Sept leurres
Carl Norac
LEURRE DE L’IMAGE
La nuit avant que je devienne une image, je me tenais face au mur le plus luisant de ma chambre. Je n’avais pas l’impression d’être menacé. Mes yeux étaient mi-clos. Devinant le vague contour de mon corps sur la peinture blanche, je m’en contentais. Je me tins ainsi jusqu’à l’aurore, en cet état somnolent qui promet l’équilibre, c’est-à-dire l’absence absolue de rêve. Mais soudain, j’ai entendu un bruit derrière moi, le frottement d’un doigt sur le bord d’une page et, au moment même de me retourner, sans avoir le temps de réagir ou de comprendre, je sus que j’étais devenu une image.
LEURRE DE LA MARCHE
Je jette les pas des autres devant moi. C’est devenu une habitude. J’observe le passant pressé, qui sait seulement pourquoi il marche, mais oublie la belle mécanique de ses jambes, le claquement sec de ses chaussures sur le pavé. Celui-là est une proie facile. Je lui vole ses pas. Lui ne tombe même pas. Il continue à lancer ses chevilles vers l’avant, impassible, en demeurant immobile pour un temps limité. Voler les pas d’un autre est une performance. Les gaspiller est un plaisir certain. C’est pourquoi je jette ces pas loin devant moi pour connaître le loisir si rare, au coin d’une rue, de m’attendre un instant.
LEURRE DE L’AMANTE
« Les oiseaux existent parce que je les regarde », me dit l’amante.
Je voudrais contrarier sa sentence, mais je constate que ses yeux animent chaque point mouvant dans le ciel, que ces oiseaux à leur tour deviennent des supports pour les nuages et qu’au fond, la voûte céleste ne tient provisoirement en équilibre que parce que cette femme, orgueilleuse et placide, la soutient à l’instant du regard.
LEURRE DU RÉEL
Le glaçon qu’il tient dans la main ne fond pas. Cela incite à la rumeur.
C’est un œil, prétend une voisine, un œil arraché à un passant. Ce doit être un jouet d’enfant, propose une autre. Et ainsi de suite : une bille carrée, un osselet, un fragment de vitre, un dé vierge sur ses six côtés.
Bientôt, toute la ville murmure. Mais lui, dans sa maison un peu froide, il n’avance aucune hypothèse. Sur sa main, un glaçon est posé. Pourquoi veut-on absolument qu’il fonde ?
LEURRE DE LA SOLITUDE
Lorsque tu es seul, c’est un miroir de paroles que le mur te renvoie.
Le silence alors, dans ta chair, n’accouche plus que de son reflet.
Et toi, réduit à être l’écho de ton corps et la petite monnaie de ta voix, tu comprends enfin la mesure, si peu guerrière, de l’assourdissement d’un homme.
LEURRE DE LA VIE
Retirez votre langue. Jetez-la à l’eau. Ce sera un poisson. Retirez la noix d’angoisse qui traîne dans votre gorge. Jetez-la dans la mer. Ce sera une pierre. Retirez vos yeux. Jetez-les sur la vague. Ce seront des embruns.
Faites de même avec le reste de votre visage. Puis, la tête dégagée, commandez seulement à votre corps de flotter à la surface de l’eau. Les animaux aquatiques auront déjà couvert, plus bas, les éléments de votre visage de mousses, d’œufs, d’alevins, d’écailles qui le rendront méconnaissable. Sur les flots, vous pourrez vous laisser gagner par le sel et vous éroder, lentement, jusqu’à trouver le mouvement de votre horlogerie, ce battement trop défini qui dit le leurre de la vie.
LEURRE DE LA MORT
Une nouvelle race de lierre enlace ici les gens de toutes conditions. Quand on touche ce lierre, on est troublé tant il devient impossible de ne pas le goûter. Sa saveur ressemble à celle d’une pierre blanche, peut-être aussi à de la cendre qui commence à tiédir. Dans ce lieu, nous savons que les morts nous attendent, ces morts tombés à la guerre, ces morts sous les murs écroulés, ces morts dans les voitures incendiées, ces morts déjà lassés d’être des fantômes et qui manifestent, candides, en prenant l’apparence du lierre.