Chapitre 4

2017 Mots
Chapitre 4 Le colonel fit donc l’état de ses troupes. Au premier rang de celles-ci, son fils, Jean-Baptiste Marvoyer, né en 1931, qu’un affreux strabisme divergent (ah, l’hérédité!) avait éloigné du métier des armes pour le plus grand dam de son papa. Il s’était reconverti dans la médecine et, ironie du sort, avait exercé le métier d’ophtalmologiste. À l’époque de la machination (1959), il avait donc vingt-huit ans, venait juste d’entreprendre ses études de spécialisation et bénéficiait de longues vacances. Le colonel Marvoyer, lui, était en garnison à Vannes où il commandait le 5e cuirassiers, poste qui lui laissait assez de loisirs pour résider sur la ria d’Étel dans la demeure de famille. Bien entendu, il connaissait l’existence du Café de la Cale, et bien qu’il ne l’honorât pas de sa clientèle, — un officier supérieur ne se commet pas dans ce genre d’endroit — il savait que des bourgeois de Vannes et de Lorient venaient s’y encanailler. Par son fils Jean-Baptiste délégué en « observateur » il était tenu journellement au courant des entrées et sorties de ces messieurs. Ce Jean-Baptiste, pensai-je, devait être un redoutable observateur. Quand il tournait la tête à droite il voyait à gauche, si bien qu’on ne savait jamais où se portait réellement son regard. Je continuai de tourner les feuilles du dossier, auxquelles des photos étaient accrochées par des trombones qui commençaient à rouiller. C’étaient des photos d’autrefois, en noir et blanc, souvent prises de trop loin, où le sujet apparaissait en pied, tenant la pose. Elles s’enroulaient un peu sur elles-mêmes et les bords étaient artistiquement crénelés. Madame mère était une grosse personne vêtue en bourgeoise de l’époque. Ses lèvres minces, dans son visage sévère, devaient laisser tomber des sentences aussi peu amènes que définitives vers les bonnes qui tenaient sa maison. Côte à côte, le colonel et madame Marvoyer auraient pu servir de modèle à Dubout. Je soupirai. Quelle sordide histoire! On était parti d’une belle romance et tout ça se terminait en eau de boudin: la jeune fille s’imaginant abandonnée donnait sans ménagement congé à son fiancé, et le fiancé éperdu d’amour s’enfonçait dans la plus noire des dépressions. Une histoire qui aurait dû être oubliée depuis longtemps mais qui ressurgissait un demi-siècle plus tard par la seule volonté d’une femme à la détermination peu commune. Ça doit pourtant être vrai, le véritable amour est éternel. Je refermai le dossier en soupirant et en considérant son épaisseur. Qu’allais-je bien pouvoir faire de ce bazar? Est-ce que Claire Thaler imaginait que j’allais rouvrir une enquête? Comme si j’en avais le pouvoir! Les gens ont une drôle de conception du fonctionnement de la police. Pour enquêter sur tel ou tel fait, il faut que votre supérieur vous en donne l’ordre! On ne se lance pas dans des enquêtes sans directives formelles. Pour ça il y a des détectives privés. Mais peut-être pensait-elle que j’allais raconter son histoire et, qu’à l’instar de Roméo et Juliette, elle et son fiancé allaient entrer dans l’histoire à jamais? Las! S’il y a eu, depuis que l’humanité existe, des milliers d’histoires d’amour aussi tragiques que celle des amants de Vérone, il n’y a eu qu’un Shakespeare pour l’immortaliser. Et, qu’on se le dise, je ne suis pas Shakespeare. Je repris la lettre. Ma santé est fort chancelante, écrivait-elle en ajoutant: Je ne tarderai pas à rejoindre mon malheureux fiancé au cimetière de Douarnenez. Tu parles d’une histoire d’amour, grommelai-je, un rancard au cimetière! Ça tombe bien! aurait dit Fortin qui a une dilection particulière pour les mauvais jeux de mots. Et il aurait sûrement ajouté en sifflant entre ses dents comme il le fait toujours quand quelque chose l’étonne ou le surprend: Elle a le moral dans les chaussettes, la fiancée! Quant à moi, je ne l’avais pas vue en si mauvais état. Personne n’est à l’abri d’un coup de barre comme celui qu’elle avait éprouvé au cimetière de Douarnenez. Ça pouvait s’expliquer facilement, pas besoin d’être médecin pour le faire. La gardienne du cimetière avait diagnostiqué juste: hypoglycémie. Deux sucres et c’était reparti. Et après avoir avalé son kouign-amann, Claire Thaler semblait tout à fait requinquée. En plus, elle sortait d’un long voyage en voiture en compagnie des reliques de son bien-aimé. Je ricanai intérieurement: « Tu parles d’un voyage de noce! » Et puis la chaleur lourde sur ses vêtements de deuil, l’émotion devant cette sépulture… Il y avait bien de quoi tomber en digue-digue. Hors ça, je la voyais volontiers faire une alerte nonagénaire. C’est là que je me trompais. • Au commissariat, comme dit le poète, la vie s’écoulait simple et tranquille. Fortin animait un stage de self-défense à l’école de police de Saint-Malo; il apprenait aux nouvelles recrues à parer les agressions auxquelles elles seraient inévitablement exposées lors de leurs interventions en ville ou dans les quartiers difficiles. Le commissaire Fabien était d’humeur guillerette, ce qui s’expliquait par l’absence de sa femme, partie pour le temps de la Toussaint dans sa famille, quelque part dans les Landes. Aussi je fus fort étonnée et pour tout dire assez satisfaite lorsqu’il me convoqua dans son bureau dès mon arrivée au commissariat un lundi matin. Contrairement à Fortin (et à la majorité de mes collègues) je déteste la routine. Lorsque je sors d’une enquête éprouvante, comme celle que je venais de mener en Brière, il m’arrive de souhaiter retrouver la quiétude du bureau, mais ça ne dure guère plus de deux ou trois jours. Le naturel revient au galop, il me faut vite un os à ronger. Le patron le sait bien et il adore me faire languir. Moi, je joue les blasées et c’est une scène que nous avons répétée si souvent que personne n’est dupe. Il sait que j’attends avec impatience qu’il dévoile ses batteries et que je m’efforce à l’impassibilité. Mais il doit y avoir dans mes yeux une étincelle qui me trahit. Alors je cherche le contre-pied, le petit truc qui va le troubler et l’agacer. J’adore l’agacer. — Ah, Mary, savez-vous pourquoi je vous ai fait venir? Il m’a tendu sa petite main sèche et énergique par-dessus le bureau. — Laissez-moi deviner, patron. Il s’est laissé tomber dans son fauteuil qui en contiendrait deux comme lui, a levé les bras au ciel et m’a jeté comme un défi: — Eh bien, devinez! Debout, les poings appuyés sur le bord de son bureau, je l’ai regardé droit dans les yeux: — Vous allez m’inviter au Moulin de Rosmadec! J’ai retenu un sourire de triomphe car je venais de le déstabiliser. Ses bras sont retombés sur son bureau, il en est resté sans voix. — Comment… a-t-il fini par balbutier. — Comment je le sais? dis-je. Simple déduction: Madame Fabien est en voyage, vous m’avez promis un repas à Pont-Aven depuis bien longtemps… J’en déduis que le moment est opportun pour que nous allions enfin déguster le homard flambé des frères Sébilleau. J’ai lu dans ses yeux que la question n’était pas d’actualité. Il se murmure ici et là que le patron use des soins d’une intérimaire en l’absence de son épouse et je présume qu’il doit lui consacrer tout son temps libre. — Euh… a-t-il dit avec embarras, ce n’est pas exactement ça. J’ai mis mes mains dans les poches de mon blouson et j’ai arboré mon masque douloureux des grandes circonstances: — Zut! Je croyais… Il m’a coupé: — Vous croyez… vous croyez… Ça viendra, Mary, ça viendra… Mine de rien, il était embarrassé. J’ai rigolé intérieurement: promesse de gascon, de politicien ou d’arracheur de dents, comme on voudra, en tout cas de celles qui n’engagent que ceux qui les écoutent. Il s’est penché vers moi et m’a demandé, les yeux dans les yeux: — Claire Thaler, ça vous dit quelque chose? J’ai mis trois secondes à réaliser: — Claire Thaler? Et puis tout d’un coup ça m’est revenu: — Claire Thaler… Qu’est-ce qu’elle a fait? — La planche! ricana le commissaire Fabien tout heureux de me voir déstabilisée à mon tour. J’ai répété stupidement: — La planche? — C’est comme ça que ça s’appelle quand on flotte sur l’eau sans faire un geste, non? demanda Fabien. — Elle est… — Morte, oui, dit Fabien. Ça paraît vous surprendre. Je me laissai tomber sur la chaise les bras ballants en répétant: — Morte? Dire que… — Dire que quand vous l’avez vue, elle était si vivante! Je haussai les épaules, agacée: — Ne soyez pas cynique, patron. Je m’y attendais si peu… Lorsque je l’ai vue elle paraissait fatiguée, certes, mais pas à l’article de la mort. — Peut-être qu’on l’a aidée, dit Fabien. Elle flottait sur le dos sous le pont qui enjambe la rivière d’Étel. — Pont Loroy? Il a consulté un document visiblement arrivé par fax et m’a regardée d’un air soupçonneux par-dessus ses lunettes en demi-lune en concédant à regret: — Pont Loroy, en effet. Puis il a essayé de reprendre l’avantage: — Alors, cette Claire Thaler, vous la connaissiez oui ou non? — Je l’ai vue une fois. — Où ça? — Au cimetière de Douarnenez. Il a ricané: — Tiens donc! Elle était allée retenir sa place? Je l’ai regardé sévèrement. Cette fois j’étais fâchée. — Patron… Il a poussé le fax du bout des doigts, comme si c’était un objet dégoûtant: — D’accord, ce n’est pas de bon goût. Puis il m’a fixée d’un air finaud: ­— Vous ne me demandez pas comment nous sommes arrivés jusqu’à vous? Ce « nous » me paraissait un peu abusif. Les flics du Morbihan avaient fait la relation et ce bon commissaire Fabien n’y était pour rien. Je l’ai douché un peu: — Je suppose que les collègues qui l’ont repêchée ont trouvé mon nom dans ses affaires. — Exact, a-t-il laissé tomber un peu déconfit. Et… Que faisait votre carte dans le sac de cette dame? — Je la lui avais donnée, tout simplement. Il reprit, avec une ironie un peu pesante: — Tout simplement… Il attendait que je développe. Je compris soudain dans quelles affres peut être plongé le simple pékin soudain interrogé par la police. Pour que les choses deviennent plus simples, mieux valait arrêter de jouer au plus fin; je lui ai raconté les circonstances qui m’avaient mise en présence de Claire Thaler. Quant à ce dossier dont une minute plus tôt je ne savais que faire, il devenait soudain bien précieux. Je me suis bien gardée d’en parler. Puisqu’on jouait au poker menteur, qu’il ne compte pas sur moi pour découvrir mon jeu. Peut-être que ça ne me servirait à rien, peut-être… Le patron a plissé les lèvres, puis il a décroché son téléphone et a formé un numéro. En attendant son interlocuteur, je le voyais qui cherchait son paquet de Benson dans sa poche mais on lui a répondu avant qu’il n’ait eu le temps de s’en saisir. — Allô, Mariette? Je le regardai, perplexe. Mariette? Est-ce qu’il ne s’était pas trompé? Est-ce qu’il ne téléphonait pas à sa petite amie? Mais il a appuyé sur une touche branchant le haut-parleur et j’ai immédiatement compris mon erreur en entendant l’organe mâle de son interlocuteur. Mariette était le nom du flic — un commandant — qui, depuis Vannes, lui avait adressé ce fax. Autant pour moi. — C’est au sujet de ce fax que vous m’avez adressé, a dit Fabien. Et la voix virile du commandant Mariette: — La bonne femme qui s’est noyée? — Ah, ce serait une noyade? a demandé Fabien. — On n’en sait rien, commissaire. Le corps est à l’IML. Le légiste n’a pas dû finir la découpe, nous n’avons pas encore eu son rapport. Les gendarmes ont noté des traces d’ecchymoses sur le front. — Elle aurait été frappée? — Ou elle s’est assommée en tombant et ensuite elle s’est noyée. Pour le moment… Ouais, pour le moment on n’en savait rien. Fabien a demandé: — Savez-vous d’où elle serait tombée à l’eau? — Non. Madame Thaler était bien connue dans la région, elle possédait une maison de famille et elle y faisait de fréquents séjours à la belle saison. D’après la gendarmerie elle serait arrivée le 31 octobre… — C’est la gendarmerie qui est chargée de l’enquête? — Normalement, oui. La victime a été découverte sur leur domaine de juridiction… — Je vois, fit Fabien. La voix du commandant Mariette se fit de nouveau entendre: — Comme je vous l’ai dit dans la copie du rapport que je vous ai adressée, un gendarme a relevé l’adresse d’un de vos officiers, le capitaine Lester, dans les affaires de la victime. La réputation du capitaine Lester ayant passé les limites de votre département, il m’en a parlé. Et moi j’ai préféré vous prévenir. — Vous avez bien fait, Mariette. Je vous en remercie. Mais je ne vois pas ce qui nous concerne dans cette histoire, dit le commissaire en me regardant. Je lui criai silencieusement: « Demandez le rapport d’autopsie! » Je vis qu’il ne me comprenait pas et qu’il paraissait irrité par mes mimiques. Il jeta dans l’appareil: — Un instant! Puis, couvrant l’appareil de sa paume, il me demanda: — Qu’est-ce que vous dites? Je répétai: — Demandez le rapport d’autopsie! Il leva les yeux au ciel, comme si j’exigeais la lune, mais il obtempéra: — Ah, commandant, adressez-moi tout de même copie du rapport d’autopsie dès que vous l’aurez. Mariette lui ayant assuré qu’il s’en chargeait, le commissaire prit congé et raccrocha. Puis il posa sur moi un regard lourd d’interrogation: — Qu’est-ce que vous avez encore derrière la tête? — Lorsque j’ai vu madame Thaler, elle ne manifestait pas d’intentions suicidaires. — Et alors, dit Fabien, elle a pu tomber à l’eau lors d’une promenade, ça peut être un accident. Il railla: — Ça existe, Mary, les accidents! Vous voyez des meurtres partout! — Pour le moment je ne vois rien, dis-je, mais ça ne coûtera rien de savoir ce qu’en dit le légiste.
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