« I’m a text machine »
Véronique Bergen
Cher Magister,
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir parmi les documents personnels de votre prédécesseur ce récit qui, à mi-chemin de la fiction et du compte rendu, semble bien renvoyer à la réalité tangible d’un passé proche… De toute apparence, ces quelques pages s’inséraient dans un ensemble plus vaste dont j’ignore la fonction. Vous n’avez cessé de m’entretenir d’une question qu’il vous tient toujours à cœur d’élucider : « L’époque qui nous a précédés engageait-elle des scribes officiels ayant pour mission de radiographier les traits marquants de l’esprit objectif ? » Ce petit échantillon d’histoire semble apporter un crédit supplémentaire à votre hypothèse. J’ai été intrigué par le fait que le texte s’arrête brutalement, au milieu d’une phrase, alors que l’auteur s’apprêtait à divulguer le nom d’un curieux personnage censé avoir accompli et par là même mis fin à la folle aventure qui occupa nos ascendants. Je ne vous cache pas que ce texte – rédigé en un français correct et non dans le sabir qui avait cours à l’époque – avait été soigneusement dissimulé sous la couverture qui ornait la Critique de la raison pure. Je ne pense pas qu’on puisse en faire un usage autre que privé : le divulguer déstabiliserait les bases de notre système déjà fragilisé par un raz-de-marée nihiliste. Non, l’homme n’est pas une passion inutile, mais la flèche qui parfois se brise de s’être prise pour cible. Un épouvantable effroi m’a saisi lorsque j’ai lu ce qu’il avait accepté d’endurer au nom d’une barbarie qui s’affichait comme liberté. Le pire ennemi qui se drape dans les atours de l’ami… et le tour est joué. Il ne reste plus alors qu’à faire précéder la réalité de vocables qui dénient sa chape d’horreur et célèbrent comme une avancée dans l’émancipation ce qui s’en éloigne le plus. En m’excusant de n’avoir eu le temps de déduire ma conclusion d’une longue chaîne d’arguments, je me hasarde à vous livrer mon ultime remarque qui joint le constatatif à l’optatif : puisse ce témoignage nous contraindre à ne pas céder sur notre ligne éthique en nous invitant à ne pas relâcher notre vigilance et souvenons-nous de ce que la perversion infligée au langage prélude au basculement des choses dans 1re du mensonge. Vous seul, grâce à votre fabuleuse maîtrise de l’harmonie, serez en mesure de produire une figure de l’esprit qui, en un diagramme de traits, condensera la désastreuse expérience que relate ce récit. Je vous transmets ci-dessous le document en l’état où je l’ai trouvé après avoir pris le soin de le copier en écriture inversée. Vous serez frappé, je pense, par le recours abusif aux métaphores et autres figures de rhétorique au début et à la fin du texte : les analogies et comparaisons qui pullulent en ces deux endroits sont au plus loin de la rigueur logique, du dépouillement formel que nous exigeons dans tous les exercices de l’esprit. À croire que l’ornementation, l’emphase et la parataxe tenaient, en ce temps, lieu de raisonnement.
Votre fidèle assistant, Tito.
De loin, la bâtisse posée au milieu d’immenses plans d’eau ressemblait à un chapeau de prestidigitateur : de forme conique, sa lourde base que prolongeaient des tentacules rampant au sol contrastait avec la finesse de son sommet surplombé d’une couronne de lumière. La troublante impression que ne pouvait manquer de ressentir tout visiteur venait de ce que cette demeure ne paraissait guère ancrée dans le sol mais plutôt déposée, flottante, sur une terre dont elle ne tarderait pas à s’affranchir. Les jours où les jeux d’ombres et de lumières démultipliaient leurs pouvoirs, elle quittait la scène de sa visibilité habituelle pour ne plus exister que réverbérée en des galeries de figures dans les bassins qui la ceinturaient. Devenant l’eau qu’elle convoitait, le ciel que déchirait sa cime, le vent qui faisait chanter ses désirs, l’étrange construction indiquait, en ces métamorphoses, la tâche qu’elle exigeait de ses hôtes.
L’espace avait la rondeur de qui ne voit dans l’avenir que le dépli du passé. La nuit, seul le sommet du cône nageait en pleine lumière : tombant, sans bruit, sur l’univers, tantôt rideau de velours opaque, tantôt voile où s’accrochaient les restes du jour, elle semblait vouloir épargner cette crête qui reliait moins la terre au ciel, le fini à l’infini que le réel au possible.
Les dizaines d’hommes et femmes qui, à intervalles réguliers, arrivaient par cars s’étonnaient de ces phénomènes anamorphiques qui témoignaient de ce que le bâtiment était à la fois en lui-même et à côté de lui-même, sédentaire et nomade. À peine pénétraient-ils à l’intérieur de cet énorme entonnoir que des équipes de fonctionnaires gras et bruyants les séparaient en deux groupes, dirigeant vers le haut le contingent des volontaires tandis qu’elles conduisaient au sous-sol ceux et celles qui avaient été réquisitionnés de force. Rares étaient les fonctionnaires autorisés à entrer en contact avec les éminences grises qui occupaient le dernier étage de la pyramide. Seuls les techniciens les plus pointus étaient régulièrement appelés à rencontrer les caciques de l’organisation. Apparemment, personne ne tentait d’enfreindre ce système de castes hautement hiérarchique qu’enserrait une multitude de règlements rigides.
Depuis l’avènement du Président X, l’ensemble des secteurs de la recherche avait eu pour mission de rendre de plus en plus performante la mise en place d’une réalité programmée où l’écriture des faits précédait leur advenue et dictait l’accomplissement des actes. Après des années de tâtonnements, une machine inductrice de comportements, de pensées et d’émotions fut mise au point : sophistiquée au niveau du montage et de l’agencement des millions de rayons lasers qui transperçaient les corps, elle se révéla d’une simplicité telle au niveau de son application qu’on en fit rapidement un usage massif. D’aucuns chuchotaient que les promoteurs du projet « Text Machine » avaient eu comme lointain modèle la machine à châtiments décrite dans La Colonie pénitentiaire. Mais ce furent des techniciens de pointe qui révélèrent l’ancrage métaphysique qui étayait le projet : certains d’entre eux, ayant été conviés à assister aux réunions des dirigeants, rapportèrent que d’interminables querelles faisaient rage autour de l’interprétation des œuvres de Leibniz. En effet, le souci constant des continuateurs était de ne pas déroger à l’inspiration leibnizienne qui avait présidé à l’entreprise : à savoir, assurer la compatibilité de la liberté et de la nécessité, faire coïncider le maximum de la liberté avec son insertion dans un tout qui la prédétermine entièrement. La mise en place de ce programme international se heurta à ses débuts à trois principaux problèmes : 1° celui du critère de sélection permettant d’éliminer d’emblée les sujets rétifs, réfractaires, dont le psychisme menaçait de déjouer le conditionnement ; 2° celui de la compossibilité des séries d’actions induites ; 3° celui de la rectification à apporter aux télescopages temporels qui brouillaient la mise en scène du réel. Des tests, se perfectionnant d’année en année, permirent de détecter aisément ceux dont la volonté ne se pliait aux décrets imposés. Des vieilles recettes de physiognomonie refirent surface, des orthopédistes de l’âme virent le jour, des chiromanciens à la vue basse, des magnétiseurs en soutane prospérèrent, la mode des augures, après une longue tombée en désuétude, connut un essor fulgurant. On établit la liste secrète des familles à hauts risques, regorgeant d’éléments incontrôlables, on apposa à côté de leurs noms un signe rouge diffamant indiquant qu’elles étaient coupables du crime d’insurrection ; on favorisa par contre la reproduction des lignées acquises à une soumission exemplaire et on affina les méthodes visant à parfaire l’esprit d’obéissance. La question centrale de l’accord entre les séries de faits programmés engagea l’organisation dans la compréhension maximale de l’harmonie préétablie chez Leibniz : les corps, enregistrant de manière fidèle les informations transmises par la machine, se devaient de mettre en acte ce pour quoi on les avait programmés sans que le déroulement de leur séquence n’enrayât ou ne troublât celui des autres. Des mathématiciens furent recrutés en masse afin d’assurer la convenance entre les innombrables fonctions impulsées ; on les chargea non seulement de veiller à l’appariement des trajectoires à l’initiale mais de contrôler les divergences qu’elles pourraient connaître en aval de leur lancement. Les systèmes de formalisation gagnèrent en précision au risque d’imploser sous leur axiomatisation outrancière ; c’est pourquoi on simplifia leurs données de base : on privilégia, au niveau des modélisations, la programmation des attitudes et des actes en secondarisant celle du vécu et des pensées. Quant aux perturbations et brouillages temporels qui déréglaient les agencements causaux mis au point, on leur trouva, non sans mal, un remède : alors qu’on en était encore au stade expérimental, il arrivait en effet fréquemment qu’un individu A, ayant à accomplir une action au moment X + 2, la réalisât au moment X - 1 ou X + 3, mettant ainsi en crise toute la chaîne de faits dont il composait un des maillons ; et ce fut une division infinitésimale dans l’enchaînement des facteurs censés concourir à l’émergence de l’événement programmé qui permit d’éradiquer la quasi-totalité des phénomènes d’empiétement, qu’ils fussent de l’ordre de l’anticipation ou du retard. La grande victoire sur les esprits dont se targuait l’organisation résidait dans le partage d’une conviction inébranlable : même si un individu ne pouvait pas ne pas faire l’acte qui actualisait un décret imposé, il s’engageait librement dans la nécessité prescrite. On avait ainsi réussi à vaincre des résistances et réflexes psychologiques solidement ancrés et à faire admettre que, même programmé, prévu en toutes ses composantes, l’acte est libre en ce que l’homme, au lieu d’en subir simplement les effets, en reprend la visée à son compte, l’assume, l’intériorise et en fait le fruit de sa volonté. Visant à coïncider au maximum avec les sentiments, actions et pensées qu’on leur avait inculqués, les hommes s’estimaient dès lors responsables des événements dont ils se faisaient les acteurs. Et, sur un air de James Brown métamorphosé en un « Text Machine », ils fredonnaient, en une répétition infinie, la phrase « l’âme est inclinée sans être nécessitée », tandis que les dispensateurs du Programme mondial veillaient à ce que leurs sujets ne connussent jamais la provenance de cette étrange comptine, de cette ritournelle semeuse de transes dociles qu’ils avaient tirée du Discours de métaphysique de Leibniz.
La durée du séjour dans cette demeure variait d’une personne à l’autre, mais il n’était pas rare qu’un individu restât plusieurs semaines. Une seule séance de rayons ne suffisait généralement pas à inscrire sur les corps les matrices informationnelles que ceux-ci performeraient au moment exigé. Pour maximaliser le codage et l’implantation des données, on adjoignait à l’action des rayons la distillation de musiques et d’images libérant des messages subliminaux.
Les jours de grande chaleur, l’on pouvait voir les efforts de l’eau pour ne point verser dans le règne de l’aérien, la résistance opiniâtre qu’elle opposait à un soleil carnassier, les roulis et clapotis qu’elle fomentait pour que l’astre ne l’embrochât pas. On eût dit les séductions violentes d amants orgueilleux, les danses de deux uniques qui s’amusaient à combler leur désir de noces par son différé. Qui a jamais prétendu que la matière se sculpte davantage que l’esprit, que la première est à la puissance ce que le second est à l’acte, que l’une est passivement informée là où l’autre pose sa marque ? À l’intérieur, les corps nus roulaient sous les flux lumineux multicolores. Au-dehors, l’eau s’offrait et se dérobait aux assauts du guerrier solaire. Au-dedans, l’obsession de la raison suffisante, du royaume des causes pleines et des effets entiers faisait litière de tout ce qui la contrariait. À l’air libre, l’existence assurait sa perpétuation sans la redoubler de son pourquoi. Peut-être l’organisation attendait-elle secrètement la venue de l’homme qui réussirait à occuper la place de Dieu chez Leibniz, sachant que celui qui s’installerait dans l’œil du Grand Horloger, à l’instant même où il entrerait en possession des raisons suffisantes de toutes les choses passées, présentes et à venir, entraînerait le tout du monde dans une fabuleuse conflagration… Elle ne pouvait manquer d’ignorer que la saisie du « fiat » par lequel Dieu fit passer toutes les choses à l’existence signifierait la désintégration de la substance du monde… Avec une patience mâtinée de fébrilité, sans doute brûlait-elle de connaître le moment où la compréhension de la loi de raison de toute venue à l’être dissoudrait le dynamisme du conatus et tout phénomène d’émergence. Tout émoustillée, elle pressentait que la maîtrise du comble de l’ordre se renverserait et chavirerait dans son contraire, le chaos. Un peu comme si son désir de savoir n’était que le masque d’un désir de mort, comme si sa soif d’omniscience n’était qu’un détour pour rejoindre le rien… Depuis quelques mois, dans les hautes sphères, circule le nom de celui qui pourrait bien faire s’équivaloir l’absoluité de l’être et celle du néant. Le personnage en question est précédé d’une curieuse réputation : celle d’exceller dans une langue de l’esprit qui, fondée dans la musique, se présente comme la réalisation suprême de la caractéristique universelle. Sa vitesse mentale est telle qu’il peut mettre en liaison des branches de savoirs éloignées les unes des autres et inférer les propriétés et fonctions qu’elles gagnent en leur synthèse. On raconte que le point de voûte de son système est une connaissance sans faille des règles de composition, de l’art polyphonique du contrepoint au dodécaphonisme. Lui seul serait à même de pénétrer dans le moindre détail la logique que mit en œuvre le Dieu de Leibniz et d’accéder à la raison dernière de toutes les choses. C’est en tremblant que j’écris ici son nom.