Le vent du soir peignait le ciel de couleurs ocres et sanglantes. Chaque rafale, chargée de poussière, faisait vibrer les feuilles des rares arbustes croissant le long du chemin. Taren avançait d’un pas mesuré, silencieux, son manteau sombre claquant contre ses jambes. Elyana, de son côté, peinait à garder le rythme ; non pas à cause de la fatigue physique — elle avait acquis une certaine endurance depuis leur départ de la Citadelle — mais à cause du poids croissant de ses pensées.
Le Cœur de l’Aube battait faiblement contre sa poitrine, suspendu à une chaîne d'argent. Depuis leur dernière rencontre avec l'étrange messager de brume, Elyana sentait que l'artefact avait changé. Moins vibrant, plus lourd, comme si un doute s'était insinué dans ses fibres mêmes.
— "Nous devrions chercher un endroit où passer la nuit," dit-elle enfin, rompant le silence pesant.
Taren hocha la tête. Il jeta un regard circulaire aux environs : une lande sauvage à perte de vue, rompue par quelques collines basses et de maigres bosquets. Aucune habitation, aucun signe de vie.
— "Il y a une cavité, là-bas," répondit-il en pointant une excroissance rocheuse à flanc de colline. "Nous ferons mieux d’y aller avant que la nuit ne tombe complètement."
Ils bifurquèrent du sentier, franchissant les hautes herbes avec difficulté. Le ciel s'assombrissait rapidement ; la lueur rougeâtre cédait la place à un bleu profond constellé d'étoiles naissantes.
La grotte était modeste, à peine assez grande pour deux personnes, mais elle offrait un abri sûr contre les prédateurs nocturnes et le froid. Taren installa un petit feu à l'entrée, dissimulant habilement la lueur avec quelques pierres. Elyana, elle, s'assit sur une pierre plate à l’intérieur, le regard perdu vers les ombres dansantes.
Après un moment de silence, Taren vint s'asseoir à ses côtés. Il resta un temps sans parler, puis demanda, d'une voix douce :
— "À quoi penses-tu ?"
Elyana tourna lentement la tête vers lui. Dans l’ombre, ses traits paraissaient plus durs, plus marqués. Mais ses yeux, eux, brillaient d’une chaleur timide, inattendue.
— "Je me demande si nous pourrons jamais être libres, après tout ça," murmura-t-elle. "Si ce Cœur ne nous liera pas pour toujours à des forces que nous ne comprenons même pas."
Taren hésita, puis posa doucement une main sur la sienne. Son geste était maladroit, presque hésitant, mais sincère. Elyana sentit une chaleur agréable se répandre en elle, différente de celle du feu.
— "Tu n'es pas seule," dit-il simplement.
Ils restèrent ainsi un moment, liés par ce contact silencieux. Pour la première fois depuis longtemps, Elyana laissa tomber sa garde. Pour la première fois, elle se permit de croire qu’au-delà du poids de leur mission, il y avait encore place pour l’espoir… pour l’amour.
Un bruit soudain brisa leur intimité.
Un craquement de branche.
Taren se redressa aussitôt, tendu comme un arc prêt à se détendre. Elyana empoigna instinctivement le manche de son poignard.
— "Quelqu’un nous suit," souffla-t-il.
Ils éteignirent rapidement le feu, laissant la grotte plonger dans l’obscurité la plus complète. Seule la lueur pâle des étoiles dessinait des ombres floues sur les parois. Dehors, le silence s'était fait de nouveau... mais il était lourd, pesant, comme une chape invisible.
Taren fit signe à Elyana de rester en arrière. Il s'avança lentement vers l'entrée, les sens en alerte. Il n’avait pas encore franchi trois pas qu’une silhouette émergea de l’ombre.
C'était une femme.
Grande, vêtue d’une longue robe de voyage grise, ses cheveux clairs ramenés en une tresse serrée. Elle leva une main vide, en signe de paix.
— "N'ayez crainte," dit-elle d'une voix douce, presque chantante. "Je viens en amie."
Taren ne baissa pas sa garde pour autant. Il lança un regard rapide vers Elyana, prêt à intervenir au moindre signe d’hostilité.
— "Qui êtes-vous ?" demanda-t-il froidement.
La femme s'approcha de quelques pas, à la lumière résiduelle des étoiles. Son visage était marqué par la fatigue, mais aussi par une détermination tranquille.
— "Je m'appelle Kaela," répondit-elle. "Je cherche la Porteuse du Cœur."
À ces mots, Elyana sentit une vague glaciale l'envahir.
Comment cette inconnue savait-elle ?
Elyana se redressa lentement, le cœur battant la chamade. Taren recula d'un pas pour se placer à ses côtés, formant un rempart silencieux entre elle et Kaela. La lueur froide des étoiles suffisait à peine à éclairer leurs silhouettes tendues.
— "Comment savez-vous qui je suis ?" demanda Elyana d'une voix tendue.
Kaela s'arrêta à une distance respectueuse, ses mains toujours bien en vue. Elle inclina légèrement la tête.
— "Les augures m'ont guidée jusqu'à toi," répondit-elle. "Depuis l'éveil du Cœur, ton aura est devenue un phare. Beaucoup viendront... certains pour te protéger, d'autres pour te détruire."
Taren resserra sa prise sur son épée. Elyana, elle, sentit un mélange de méfiance et de curiosité l'envahir. Il était évident que Kaela en savait long sur leur quête. Trop long.
— "Pourquoi devrions-nous te croire ?" demanda Taren, la voix acérée comme la lame qu'il tenait.
Kaela esquissa un sourire triste.
— "Parce que si je l'avais voulu, vous seriez déjà morts."
Elle tendit lentement la main et, à leur surprise, un faible éclat de lumière verte apparut au creux de sa paume. Ce n’était pas une magie agressive, mais une magie de guérison, douce, bienveillante.
— "Je suis une Élue de l'Ordre de L'Arbre Ancien. Nous protégeons l'équilibre. Le Cœur de l’Aube est essentiel pour empêcher les ténèbres de submerger ce monde."
Un lourd silence suivit ses paroles.
Taren échangea un regard rapide avec Elyana. Ils savaient tous deux qu’ils ne pouvaient pas lui faire pleinement confiance. Mais ils savaient aussi qu'ils ne pouvaient pas se permettre de rejeter toute aide, pas dans la situation actuelle.
— "Très bien," dit Elyana enfin, sa voix ferme. "Mais si tu nous trahis…"
Taren compléta froidement :
— "Tu n'auras pas le temps de t'en rendre compte."
Kaela hocha la tête, sans paraître effrayée.
— "Je comprends."
Ils se replièrent tous trois dans la grotte. Le feu fut rallumé, mais à très faible intensité, projetant des ombres longues sur les parois rocheuses. L’atmosphère était tendue. Elyana gardait le Cœur de l’Aube contre elle, comme si elle craignait que Kaela ne tente de le lui arracher.
Après un moment de silence, Kaela parla, sa voix plus douce.
— "Le Cœur ne pourra pas vous protéger indéfiniment. Il attire ce qui sommeille dans les profondeurs… et ceux qui veulent s'en emparer. Déjà, les Guetteurs se sont mis en route."
— "Les Guetteurs ?" demanda Elyana, le souffle court.
Kaela acquiesça.
— "Des créatures d'ombres et de désespoir. Ils ne vivent que pour étouffer la lumière. Et ils ont senti ta présence."
Le feu crépita doucement. Elyana serra les bras autour de ses jambes, tentant de chasser le frisson qui la parcourait. Le voyage allait devenir bien plus dangereux qu’elle ne l’avait imaginé.
Taren resta silencieux, son regard fixé sur Kaela, comme s’il pesait chaque mot, chaque geste. Puis, à voix basse, il demanda :
— "Pourquoi aides-tu Elyana ? Quel est ton intérêt dans tout ça ?"
Kaela détourna les yeux vers le feu, une ombre de tristesse passant sur son visage.
— "Parce que j'ai déjà perdu une Porteuse par le passé," murmura-t-elle. "Et je ne referai pas la même erreur."
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La nuit s'étira, lourde et pesante. Malgré la présence de Kaela, ou peut-être à cause d’elle, Elyana trouva difficilement le sommeil.
Elle s’éveilla au moindre bruit, au moindre craquement du feu, le Cœur de l'Aube serré contre elle.
À un moment donné, elle sentit un mouvement près d'elle. Taren s'était rapproché, probablement pour veiller sur elle. Ses yeux, à demi-fermés, croisèrent les siens dans la pénombre. Il ne dit rien, mais son regard parlait pour lui.
Tu n'es pas seule.
Le souffle chaud de la nuit passa sur leurs visages. Un frisson parcourut Elyana — non pas de peur, mais de quelque chose de plus doux, de plus intime.
Sans réfléchir, elle tendit la main. Taren l’attrapa sans hésiter. Leur étreinte était maladroite, empreinte de cette tension fragile qui précède l'effondrement de toutes les barrières.
Dans cet instant suspendu, Elyana sentit que le monde extérieur — les Guetteurs, Kaela, la prophétie, la guerre — tout cela s’effaçait.
Il n’y avait plus que lui. Plus que eux.
Elle ferma les yeux, laissant la chaleur de sa présence l’envahir. Pendant un moment, elle s’autorisa à oublier les responsabilités, la peur, la douleur.
Pendant un moment, elle se permit d'aimer.
Au petit matin, une lueur grisâtre filtra à l'entrée de la grotte. Le feu s'était éteint, ne laissant que des braises tièdes sous un manteau de cendres. Elyana ouvrit lentement les yeux, sa main toujours serrée autour de celle de Taren.
Un instant, elle demeura immobile, savourant la chaleur réconfortante du contact. Puis, prudemment, elle se dégagea. Il fallait reprendre la route. Le danger ne s'était pas évanoui avec la nuit.
Kaela était déjà debout. Elle semblait avoir veillé toute la nuit, immobile, ses yeux fixés vers l'est comme si elle percevait quelque chose que les autres ignoraient.
— "Le temps presse," dit-elle d'une voix tendue. "Nous devons partir avant le lever complet du soleil."
Elyana et Taren échangèrent un bref regard, puis se levèrent. En quelques gestes rapides, ils rangèrent leurs affaires. Le Cœur de l'Aube vibrait faiblement contre la poitrine d'Elyana, comme s'il partageait son appréhension.
Ils prirent la route à l'aube, suivant Kaela qui ouvrait la marche. La lande s'étendait à perte de vue, lugubre sous la lumière crue du matin. Les herbes jaunies frémissaient sous un vent froid venu du nord.
Durant plusieurs heures, ils marchèrent en silence.
Elyana observait Taren du coin de l'œil. Il semblait différent ce matin-là. Plus silencieux encore, comme absorbé par des pensées profondes. L'instant de proximité qu'ils avaient partagé la veille avait-il changé quelque chose entre eux ? Elle le sentait plus attentif, plus proche.
Mais elle n'osait pas briser le fragile équilibre qui s'était installé.
Ils atteignirent un ancien sentier pavé, à moitié enfoui sous la terre et la mousse. Les pierres usées portaient encore les marques d'un temps révolu, des symboles oubliés gravés à même leur surface.
Kaela ralentit, posant une main sur l'une des pierres.
— "Nous approchons du seuil," murmura-t-elle.
— "Quel seuil ?" demanda Taren.
Kaela releva la tête, son regard grave.
— "La frontière du Bois de Surnuit. Un endroit où les vivants ne sont pas les bienvenus."
Un frisson parcourut l'échine d'Elyana. Elle avait entendu parler de ce bois dans des contes d'enfance, des récits pleins d'ombres mouvantes et d'esprits vengeurs.
— "Nous devons traverser," ajouta Kaela. "C’est le seul chemin sûr pour atteindre la vallée d'Aelwyn."
Ils franchirent la frontière invisible, et aussitôt, l'atmosphère changea.
L'air devint plus épais, plus lourd. Les arbres, hauts et noueux, semblaient se refermer sur eux, tissant au-dessus de leurs têtes une voûte sombre où la lumière du jour ne parvenait plus à percer.
À chaque pas, Elyana sentait une pression sur son esprit, comme si des regards invisibles la suivaient.
Taren marcha plus près d’elle, leur proximité étant devenue presque instinctive, un besoin mutuel de se protéger l’un l’autre.
Kaela semblait glisser entre les troncs, insensible à la menace diffuse qui imprégnait le lieu.
— "Ne parlez pas à voix haute," chuchota-t-elle. "Ici, le son attire les âmes errantes."
Ils avancèrent donc en silence, leurs pas étouffés par la mousse épaisse couvrant le sol.
Après plusieurs heures de marche, ils atteignirent une clairière envahie par une brume étrange. En son centre, se dressait un arbre immense, aux racines enchevêtrées, dont les branches s’élevaient jusqu’à disparaître dans la pénombre.
Kaela s'agenouilla devant lui, murmurant des paroles inaudibles.
Taren s'approcha d'Elyana, parlant tout bas près de son oreille :
— "Je n’aime pas ça. Ce lieu est... vivant."
Elyana hocha la tête. Elle ressentait la même chose. Quelque chose, sous la surface, semblait bouger, respirer avec eux.
Soudain, un grondement sourd fit vibrer le sol sous leurs pieds.
De la brume émergèrent des silhouettes.
Des êtres faits de racines et de cendres, leurs visages dissimulés sous des masques de bois. Leurs mouvements étaient lents, hésitants, mais chaque pas résonnait d'une lourdeur sinistre.
— "Ne bougez pas," chuchota Kaela sans se retourner. "Ils sentent la peur."
Elyana sentit Taren se raidir près d’elle. Elle inspira profondément, tentant de calmer les battements affolés de son cœur.
L'une des créatures s'approcha, tendant une main longue et déformée vers Elyana.
Le Cœur de l'Aube se mit à pulser plus vivement.
Elyana luttait pour ne pas reculer. Mais alors que la créature effleurait presque son visage, une lumière douce émana du pendentif.
Un chant, doux et ancien, emplit l’air.
Les créatures reculèrent aussitôt, leurs silhouettes se dissolvant lentement dans la brume, comme balayées par un vent invisible.
Kaela se releva lentement.
— "Le Cœur vous protège," dit-elle avec une certaine admiration dans la voix. "Mais il ne pourra pas toujours vous sauver."
Elyana, tremblante, serra plus fort le pendentif contre elle. Elle sentit alors la main de Taren effleurer la sienne, un geste discret, protecteur.
Elle leva les yeux vers lui. Dans son regard, elle lut une promesse silencieuse : tant qu’il vivrait, il serait son rempart contre les ténèbres.
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Ils quittèrent la clairière rapidement, poursuivant leur route dans le dédale d'ombres du Bois de Surnuit. Chaque pas les rapprochait de leur destination... mais aussi de dangers toujours plus grands.
À mesure qu'ils s'enfonçaient, Elyana sentait les liens entre elle et Taren se renforcer, tissés de regards échangés, de gestes silencieux, d'une confiance née du feu et de l'épreuve.
Ils n'étaient plus deux âmes perdues.
Ils étaient devenus une seule lumière fragile, luttant ensemble contre la nuit.
La traversée du Bois de Surnuit semblait interminable. La lumière du jour n'atteignait plus le sol depuis longtemps, et seuls les éclats pâles du Cœur de l'Aube guidaient leurs pas incertains.
Kaela ouvrait toujours la marche, ses gestes précis, calculés, comme si elle suivait des chemins invisibles. À plusieurs reprises, elle s'arrêta, tendant la main pour sentir l'air ou scruter des signes que seuls ses yeux aguerris pouvaient discerner.
Taren et Elyana restaient proches, avançant presque à l'unisson.
Ils avaient cessé de parler depuis longtemps, se fiant à des regards, à des gestes rapides. La moindre erreur pouvait leur coûter la vie dans ce bois maudit.
Soudain, Kaela leva une main. Un bruit étrange venait de l'est, un bruissement régulier, presque mécanique.
Ils s'arrêtèrent tous les trois, tendus.
Du brouillard surgirent alors des silhouettes familières, mais infiniment plus terrifiantes : des Ombres Guetteuses.
Leurs corps noirs semblaient avaler la lumière elle-même, et leurs yeux luisaient d'une lueur malsaine.
Kaela se tourna lentement vers Elyana.
— "Cours," souffla-t-elle.
Elyana hésita.
Taren, sans attendre, attrapa sa main et l'entraîna dans une course folle entre les troncs tordus.
Le cœur d'Elyana battait à tout rompre alors qu'ils bondissaient au-dessus des racines, glissaient sous les branches basses, et fuyaient sans regarder en arrière.
Elle sentait les Ombres derrière eux, rapides, affamées.
Kaela retarda leur poursuite, des éclairs verts jaillissant de ses mains, frappant les Ombres pour ralentir leur avancée. Mais elle ne tiendrait pas longtemps.
— "Par là !" cria Taren, tirant Elyana vers une faille étroite dans un talus.
Ils s'y engouffrèrent, haletants, raclant leurs vêtements contre la pierre et la terre. De l'autre côté, ils débouchèrent dans une petite caverne dissimulée.
Essoufflée, Elyana se laissa tomber contre la paroi. Taren s'agenouilla près d'elle, posant une main sur son épaule.
— "Ça va ?" demanda-t-il, le souffle court.
Elyana hocha la tête, incapable de parler pendant quelques instants. Le Cœur de l'Aube vibrait furieusement contre elle, comme une boussole affolée.
Un silence tendu s'abattit. Puis, lentement, elle leva les yeux vers Taren.
Quelque chose dans son regard avait changé.
La peur, la fatigue, la certitude de leur fragilité... tout cela avait laissé place à un besoin urgent, viscéral : vivre, aimer, ne rien regretter.
Taren sembla lire en elle. Il s'approcha doucement, leurs visages si proches désormais qu'elle pouvait sentir son souffle.
Elyana sentit son cœur bondir dans sa poitrine, mais elle ne bougea pas.
Elle le voulait, plus que tout.
Lorsque leurs lèvres se touchèrent enfin, ce fut comme une décharge électrique.
Un b****r tremblant d'abord, maladroit, puis plus affirmé, plus désespéré.
Ils s'embrassèrent comme s'ils n'avaient plus que cet instant, comme si le monde entier pouvait s'effondrer autour d'eux et qu'ils n'auraient plus rien à regretter.
Quand ils se séparèrent, Taren posa son front contre le sien.
— "Je ne te laisserai jamais tomber," murmura-t-il.
Elyana ferma les yeux, sentant une larme silencieuse rouler sur sa joue.
— "Je sais," répondit-elle dans un souffle.
Ils restèrent ainsi, blottis l'un contre l'autre, ignorant la menace tapie dans le bois, ignorant même leur propre peur.
Pendant cet instant volé, ils n'étaient plus que deux cœurs battant à l'unisson.
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Le danger, cependant, ne leur laissa pas longtemps de répit.
Kaela surgit dans la caverne quelques minutes plus tard, blessée au bras, le visage sombre.
— "Il faut bouger," gronda-t-elle. "Ils se rassemblent. Ils savent que tu es ici, Elyana."
Taren se releva immédiatement, la main toujours serrée sur celle d'Elyana.
Kaela les guida hors de la caverne par un sentier dissimulé sous les racines. Ils avancèrent en file serrée, leurs pas feutrés, chaque souffle mesuré.
Autour d'eux, le Bois de Surnuit semblait se resserrer, vivant, comme s'il tentait de les piéger.
Soudain, Kaela s'arrêta net.
Devant eux, le sol s'ouvrait sur une immense crevasse, si profonde que même le Cœur de l'Aube n'en éclairait pas le fond.
— "Il faut sauter," dit Kaela sans hésiter.
— "Tu es folle !" s'exclama Taren. "On ne survivra jamais à un saut pareil !"
Kaela se tourna vers eux, un sourire étrange sur les lèvres.
— "Pas sauter dans le vide," dit-elle en montrant une série de racines suspendues comme des lianes. "Sauter pour les attraper."
Elyana sentit son estomac se nouer.
Mais il n’y avait pas d’alternative.
Kaela s’élança la première, bondissant avec une agilité surnaturelle, saisissant une racine avant de se balancer de l’autre côté.
Taren et Elyana échangèrent un regard.
— "À trois," dit-il doucement.
Elle hocha la tête, incapable de parler tant sa gorge était serrée.
— "Un... deux... TROIS !"
Ils coururent ensemble, et au dernier moment, Elyana bondit.
Ses doigts effleurèrent la racine... glissèrent...
Mais Taren, plus rapide, l'attrapa au poignet et la tira vers lui avec force. Elle s'accrocha à son bras, son cœur battant à exploser.
Dans un effort surhumain, Taren la hissa jusqu'à l'autre rive, avant de rouler au sol avec elle dans un nuage de poussière.
Haletante, Elyana éclata d'un rire nerveux.
Taren, couché à côté d'elle, la regardait avec un mélange d'amusement et d'adoration silencieuse.
— "On fait une bonne équipe," souffla-t-elle.
— "La meilleure," répondit-il avec un sourire.
Kaela les aida à se relever.
— "Dépêchons-nous," dit-elle. "La vallée n'est plus très loin. Mais les Guetteurs sont toujours derrière nous."
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Ils reprirent leur course à travers la forêt mourante, le souffle court, mais le cœur battant d'une nouvelle force : celle de l'espoir.
Elyana savait désormais que, tant que Taren serait à ses côtés, elle pourrait affronter n'importe quelle nuit, n'importe quelle ombre.
Et quelque part, enfouie profondément en elle, naissait la certitude que leur lien serait peut-être la clé pour réveiller le véritable pouvoir du Cœur de l'Aube.
Leur progression se fit plus rapide, plus instinctive.
Kaela semblait poussée par une urgence silencieuse, ses yeux cherchant sans cesse un chemin plus sûr, une échappatoire au labyrinthe vivant du Bois de Surnuit.
Le vent s'était levé, portant avec lui des murmures indistincts, des paroles perdues d'anciens voyageurs dévorés par la forêt.
Chaque bourrasque semblait porter les promesses de pièges invisibles.
Elyana courait, sentant la main de Taren frôler son bras à chaque détour. Ce simple contact était devenu sa force.
Elle n'était plus la jeune fille effrayée des premiers jours.
Elle avançait avec détermination, animée par la flamme nouvelle que Taren avait rallumée en elle.
— "Par là !" cria Kaela en pointant une ouverture entre deux troncs massifs.
Ils s'y engagèrent sans réfléchir.
À peine avaient-ils franchi le passage qu'une barrière de ronces épaisses surgit derrière eux, coupant la retraite.
Elyana jeta un regard effrayé en arrière.
— "La forêt elle-même essaie de nous piéger," souffla-t-elle.
Kaela hocha la tête sombrement.
— "C'est un vieux sortilège. Le Bois protège son cœur... et il nous voit comme des menaces."
Ils débouchèrent sur un étroit chemin de pierre qui serpentait à travers les arbres. De part et d’autre, des statues brisées, envahies par le lierre, bordaient la voie.
Certaines représentaient des figures humaines, d’autres des créatures fantastiques aux visages effacés par le temps.
Elyana sentit un frisson lui parcourir la nuque.
Chaque statue semblait... observer leur passage.
Ils avancèrent prudemment, évitant de frôler les pierres moussues. Taren resta à ses côtés, sa main effleurant parfois la sienne pour lui rappeler qu'elle n'était pas seule.
Ils approchaient du centre du Bois.
Soudain, le chemin s'ouvrit sur une vaste clairière baignée d'une lumière irréelle.
En son centre, trônait un monument ancien : un cercle de menhirs gravés de runes oubliées.
Kaela ralentit, scrutant les environs.
— "Le Cercle de la Veille," murmura-t-elle. "Nous devons traverser pour atteindre la vallée."
— "Il y a quelque chose ici..." dit Taren à voix basse.
Il n’eut pas le temps de finir.
Un hurlement déchirant fendit l'air, si puissant qu'Elyana sentit ses oreilles bourdonner.
Du sol, des Ombres Guetteuses surgissaient, plus nombreuses, plus massives.
Kaela se plaça devant Elyana et Taren, écartant les bras.
— "Reculez !" ordonna-t-elle.
Elle commença à tracer dans l’air des glyphes de lumière. Des barrières translucides s’élevèrent autour d’eux, formant un cercle protecteur.
Mais les Ombres martelaient la barrière, leurs coups résonnant dans le sol même.
Elyana sentit le Cœur vibrer furieusement contre sa poitrine. Il brûlait presque, irradiant une chaleur douce mais puissante.
Elle comprit.
Sans réfléchir, elle saisit le pendentif entre ses mains et ferma les yeux.
Elle laissa son cœur guider le flux d'énergie.
Une lumière éclatante jaillit d’elle, inondant la clairière.
Les Ombres hurlèrent, reculant, se dissolvant sous la pureté de l’éclat.
Kaela chancela, surprise, avant de sourire brièvement.
— "Oui... Tu portes vraiment la Lumière de l'Aube," murmura-t-elle.
Quand Elyana rouvrit les yeux, la clairière était vide.
Seules les statues brisées et les pierres anciennes demeuraient, témoins silencieux de leur triomphe.
Taren s'approcha lentement d'elle, ses yeux écarquillés d'admiration et d'incrédulité.
— "Tu... tu es incroyable," souffla-t-il.
Rougissante, Elyana baissa les yeux. Mais Taren lui releva doucement le menton du bout des doigts.
— "Jamais je n'ai été aussi certain de vouloir me battre pour quelqu'un," dit-il d'une voix rauque.
Elyana sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
Sans réfléchir, elle se jeta dans ses bras.
Leurs lèvres se trouvèrent à nouveau, cette fois avec la certitude que leur histoire, quoi qu'il arrive, serait marquée par ce lien inébranlable.
Kaela détourna discrètement le regard, un sourire amusé sur les lèvres.
Puis elle toussota légèrement.
— "Désolée de briser ce moment... mais la vallée est encore devant nous. Et le plus dur reste à venir."
Elyana se sépara lentement de Taren, mais leurs doigts restèrent enlacés.
— "Allons-y," dit-elle d'une voix ferme.
Ils quittèrent la clairière, franchissant le cercle ancien.
Devant eux, entre les derniers arbres du Bois de Surnuit, s'étendait enfin la vallée d'Aelwyn :
un paysage de collines vertes, de rivières étincelantes, baigné par la lumière dorée d’un soleil qui semblait renaître après une longue nuit.
Elyana sentit les larmes lui monter aux yeux.
Ils avaient survécu.
Ils avaient gagné un répit... et, plus important encore, ils s'étaient trouvés.
Mais au loin, sur les hauteurs surplombant la vallée, une silhouette encapuchonnée les observait, tapie dans l’ombre.
Le véritable combat ne faisait que commencer.
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