Encore submergée par la rage et l'excitation du combat, je repris avec difficulté ma forme humaine avant de me ruer vers Chelsea qui était toujours inerte. Son visage était d'une pâleur inquiétante et je me dépêchai de dérouler la chaîne qui lui brûlait la peau et l'affaiblissait. A peine cela fait, qu'elle ouvrit péniblement les yeux et me jeta un regard vitreux. Elle essaya d'articuler quelque chose, mais je l'interrompis bien vite.
"Tais-toi idiote ! Ce n'est pas le moment de parler, tu dois garder tes forces. Est-ce que tu penses que tu peux grimper sur mon dos. J'irai plus vite une fois changée en louve."
Elle hocha faiblement la tête et commença à se redresser précautionneusement pendant que je changeai une fois encore de forme. Une fois sur mes quatre pattes, je m'allongeai au sol et bascula légèrement sur le flanc pour lui offrir un accès plus facile à mon dos. Cela me parut durer une éternité. Son corps couvert de bleus, de sang et de bosses faisait mal à voir. J'espérai vraiment qu'elle n'avait pas de blessures internes trop importantes. Si j'attrapai le reste de ce groupe de renégats, je les massacrerai tous jusqu'au dernier. Une fois la jeune femme confortablement installée sur mon dos, je commençai à trottiner pour m'assurer qu'elle tenait en place. Tout son corps était amorphe, mais je sentais néanmoins ses doigts enroulés fermement dans ma fourrure. Elle tiendrait le coup, elle était forte et puis elle pourrait se vanter auprès de ses petits camarades d'avoir fait un tour de poney sur le dos du grand méchant loup. Personne d'autre qu'elle ne pouvait se vanter d'un tel exploit. Je courais aussi vite que possible en direction de l'infirmerie tout en essayant de rester la plus stable possible afin de ne pas aggraver ses éventuelles blessures. Alors que j'approchai du village, j'entendis d'autres bruits de course approcher. C'était une patrouille partie à la recherche de Chelsea. Je les renvoyais vers le lieu du combat pour faire le ménage. Puis, je sortis du couvert des bois et interpellais mentalement les docteurs de la meute.
"J'ai une blessée avec moi, elle a reçu de nombreux coups. J'ai peur qu'elle ait également des blessures internes.
- Je réunis l'équipe immédiatement. Nous vous attendons.
- Bien."
Une minute plus tard, j'étais devant l'infirmerie et les deux docteurs ainsi que leurs assistants prirent la jeune louve en charge. Pour ma part, je me faisais l'effet d'un fauve en cage. Durant tout le temps de l'examen, je faisais les cent pas, mes griffes cliquetant sur le sol dur et mon pelage dégoutant de sang. Un des assistants avait tenté de m'ausculter, mais j'étais dans un tel état d'irritation que je lui grognais dessus. Il finit par renoncer avec un regard effrayé. Les minutes passèrent, puis les heures. Enfin, l'un des docteurs, Lauryn, sortit de la salle d'auscultation et me fis son rapport.
"C'est une dure à cuire. Le bilan n'est pas réjouissant, mais elle guérira vite. On a compté deux côtes brisées, heureusement pas de perforation des poumons, ainsi qu'un doigt cassé, un nombre incalculable d'hématomes et de coupures, une brûlure autour du cou qui semble être due à une chaine en argent, une lèvre fendue, une arcade ouverte et..."
Soudain, elle s'arrêta, hésitante. J'imaginais déjà ce qu'elle n'osait pas me dire. J'étais arrivée trop tard. Le mâle que j'avais tué alors qu'il était au-dessus d'elle n'était pas le premier à passer. Pourquoi la vie devait-elle aussi dégueulasse ? Que je souffre pourquoi pas, la désolation que je laissai derrière moi après chacun de mes combats valait au moins ça, mais ce n'était qu'une gosse. La colère gonfla a nouveau en moi, me suffoquait. Je savais ce qu'il me restait à faire. Sans attendre mon reste, je filais vers les cellules de détention.
Cela faisait maintenant deux heures que je m'acharnais sur le renégat que nous avions capturé plus tôt. Il avait bien vite été réduit à un amas de chairs sanguinolent. J'avais pourtant essayé de prendre mon temps. J'avais fait muter uniquement le bout de mes doigts afin que mes griffes acérées prennent la place de mes ongles. D'abord, j'avais décidé de procéder à de multiples entailles avant d'y jeter du sel. Il m'avait appris tout ce que je voulais savoir : il n'y avait pas de plus grand groupe. A mon grand regret, les quelques loups que nous avions tués avec la patrouille et ceux dont je m'étais chargée seule constituait l'ensemble de leur force. Ils n'avaient d'autre ambition que de semer le trouble et éventuellement prendre une ou deux femelles pour s'amuser un peu. Sachant qu'il était le dernier d'entre eux, je décidais de m'appliquer dans mon châtiment. Il devait payer pour s'être introduit sur notre territoire, pour s'en être pris à Chelsea.
"Tu sais que ce n'est pas la seule raison…"
Ma louve désapprouvait ce que j'étais en train de faire, mais c'était plus fort que moi. Entendre ses cris me permettaient de noyer ma propre douleur. Toute cette rage que je ressentais en moi et que je ne pouvais pas mettre en sourdine. La torture que je lui infligeai n'étais pas que physique, mais aussi psychologique. A chaque nouveau châtiment, je lui promettais que c'était le dernier et qu'il serait libéré et alors qu'il pleurait de soulagement et je recommençais. Quand ses cris se turent et qu'il perdit momentanément conscience, je lui ouvris le ventre et laissais ses viscères se répandre, l'entrainant vers une lente et douloureuse agonie. J'admirai un instant mon œuvre macabre avant de réaliser ce qu'il se passait et quittait précipitamment la pièce, le cœur au bord des lèvres. Plus de doute possible, j'étais véritablement un monstre.
Je regagnais ma chambre et couru jusqu'aux toilettes pour vomir, seule de la bile s'écoulait. Je ne me souvenais même pas à quand remontais mon dernier repas tant j'avais été emportée dans ma transe. Tout me semblait flou et je me sentais groggy. M'essuyant la bouche du revers de la main, je me relevai lentement et me dirigeai vers le lavabo. Le miroir qui était suspendu juste au-dessus me revoyait mon image. J'étais dans un sale état, couverte d'un mélange de sang et de viscère qui ne m'appartenait pas forcément. Quiconque me verrait ainsi me penserai tout droit d'un film d'horreur. Je n'avais jamais perdu le contrôle à ce point.
"C'est la séparation. C'est en train de nous faire perdre la tête. Un couple lié par la déesse ne peut pas être séparé comme ça, surtout s'ils n'ont pas définitivement forgé le lien.
- Arrête de raconter n'importe quoi ! Je vois pas ce qu'il a à faire dans cette histoire !"
Ma louve balaya d'un soupir mes protestations avant de poursuivre.
"Tout, justement. Ce vide, que tu ressens ne fera que grandir tant que nous ne l'aurons pas retrouvé. Tu n'iras pas mieux. Au rythme où ça va, nous n'allons pas y survivre.
- N'importe quoi ! Et puis, même si c'était vrai, que veux-tu que je fasse ? Je suis coincée. Quel genre d'avenir pourrais-je lui offrir ?
- Tu sais que j'ai raison."
Je poussais un cri rageur et fracassai mon poing sur le miroir qui éclata en milliers de morceaux. La seule chose qui restait devant moi c'était un éclat branlant qui me renvoyait le regard hargneux dont je le gratifiais.