacun cherche à comprendre, gourmand de détails concrets, voire surnaturels. — Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-on à la cantonade. — C’est le p’tit marquis. Il a failli se noyer dans le marais. — On leur dit pourtant bien aux gamins de pas aller par là. Que le marais il obéit à la mère Gaudon. Mais ça n’écoute rien à c’t’âge ! — P’tèt ben qu’ils n’y croient plus à cette histoire de sorcière. Depuis le temps. — Oui, ben moi j’y crois, dit un vieil édenté appuyé sur son bâton. Un jour elle a maudit le village. Et vous verrez qu’un jour, l’église, elle s’écroulera comme elle a dit. — C’est des foutaises, répond un homme, la mère Gaudon c’est juste une vieille folle dont personne ne veut ici. — Et pourquoi qu’on n’en veut pas dans le village ? enchaîne une vieille femme. Y a bien une raison ! Moi je le sais. C’était une fille du diable. Le curé il avait pas voulu la baptiser cause que sa mère elle était une traînée et que la petite elle était née dans le marécage. Laide et pleine de boue qu’elle était sortie ! Moi aussi j’étais là quand le drame est arrivé, dit-elle en s’adressant au vieillard édenté. T’as pas la souvenance de pourquoi elle l’avait maudit, le village ? Le vieux lève les yeux au ciel. Il semble avoir oublié. — C’est loin tout ça. Je sais plus. — Je te rafraîchis la mémoire, continue la vieille. Elle avait de bonnes raisons. Elle avait deux fils. Très laids. Autant qu’elle. Et vous les gamins du village vous les détestiez. Vous leur jetiez des pierres. Un jour ils ont couru pour vous échapper et ils se sont noyés dans le marais. T’en as toujours pas la souvenance ? T’y étais pas ? — Non, j’y étais pas. J’étais aux champs ce jour-là. — Alors elle a lancé sa malédiction et elle est venue vivre auprès de ses enfants morts. Depuis, plus personne ne veut s’approcher du marigot. Et c’est pas bon de vivre à côté, dit-elle en regardant le pré et la maison Belhoste. Y’a toute la mauvaiseté qui se promène ici. Ce disant, elle se saisit de trois pierres du chemin qu’elle jette derrière son épaule gauche dans le marais en faisant le signe de croix de la main droite. — En tout cas, heureusement qu’il était là le Nicolas pour sortir le petit, lance une femme. Sûr qu’il y serait passé. — C’est pas ce qu’y dit le gamin. Y dit qu’c’est la sorcière qui l’a retiré du marais, reprend le vieux. — T’y crois, toi ? demande la vieille femme. — Ce que je crois, c’est qu’c’est sûrement pas l’Nicolas en tout cas. — Et pourquoi ? demande-t-on. — Il a pas de boue sur ses souliers, répond le vieillard. Il est tout propre. Et comment qu’il l’a tiré du marigot sans se salir ? Et, de sa canne, il désigne Nicolas qui s’est accroupi et semble très occupé à consolider ses piquets. Tous les regards se tournent vers le jeune homme. Le vieil homme continue : — M’est avis qu’y sort les marrons du feu pour se faire bien voir et que c’est bien plutôt la mère Gaudon qui lui a sauvé la vie au p’tiot. Et puis, va-t-en savoir si c’est pas l’Nicolas qui l’a attiré dans le marigot ? Les uns et les autres se regardent, dubitatifs mais intéressés. — Vous êtes tous des langues de vipère qu’avez mauvais fond, répond une ménagère en tournant le dos pour s’éloigner. Le petit il est sauvé. C’est ça qui compte. Nicolas se relève et redouble d’énergie pour enfoncer les derniers piquets. Tous des abrutis arriérés, enrage-t-il en les regardant quitter les bords du marais. *** Le père vient de rentrer pour sa collation du matin et sur le trajet il a déjà entendu parler de l’exploit de son fils. — Alors, mon fils, dit-il en se taillant une tranche de pain, te voilà le héros du village. Je suis fier de toi. — Tout le monde aurait fait la même chose, répond Nicolas. — Peut-être pas, répond la mère. En tout cas les Beauval pourront t’en être reconnaissants toute leur vie. — Je ne comprends pas, enchaîne le père, comment cet enfant si délicat a pu avoir l’idée d’aller se fourrer dans le marigot. — C’est à cause du papillon, dit Louis. Nicolas se retourne vivement vers son frère et lui jette un regard noir. — Quel papillon ? demande le père. — Le bleu avec des ronds blancs. — Il n’y a jamais eu de papillons dans le marécage, ni dans la sente. Ça sent trop mauvais et il n’y a pas de fleurs, dit le père. — Ben si, même que c’est Nicolas qui l’a vu, répond Louis. Le père s’adresse à son fils aîné. — Tu as vu un papillon bleu avec des ronds blancs ? — Oui, père. — Dans le marigot ? — À côté, dans la sente, oui. — Et tu l’as dit au gamin ? — Ben oui, en bavardant. Pour être aimable. — Tu lui as dit : y’a un papillon là-bas, va voir ? — Pas vraiment, bafouille Nicolas. Je savais qu’il aimait chasser les papillons. Tu te souviens y’a longtemps quand on était allés livrer du foin au château, après la tempête… Son père lève la voix et le coupe : — Tu as dit au gamin : y’a un papillon là-bas ? — Heu, oui, comme ça, pour bavarder. — Et il y est allé ? — Je sais pas j’ai pas fait attention après lui. Je faisais la clôture, je me suis remis à mon ouvrage. Et puis je l’ai entendu appeler, et le chien qui aboyait en me tournant autour. Alors je suis allé le tirer. La mère intervient. — Mais qu’est-ce que tu cherches là mon bonhomme, dit-elle en s’adressant à son mari. Il a sauvé l’enfant, les parents nous en sont reconnaissants, et tout le monde félicite ton fils. Tu devrais être content. Le père se lève et jette son torchon par terre. — Non, je ne suis pas content. Parce que si cet enfant a failli se noyer, c’est la faute de Nicolas qui l’a attiré vers le danger. Tu ne les aimes pas les Beauval, n’est-ce-pas ? dit-il en s’adressant à son fils. Nicolas sent ses jambes se ramollir. Sa mère vient à son secours. — Mon pauvre bonhomme t’as plus toute ta tête. Ton fils a sauvé la vie du gamin et maintenant tu l’accuses de lui avoir voulu du mal ! — Tais-toi, la femme. Et toi, dit-il à Nicolas en le saisissant par le col, tu vas venir immédiatement t’excuser d’avoir entraîné le garçon dans la sente. La mère s’interpose. — Lâche-le, dit-elle à son mari. Il va quand même pas s’humilier pour une faute qu’il n’a pas commise. Mais le père ne l’écoute pas et en quelques instants Nicolas est hors du logis, traîné jusqu’à la petite calèche dans laquelle madame de Beauval et ses enfants s’apprêtent à monter. — Pardon, madame la Marquise, mon fils a quelque chose à vous dire. Nicolas reste muet. Son père le secoue. Il finit par murmurer : — C’est ma faute si le petit il est allé dans le marais. — Et pourquoi ? demande la marquise. Nicolas se tait, la tête basse. Son père le secoue un peu plus. Un petit attroupement s’est formé autour d’eux. — Je lui ai dit qu’il y avait des papillons. Madame de Beauval le regarde un moment puis elle dit : — C’est bien, Nicolas, de te sentir responsable, mais c’est Philippe le seul coupable. Il m’a désobéi. Et il a été puni. Mais grâce à toi la punition ne lui a pas coûté la vie. Et s’adressant au père en pénétrant dans le petit carrosse : — Ne soyez pas trop sévère avec lui. Dans les bras de sa sœur, le jeune Philippe murmure à nouveau : « C’est la sorcière qui m’a sorti. » Sa sœur lui caresse les cheveux, la mère s’assied à côté de son fils et lui prend la main. Le cocher fouette les chevaux. *** L’histoire fait rapidement le tour du village et devient polémique. Est-ce bien Nicolas, le fils Belhoste qui a sorti le petit marquis du marigot ? Et ne serait-ce pas lui qui l’y aurait attiré ? Les tenants du courage de Nicolas s’opposent à ceux qui doutent de son honnêteté et pendant plusieurs jours, le jeune homme évite de se montrer au village. Ça passera, pense-t-il, ils finiront par penser à autre chose. Mais ce qui ne passe pas, c’est la rage qu’il développe à l’égard de son père pour lui avoir fait honte ainsi devant la marquise et ses enfants, au vu et au su des voisins. Je venais de nous placer, la famille et moi, en héros devant tout le village, et mon père a osé me faire cet affront ! Jamais je ne lui pardonnerai, enrage-t-il. *** Comme chaque samedi, les enfants du village ayant déjà fait leur première communion doivent se rendre à l’église pour y confesser leurs fautes, afin de recevoir le Saint-Sacrement de la messe dominicale. Et dans le confessionnal c’est chaque semaine la même litanie de petits péchés véniels, de fautes légères et de mauvaises pensées qui s’égrènent devant le père Duhamel, toujours indulgent, parfois amusé, devant ces confessions naïves auxquelles il donne volontiers l’absolution. Nicolas ne manque jamais ce rituel et ce jour-là, son visage est sérieux. Ce qu’il vient avouer est grave. Mais il est déterminé et c’est le pas assuré qu’il pénètre dans le confessionnal et tire le rideau derrière lui. — Pardonnez-moi mon père parce que j’ai péché. — Je t’écoute mon fils, parle sans crainte. — Mon père, si on est témoin d’une mauvaise action et qu’on ne dit rien, est-ce qu’on est coupable aussi ? — En effet, mon fils. On devient complice. Nicolas se tait un instant. — Alors je m’accuse d’avoir volé de l’argent. — Est-ce que tu as volé toi-même ou tu as vu quelqu’un voler ? — J’ai vu quelqu’un voler et je n’ai rien dit. — Et de qui s’agit-il ? demande le prêtre. — Je ne peux pas le dire, murmure Nicolas. — Tu dois soulager ta conscience pour que je te donne l’absolution. Tu sais que ce que tu me diras ne sortira pas d’ici. C’est le secret de le confession. Nicolas ne répond pas. — Parle sans crainte mon fils. Personne ne saura jamais ce que tu vas me confier. Raconte-moi ce qui s’est passé, ce que tu as vu. Ça se passait où ? — Au château. Chez les Beauval. On était venus livrer du foin. C’était il y a longtemps. — Avec ton père ? — Oui. — Et alors ? — On était dans la cuisine du château. Il y avait des pièces sur la table et mon père les a prises. — Ton père a volé de l’argent aux Beauval ? — Oui, mon père. Et Nicolas met la tête dans ses mains. Il a fallu du courage à ce jeune homme pour venir avouer la faute de son père, pense le prêtre. — Tu n’es pas responsable, mon fils. C’est très difficile d’accuser son père et tu as fort bien fait de soulager ta conscience aujourd’hui. Je te donne volontiers l’absolution. Tu feras trois Notre Père. Va en paix mon fils. Le lendemain, à la sortie de la messe, le père Duhamel fait un signe au père Belhoste. — Je peux vous voir un instant, lui demande-t-il. Allons à la sacristie. Belhoste le suit et le curé fait sortir les enfants de chœur qui achèvent de ranger les objets du culte. — Mon fils, dit le prêtre, tu es un bon chrétien. Tu assistes à la messe chaque dimanche, tu te confesses régulièrement, tu communies et je te tiens pour un honnête homme. Mais es-tu sûr de ne rien me cacher ? Tu sais que Dieu voit et sait tout de nous. — Oui, mon père. Que voulez-vous dire ? — Je pense que tu as commis un mauvais geste voici des années et que tu n’as jamais osé en faire la confession. — Un mauvais geste, s’étonne Belhoste. De quoi voulez-vous parler ? — C’est à toi de me le dire, mon fils. Tu sais que Dieu pardonne. — Je ne comprends rien à ce que vous me dites, mon père. Soyez plus précis. — Il y a quelques années, tu es allé livrer du foin chez les Beauval. Il y avait des pièces sur la table. Ne les aurais-tu pas prises pour nourrir ta famille ? Les temps étaient durs à cette période. — Moi, voler de l’argent ? Aux Beauval ? Mais vous n’y pensez pas mon père ! Jamais ! J’en suis bien incapable ! Vous me connaissez ! — Le Diable est partout, mon fils, et il attaque plus durement ceux qui sont les plus proches de Dieu. Si tu confesses ta faute, tu seras pardonné. Belhoste devient rouge écarlate, puis blanc de colère et de rage. — J’ai rien fait de ce que vous dites, mon père ! Rien ! Qui c’est qui vous a dit ça ? — Je suis tenu par le secret de la confession mon fils. Je ne peux pas te le dire. Mais la personne en question t’a vu. Je peux t’entendre en confession maintenant. Je te donnerai l’absolution et tu pourras communier la semaine prochaine. — Je ne confesserai pas quelque chose dont je suis innocent. Jamais, jamais. C’est un menteur celui qui vous a dit ça. — Mais si tu ne te confesses pas, je ne pourrai plus te donner la communion. — Et bien je m’en passerai de votre communion, lance Belhoste en claquant la porte de la sacristie. *** Et en effet, le dimanche suivant, non seulement Belhoste ne se présente pas devant l’autel pour y recevoir l’hostie, mais il ne se rend même pas à la messe. La semaine suivante non plus et la semaine d’après encore moins. Désormais, chaque dimanche, il accompagne sa famille jusqu’au parvis puis entre dans le cabaret et attend la sortie de la messe devant un pichet de vin. Au fil des mois, sa femme s’en étonne puis lui fait des reproches : « Alors non seulement tu ne vas plus à la messe, mais maintenant tu te mets à boire. » Et chaque soir lorsqu’il rentre de son travail elle lui demande s’il va enfin se décider à aller à confesse pour revenir à l’église le dimanche suivant. Il ne répond pas, se taille une tranche de pain et retourne à l’auberge d’où il rentre de plus en plus tard. Car une question le taraude. Qui a pu raconter ces mensonges au père Duhamel ? Qui rencontrait-il lorsqu’il allait porter du foin au château ? Les Flichy, les fermiers du domaine, leurs trois fils, Barbe la femme de chambre de madame de Beauval, la marquise elle-même parfois, sa fille et son fils de temps en temps. Qui, parmi tous ces gens, peut lui en vouloir ? À moins que ce ne soit quelqu’un du village. Alors il se met à soupçonner tout le monde. Il devient sombre et silencieux. Perd ses amis et le goût de son travail. Et pendant les quatre années qui suivent, c’est dans le vin qu’il cherche la réponse et le réconfort. Et un matin, alors qu’il avait beaucoup bu et quitté l’auberge tard dans la nuit, c’est au pied d’un pommier qu’on le retrouve rigide et froid, les yeux grands ouverts, continuant à lancer en vain vers le ciel cette interrogation : qui ?
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