III. Changement de monde-1

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III Changement de mondeEn mourant, alors qu’il venait d’entrer dans sa soixante-troisième année, le père Belhoste laissait une veuve et six enfants : trois filles et trois garçons. Cet homme, qui était né quatre ans après la mort du Roi Soleil, qui avait connu la Régence et le règne de Louis XV, quittait ce monde alors que celui-ci s’apprêtait à entrer dans les temps modernes. Comme son père avant lui, et ses fils ensuite, il avait appris à lire et à écrire, et avait acquis peu à peu les quelques arpents de terre qui lui avaient permis de nourrir sa famille et de survivre aux famines des années vingt-cinq et cinquante. Mais, au grand dam de son épouse, il n’avait pu se hisser au-delà de sa condition de paysan. À peine majeur, Nicolas enterra son père, très inquiet de la guerre contre les Anglais pour laquelle la France mobilisait ses jeunes recrues, en espérant que sa position de fils aîné et soutien de famille lui permettrait d’échapper à la conscription. Mais avant que l’État ne lui reconnaisse ce statut, c’est sa mère, Marie-Anne, qui le consacra chef de famille. Du temps du père, les repas du laboureur se passaient de manière très informelle. La mère sortait le pain du four, le père y traçait une croix avec son couteau et découpait des tranches qu’il distribuait aux enfants. Puis sa femme versait dans les écuelles de bois une louche de la soupe, parfois agrémentée de viande, et chacun s’installait où il le pouvait. Le père prenait une chaise et posait son bol sur un tabouret recouvert d’un linge, les petits s’asseyaient au sol, les plus grands mettaient leur gamelle sur une chaise ou un trépied. Nicolas mangeait debout, près de sa mère, à côté de la fenêtre. Dès que son mari fut porté en terre, la mère imposa d’autres habitudes. Son premier acte de modernité fut de faire fabriquer une grande table et des sièges en nombre suffisant. Le jour de la livraison, elle ordonna à ses enfants de s’asseoir sur les bancs et d’attendre que chacun soit servi pour commencer à manger. Quand elle enjoignit à son fils Nicolas de prendre place sur la chaise paillée au bout de la table, face à ses frères et sœurs, et qu’elle lui tendit le pain à trancher et le couteau de son père, il comprit qu’il devenait dépositaire du rôle de chef de famille et que désormais, c’était lui qui dicterait la loi. Il en fut reconnaissant à sa mère et se jura de rester digne du trône sur lequel elle venait de le couronner. À partir de ce jour, il limita l’usage de son prénom à l’univers strictement familial et exigea que dans le village on le nommât désormais par son nom de famille : Belhoste. Il reprit immédiatement l’exploitation des parcelles familiales, mais comprit très vite que la terre ne suffirait pas à faire évoluer son état, et il chercha d’autres opportunités. Le paysan normand est très attaché à sa maison et au fil des générations, il tient à apporter des améliorations au patrimoine transmis par ses parents. Le jeune homme sentit qu’il y avait de l’argent à faire dans ce secteur et, sans quitter la terre qui nourrit, il apprit à travailler celle qui protège. Trois ans plus tard, il était devenu maçon. Au fil des années, il s’était forgé la conviction que le système seigneurial avait causé la ruine de ce pays, pourtant si fertile. En 1789, quand éclate la Révolution, il y voit l’occasion de prendre sa revanche en adoptant le parti de ceux qui veulent supprimer les privilèges de la noblesse. Confiant dans sa détermination, son énergie et son intelligence, il ne doute pas un instant de sa capacité à éviter les pièges de cette période troublée. C’est, pense-t-il, l’occasion inespérée de laver l’humiliation en devenant un notable et même, pourquoi pas, un bourgeois. *** Belhoste n’est pas ce que l’on pourrait appeler un bel homme. Un peu plus petit que la moyenne, c’est toutefois un paysan vigoureux, dans la force de ses trente ans. Ses épaules légèrement tombantes dégagent un cou épais et son visage porte la malice finaude du paysan à travers des yeux vifs et brillants. Sa bouche et ses lèvres fines disparaissent sous une barbe et une moustache fournies qui couvrent le bas de son visage. Il porte les cheveux mi-longs et on a peine à l’imaginer coiffé de la petite perruque brune à cheveux courts qui caractérise les bourgeois de la ville. Hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron, mais habile et prudent, il aime prendre son temps et ne se décide jamais avant d’avoir pesé et mesuré les avantages qu’il peut tirer de telle ou telle situation. Sa parole est retenue. Comme tous les Normands, ses phrases ondulent, bombées et allongées sur les voyelles comme pour donner le temps à l’interlocuteur de suivre la pensée. Lorsqu’il se déplace, c’est toujours d’un pas lent, les bras croisés derrière le dos, semblant dire aux importuns : ne me dérangez pas, je réfléchis. C’est donc de ce pas mesuré qu’il rejoint la foule qui envahit la place du village, en ce matin du mercredi 20 mars 1789. Le dimanche précédent, en terminant son oraison, la voix pointue du père Duhamel s’était élevée de la chaire pour faire une importante déclaration à ses ouailles : « Tous les hommes âgés de vingt-cinq ans et plus, payant des impôts, sont invités à venir s’exprimer mercredi prochain, et à rédiger le cahier de doléances de notre village. Notre devoir est de saisir cette occasion pour faire connaître à notre Grand Roy la vérité sur ce qui ne va pas dans son royaume. » Et ce jour, tous les hommes de Guitry, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se pressent dans l’église pour faire entendre leur voix et espérer mettre fin à des siècles de misère et d’oppression. Le père Duhamel a bien tenté de faire sortir ceux et celles qui ne répondaient pas aux conditions requises pour cette consultation mais c’est tout le village qui envahit l’église, se pressant dans le vestibule, débordant bientôt la travée principale et se dispersant jusqu’au chœur entre les rangées de bancs. Le silence recueilli et l’odeur de l’encens, propres à ce lieu saint, sont bientôt remplacés par un brouhaha fiévreux aux senteurs de sueur, de paille et de fumier. Du haut de sa croix, le Christ ne lève pas un œil sur ses fidèles en passe de devenir des citoyens. Un peu plus loin Lazare, indifférent à l’agitation, continue à sortir de son tombeau, et une Vierge de pierre contemple inlassablement son bel enfant, tandis que la foule, oubliant le respect qu’elle doit à ce lieu sacré, s’agglutine bruyamment autour du greffier envoyé des Andelys pour la rédaction du document. Bien que les membres du clergé ne soient pas consultés, le père Duhamel assiste à l’événement, « pour des raisons de sécurité » a-t-il dit, mais il ne prend pas part aux débats et se tient à distance. Il monte dans sa chaire, s’assied, ne laissant voir que sa tête dépassant de ce qui est encore le symbole de son pouvoir spirituel. En compagnie de ses deux beaux-frères, Garnier le charron et Varin le maréchal-ferrant, Belhoste s’approche de Marinier l’aubergiste. — Qu’est-ce qui va sortir de tout ça ? demande ce dernier, tout en pensant que son estaminet va se remplir à l’issue de la réunion. — Plus de justice, espérons-le, répond Garnier. Les trois hommes se sont postés au plus près du rédacteur qui, assis devant une petite table en bois, la plume à la main, attend les revendications des villageois. Celles-ci fusent de toutes parts, dans le plus grand désordre, ponctuées par des cris de colère ou de joie, des bravos et des applaudissements. Un homme se lève. — Moi, j’en ai assez de remuer des pierres sur les chemins pour satisfaire le maître. — Oui, il a raison, approuve la foule. — Vous voulez qu’on écrive que les corvées sont abolies ? demande le greffier. — Oui ! crient les villageois. — Et la gabelle aussi ! C’est une honte d’avoir à acheter du sel pourri et plein de terre. — Et puis, on veut plus payer pour utiliser le moulin, le four et le pressoir du seigneur ! On veut avoir les nôtres. — On veut avoir la gouvernance de notre travail, ajoute un journalier. Le garde forestier est monté sur une chaise et lance à la cantonade : — Et aussi que tout le monde ait le droit de chasser ! — Et puis supprimer le droit de colombier, lui répond un fermier, y’en a assez de leurs maudits pigeons qui abîment nos récoltes ! Le ton monte, le père Duhamel avale sa salive, glisse un doigt entre son cou et la barrette qui lui serre la gorge. — Laissez-lui le temps d’écrire, proteste-t-il d’une voix étranglée, du haut de son perchoir. Mais le brouhaha ne cesse pas et les esprits s’échauffent. Les hommes montent sur les bancs pour se faire mieux entendre : — Et la dîme ? Ça aussi on n’en veut plus ! Elle devrait aider les pauvres, pourtant l’pays est plein de mendiants ! Y va où l’argent ? Dans les poches du clergé oui-da ! Une voix féminine lance : — Qu’on laisse à nos hommes l’argent du curé. Nous, on fera un bureau de charité et il y aura plus de gueux, ni de vagabonds. Le père Duhamel sent glisser quelques gouttes de sueur sur son front, mais Belhoste vient à son secours : — C’est ceux d’en haut, les évêques acoquinés avec les nobles, qui gardent l’argent. Faut que notre curé, il ait les moyens de vivre et d’aider les pauvres. Marinier enchaîne : — Et les terres communales, elles doivent être à tout le monde. Ceux qu’ont pas de terres, ils doivent pouvoir y faire pâturer leurs bêtes ! Garnier change de sujet : — Et pourquoi faut-il être noble pour être officier ? lance-t-il à la cantonade, demandons les emplois militaires pour tous les civils, et même pour les ecclésiastiques. Certains ouvrent la bouche d’étonnement et éclatent de rire en regardant le curé qui répète, incrédule : — Les ecclésiastiques ? — Oui, les curés aussi ! lui répond la foule hilare. Une femme se penche par-dessus l’épaule du greffier : — Qu’est-ce que vous écrivez là ? lui demande-t-elle. — Plus de privilèges, plus d’humiliations et l’égalité pour tous, répond le greffier. — La liberté aussi ! crie-t-elle, sous les bravos et les applaudissements. L’instituteur se lève : — Et l’école pour les filles ! lance-t-il. Mais seules quelques voix de femmes lui répondent. Les hommes marmonnent qu’y’a des choses plus importantes et passent à d’autres sujets. — Les impôts pour tout le monde, relance un laboureur en agitant son chapeau au-dessus de la foule pour mieux se faire entendre. Pourquoi le clergé et les nobles y payent pas ? C’est nous qu’on paye tout : les routes, l’armée et l’entretien du roi ! L’esprit public bouillonne lorsque les villageois font l’inventaire de la misère dans laquelle vivent la plupart d’entre eux. Mais le caractère placide des Normands reprend peu à peu le dessus et, tandis que le greffier continue à noter les propositions au fur et à mesure qu’elles fusent, le calme revient. — Et maintenant, ça va devenir quoi, ce que vous écrivez ? demande Belhoste. — Ce sera déposé aux Andelys, puis à Rouen, et porté au roi. — Par qui ? — Vous allez élire deux députés d’ici qui iront aux Andelys. Qui se propose ? Garnier se penche vers Belhoste : « Présente-toi. » Mais le temps d’une hésitation et c’est trop tard, les députés sont déjà nommés. *** Il faut environ douze à quatorze heures pour aller de Paris à Rouen avec la chaise de poste qui passe par Écouis. On a le choix entre la voiture à deux roues avec brancard et la voiture à quatre roues avec timon, un peu plus confortable. C’est un voyage très onéreux, soixante-dix livres par personne, mais rien n’est plus rapide si ce n’est le courrier du Commerce que des négociants entretiennent à frais communs entre Paris et Le Havre. C’est donc par ce courrier qu’Écouis apprend, le 15 juillet à six heures du matin, qu’à Paris, la veille, le peuple s’est emparé de la Bastille. Dès l’aube, la nouvelle fait le tour des marchands, réunis comme chaque mercredi pour le marché, et elle touche Guitry dans l’après-midi. Le lendemain arrivent les voyageurs venus par les chaises de Poste, accompagnés par les postillons et les courriers, accommodant les détails des événements selon leur imagination. Mais il faut attendre la semaine suivante pour que les journaux de Rouen fassent enfin un récit circonstancié des événements du 14 juillet. Quelques jours plus tard, on apprend que le roi s’est présenté devant l’Assemblée nationale en implorant son aide pour assurer le salut de l’État, ce qui ne manque pas d’inquiéter la population. Puis viennent les réformes : la dîme est abolie, les biens du clergé sont nationalisés, le droit de vote est accordé aux hommes de plus de vingt-cinq ans payant un impôt direct et résidant dans la commune depuis plus d’un an. Soit pratiquement tous les hommes adultes, sauf les domestiques. La nation est découpée en départements, districts, cantons. Les paroisses deviennent des municipalités à la tête desquelles sont placés des maires élus au suffrage direct pour deux ans, accompagnés de deux agents municipaux, d’un agent national, d’un conseil municipal et d’un procureur chargé de faire exécuter la Loi.
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